Suzanne et Claudine avaient entendu le cri de Grippard; ce cri emporta
tout leur espoir, comme un coup de vent emporte une étincelle; elles
se serrèrent l'une contre l'autre, tremblant pour Jacques et Cornélius,
attentives au moindre bruit et sentant leur coeur battre. On entendait
piétiner de l'autre côté du mur. Habitué dès longtemps aux escalades
nocturnes et à toute la gymnastique militaire, la Déroute avait si bien
mesuré son élan, qu'il était tombé sur le gazon comme un écureuil. En
deux bonds il fut auprès des prisonnières.
--C'est une affaire manquée, leur dit-il; rentrez bien vite.
--Jacques? Cornélius? dirent à la fois Suzanne et Claudine.
--- Ils sont sauvés, songez à vous.
La Déroute entraîna les deux femmes; le silence était profond, mais les
chiens grondaient en agitant leurs chaînes.
--Le souper est fini, murmura la Déroute; rentrez en cage, mes oiseaux,
c'est à recommencer.
Claudine se soutenait à peine; elle puisait son courage dans sa gaieté,
et sa gaieté s'était envolée. Suzanne roula ses bras autour de la taille
de sa pauvre amie.
--Viens, ma soeur, lui dit-elle, Dieu est là-haut qui nous voit.
--Et moi je vous entends, dit la Déroute; sur ma parole de sergent, je
vous tirerai d'ici.
En quittant les deux femmes, il courut vers les chiens. Claudine cogna
contre la porte, la tourière ouvrit, et la même ruse qui avait protégé
la sortie de Suzanne protégea sa rentrée. L'office du soir finissait
à peine, les sons de l'orgue remplissaient les corridors de longs
murmures, et l'on voyait les religieuses passer dans l'ombre les mains
jointes sur le voile blanc. Un quart d'heure avait suffi pour ruiner
leurs espérances; quand Suzanne et Claudine tombèrent à genoux devant
l'image du Christ, les aboiements sonores de Castor et de Pollux
retentissaient dans le parc. Tandis que la Déroute s'empressait de faire
disparaître toute trace d'évasion et de réveiller le père Jérôme pour
effacer tout soupçon de complicité en cas d'événement, Bouletord et
Grippard furetaient le long du mur, l'un jurant, l'autre raisonnant.
--Sangdieu! il faut qu'il soit sorcier! exclamait Bouletord qui
écorchait les arbres de la pointe un peu rouge de son poignard.
--Laissez donc! reprenait Grippard, il sera allé mourir dans quelque
trou, vous l'avez rudement frappé.
--Parbleu! il serait mort sur place si tu n'avais pas crié comme un
sourd.
--Ma foi, quand j'ai dit: Va-t'en au diable! je comptais bien le
renvoyer d'où il vient; après tout, il y est peut-être à cette heure.
--Et dire que je l'ai tenu au bout de cette lame! As-tu vu, Grippard,
comme il a disparu tout d'un coup? C'est un sorcier, bien sûr.
Et Bouletord longeait le mur, les doigts noués autour du manche de son
poignard, regardant partout, l'oeil et l'oreille au guet. Au bout de
cinquante pas, son pied heurta contre un cadavre couché au coin d'une
borne, la tête appuyée contre le mur.
--Le voilà! s'écria le maréchal des logis, et il se pencha vivement.
Grippard eut un frisson, mais Bouletord se dressa comme un tigre.
--Mordieu! c'est un des miens qu'ils ont tué, dit-il; le coup est à la
gorge.
Bouletord prit un sifflet et siffla. A ce signal, plusieurs archers
apostés çà et là accoururent. Ils n'avaient rien vu et rien entendu.
Autour du cadavre, le sol était foulé par des pas nombreux, mais les
meurtriers n'avaient pas laissé d'autre trace de leur passage. L'un
des archers déclara cependant que deux hommes enveloppés de manteaux
s'étaient approchés du mur un quart d'heure avant le cri de Grippard; il
leur avait demandé le mot d'ordre la main sur la crosse de son pistolet;
les deux hommes le lui avaient donné, et il les avait laissé passer, les
prenant pour des agents de Bouletord.
--Le mot d'ordre? ils vous l'ont donné? s'écria Bouletord.
--Parbleu! c'est qu'ils l'auront volé, répondit Grippard.
Le silence était profond autour d'eux; il fallut renoncer à toute
entreprise pour cette nuit. Bouletord distribua ses hommes autour
du couvent, et s'étendit lui-même sous un arbre avec Grippard, son
confident.
Voici maintenant ce qui s'était passé. Le matin même du jour fixé pour
l'évasion, Bouletord, flânant du côté de la rue de Vaugirard, avait
rencontré le neveu du bonhomme Mériset conduisant en laisse quatre
chevaux. Ce neveu, malgré son air doux, était un garçon jovial et
tapageur qui hantait les tripots et les cabarets, où il avait fait
toutes sortes de mauvaises connaissances, parmi lesquelles Bouletord
pouvait être mis en première ligne. C'était un côté de sa vie qu'il ne
dévoilait guère à son oncle, qui le regardait comme un petit saint.
--Hé! Christophe! dit Bouletord, voilà de belles bêtes dont tu pourras
bien tirer deux cents pistoles. La croupe est large et le jarret mince.
--Ce serait un mauvais marché. Elles m'ont coûté quatre mille livres!
répondit le neveu en s'arrêtant.
--Le cher oncle a donc envie de monter ses écuries! reprit le maréchal
des logis en caressant le cou de l'un des chevaux.
--Lui! il aime trop ses louis pour en risquer un seul!
--C'est donc pour toi?
--Rien dans les mains, rien dans les poches, dit gaillardement
Christophe en frappant sur son gousset. Ah! si! il y aura ce soir dix ou
vingt pistoles que le gentilhomme me donnera pour ma peine!
--Quel gentilhomme?
--Le gentilhomme au papa Mériset! un fier soldat, celui-là, qui parle
comme un duc et paye comme un roi. Parbleu! j'ai déjà couru pour son
compte.
Bouletord tendit l'oreille.
--Ah! ah! fit-il, et il a besoin de quatre chevaux, ton gentilhomme?
--J'ai idée qu'ils verront du pays avant le soleil de demain. On m'a
fort recommandé de les choisir lestes et vigoureux.
Bouletord n'avait pas oublié que Belle-Rose avait été arrêté chez le
père Mériset.
--C'est clair, pensa-t-il; sa témérité est de l'adresse; qui diable
aurait pensé que l'hirondelle reviendrait au nid? M. de Charny s'en
était bien douté, lui.
Bouletord voulant éclaircir ses premiers soupçons, proposa à Christophe
de boire une bouteille ou deux au cabaret du coin. On but, et les
questions allèrent leur train. Au milieu de son étourderie, Christophe
était un garçon probe et honnête. Se voyant interrogé, il comprit
tout de suite qu'il en avait déjà trop dit; il se tut, vida son verre,
remonta à cheval et partit. Mais Bouletord conclut du connu à l'inconnu.
Si l'on achetait des chevaux, c'est qu'on voulait fuir, et si l'on
voulait fuir, c'est qu'on avait l'espoir d'enlever la captive. Bouletord
se frotta les mains et courut tout raconter à Grippard.
--Je les tiens, dit-il en finissant.
C'était aussi l'avis de Grippard, et il affecta une grande joie.
--Bon, dit-il à Bouletord, je ne suis pas content de mes pistolets,
et comme je prétends ne pas manquer le coup ce soir, je cours chez
l'armurier de la compagnie.
Mais au lieu de courir chez l'armurier, il se dirigea vers la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice; Cornélius ni Belle-Rose n'avaient eu garde d'y
revenir; Grippard alla toujours courant à l'observatoire de la Déroute:
les deux amis en étaient sortis dès le matin. Grippard s'arracha une
bonne poignée de cheveux; mais cette pantomime ne lui faisant découvrir
ni le capitaine ni l'Irlandais, il partit comme un cerf et prit le
chemin de l'hôtellerie du _Roi David_. Il poussa la porte et trouva
Cornélius.
--Enfin! dit Grippard.
--Tais-toi, répondit Cornélius; j'attends Christophe et ses chevaux.
--Il s'agit bien de chevaux et de Christophe!
Grippard attira Cornélius dans un coin et lui raconta tout ce qu'il
savait des projets de Bouletord.
--Il y aura une douzaine d'hommes autour des jardins, tous armés comme
des sacripants, dit-il; à la moindre alerte, ils ont ordre de faire feu.
--Eh bien! dit Belle-Rose, qui était survenu sur ces entrefaites,
je vais recruter cinq ou six drôles bien déterminés, et ce sera une
bataille.
--Dame! reprit Grippard, les robes ne sont pas des cuirasses; si les
femmes attrapent des balles, ce sera votre affaire.
Belle-Rose mordit ses poings.
--A la grâce de Dieu! dit-il enfin; allons toujours, et nous agirons
selon les circonstances. Il est trop tard pour prévenir la Déroute.
La nuit vint, on mit de l'avoine sous le nez des chevaux et on quitta
l'hôtellerie du _Roi David_. Ainsi que Grippard le leur avait dit, il
y avait des archers tout autour du couvent, ils en comptèrent vingt
jusqu'à l'angle du mur où la Déroute les attendait. Belle-Rose
frémissait d'impatience.
--Au moins, dit-il, avertissons la Déroute.
Ils avancèrent et donnèrent le mot d'ordre, on les laissa passer et
ils gagnèrent le mur. Au bout de trente pas, se croyant seuls, ils
s'arrêtèrent; Belle-Rose tira une échelle de soie de sa poche; mais au
moment où il allait en jeter le bout garni de crampons par-dessus le
mur, un homme, qu'un enfoncement cachait à leurs yeux, se jeta sur lui.
Belle-Rose lui saisit le bras d'une main, et de l'autre lui planta son
poignard dans la gorge. L'homme tomba sans pousser un seul cri. La lame
tout entière avait disparu dans la plaie. Au même instant on entendit
l'imprécation de Grippard et le bruit de la course de la Déroute.
Belle-Rose et Cornélius se jetèrent dans le coin sombre d'où l'homme
s'était élancé et attendirent le pistolet au poing. La Déroute monta sur
un arbre à dix pas d'eux et franchit le mur d'un bond. Belle-Rose
grimpa comme le sergent et fut suivi de Cornélius. Au bout d'un instant,
Bouletord et Grippard survinrent. Du milieu des branches où ils étaient
blottis, ils entendirent l'exclamation de Bouletord à la vue du cadavre
et les propos des archers à son appel. Tranquilles sur le compte de la
Déroute, ils se tinrent cois; vers minuit, la pluie commença de tomber;
la nuit était noire, la sentinelle la plus voisine se promenait à une
vingtaine de pas. Belle-Rose et Cornélius descendirent de l'arbre et
marchèrent doucement sur la terre détrempée.
--Qui va là? cria-t-on tout à coup à dix pas d'eux.
Cette fois, Belle-Rose et Cornélius filèrent sans répondre.
--Qui vive! répéta la voix; et au même instant un coup de feu retentit.
Belle-Rose et Cornélius gagnèrent au pied.
--Frère, n'as-tu rien? dit Cornélius.
--Au contraire, j'ai la balle dans mon manteau, répondit Belle-Rose.
La troupe de Bouletord piétinait derrière eux; mais les ténèbres étaient
si profondes qu'ils atteignirent bientôt la rue de Sèvres sans être
inquiétés.
--Où me conduis-tu? demanda Belle-Rose à Cornélius.
--Viens toujours, dit l'Irlandais qui avait son idée.
Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent à la rue du Roi-de-Sicile.
Cornélius heurta à l'hôtel du comte de Pomereux. L'intendant fut appelé,
et à la vue de la bague de son maître, il introduisit les deux étrangers
dans un appartement confortable, où, par son ordre, un souper fut servi.
--Où diable sommes-nous? dit Belle-Rose.
--Chez notre ennemi, M. de Pomereux, et nous y sommes mieux que chez
notre ami M. Mériset, répondit gravement l'Irlandais.
Cette nuit-là, la maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice fut
visitée du haut en bas par M. de Charny, qui s'excusa très honnêtement
auprès de M. Mériset.
--Les oiseaux sont venus, dit-il à Bouletord, mais ils ont déniché.
Le lendemain, on pouvait voir la Déroute rôder, une serpe à la main,
dans les vergers du couvent; ses yeux se tournaient incessamment vers
la porte par laquelle Claudine avait coutume de descendre au jardin. La
Déroute sapait les branches autour de lui.
--Eh! mon neveu, que fais-tu là? s'écria le vieux Jérôme; tu massacres
cet arbre.
--Je le tue, répondit froidement le neveu; cet arbre prenait la
nourriture de ses voisins. Ne voyez-vous pas que si ces abricotiers
n'ont pas de fruits, c'est la faute de ce prunier?
L'aplomb de la Déroute étourdit Jérôme, qui s'inclina devant la science
de son neveu. Vers midi, Claudine parut. Le bras de la Déroute était las
de couper. Claudine était fort pâle. Elle jeta les yeux autour d'elle;
Jérôme jardinait dans un coin; elle s'approcha de la Déroute.
--Tendez votre tablier comme si vous étiez envieuse de cerises, et nous
causerons, lui dit-il.
--As-tu entendu ce coup de fusil? dit Claudine au pied de l'arbre.
--J'en ai eu froid dans le dos, mamzelle.
--Penses-tu que l'un d'eux ait été blessé?
--Non; j'étais sous le mur à rôder. Bouletord a juré comme une âme
damnée, et ça m'a fait comprendre qu'il n'a rien attrapé.
--Quelle nuit terrible, mon Dieu! je n'ai fait que prier et pleurer!
Mais, hélas! tout n'est pas fini!
--Qu'y a-t-il donc encore?
--On doit, cette nuit, conduire Suzanne je ne sais où; à la Bastille
peut-être.
--Cette nuit?
--La mère Évangélique le lui a dit tout à l'heure. M. de Louvois a été
instruit des aventures de cette nuit, et bien qu'elles aient échoué, il
ne veut pas qu'elles se renouvellent.
--Croquez des cerises, mamzelle, croquez donc! voilà le père Jérôme qui
nous regarde.
Claudine avala une ou deux cerises, et reprit:
--Il m'est impossible à présent d'avertir Cornélius ou Belle-Rose. Que
faire, mon Dieu?
--Je les avertirai, moi, dit la Déroute, dont l'excellente physionomie
prit une expression farouche. Aussi bien, puisqu'il le faut, autant
vaut ce soir que demain. Allez maintenant, mamzelle, et en cas d'alerte,
tenez-vous prête.
Claudine partit le coeur plus léger. La Déroute descendit de l'arbre,
courut au logis et revint avec un grand mouchoir rouge, qu'il attacha à
la plus haute branche du cerisier.
--Que fais-tu là? demanda le père Jérôme.
--Ma foi, dit-il, les moineaux ont mangé la moitié des cerises, c'est
pour sauver le reste.
--Tiens! tu as une bonne idée, mon neveu.
--Oui, j'en ai quelquefois comme ça.
Belle-Rose et Cornélius avaient quitté de bonne heure l'hôtel de
Pomereux et s'étaient travestis de telle sorte que Bouletord lui-même
ne les eût pas reconnus, les eût-il regardés en face. Belle-Rose monta
jusqu'au grenier après avoir observé les abords de la place. Cornélius
était allé à l'auberge du _Roi David_ attendre Grippard. Aussitôt que
Belle-Rose eut vu le mouchoir rouge flotter au plus haut du cerisier, il
tressaillit et descendit l'escalier quatre à quatre. En trois sauts il
gagna la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel.
--La Déroute agit, dit-il tout bas à l'oreille de Cornélius et de
Grippard, j'ai vu le signal.
--Le mouchoir rouge? s'écria Cornélius vivement.
--Oui.
--La Déroute est un garçon ferme et prudent; il faut que le péril soit
imminent.
--Il nous trouvera prêts.
--Tu as entendu, Grippard, c'est pour ce soir, reprit Cornélius.
--Eh bien! nous jouerons du pistolet; la partie n'est pas belle, mais
il m'est arrivé d'en gagner de bien mauvaises, dit philosophiquement
l'ex-caporal.
Christophe, que l'alerte de la nuit précédente avait rendu plus
circonspect en lui apprenant le danger de s'ouvrir aux gens de la
maréchaussée, promit de tenir les chevaux sellés et bridés à l'entrée de
la nuit dans un lieu qu'on lui désigna proche du couvent, et chacun se
prépara à payer de sa personne. Cependant, la Déroute coula dans ses
poches deux pistolets dont il était sûr comme de lui-même, et passa
sous son habit un poignard qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de
manier. Il était un peu pâle et ses sourcils étaient froncés.
--Au demeurant, se dit-il, il faut en finir; le véritable Ambroise Patu
peut revenir d'un instant à l'autre; la place n'est plus bonne pour
personne.
Le soir vint. La Déroute sortit de son logis et traversa le potager. Il
avait remarqué, le jour de son entrée au couvent, un tas de baraques en
bois vermoulu qui servaient de hangars et où l'on serrait toutes sortes
de vieux meubles, avec de la paille et du foin pour la nourriture de
trois ou quatre vaches qu'entretenaient les religieuses. Il y avait là
de vieilles futailles, des amas de planches pour les réparations, et la
provision de bois pour les cuisines. Ces baraques étaient éloignées de
cinquante toises du corps de logis principal. La Déroute s'y rendit tout
droit en homme qui a pris bravement son parti, et s'accroupit dans un
coin. Il tira de sa poche un briquet, alluma un bout d'amadou, le glissa
sous un tas de copeaux et se mit à souffler de tous ses poumons; deux
minutes après, une flamme vive s'élança du milieu du foyer; la Déroute
poussa du pied quelques planches, renversa deux ou trois bottes de
paille et sortit gravement en tirant la porte sur lui. Il n'était pas
au bout de l'avenue que la fumée sortait par toutes les issues; le
pétillement du feu se mêlait au craquement des baraques. Quand il se
retourna, il vit un jet de flammes s'élancer du toit calciné; la porte
se fendit, l'air s'engouffra dans le bâtiment, et l'incendie serpenta le
long des hangars. La Déroute se mit à courir de toutes ses forces vers
le couvent en criant à tue-tête:
--Au feu! au feu!
Jérôme, qui l'entendit le premier, perdit la tête et cria plus fort sans
remuer non plus qu'une borne. Les religieuses se rendaient aux offices
au moment où l'incendie éclata; l'une d'elles vit une étrange clarté
luire par les vitraux, une autre s'arrêta, la mère Scholastique mit le
nez à la fenêtre et reconnut le feu.
--Bénédiction de Dieu! le couvent brûle, s'écria-t-elle.
A ce cri, le troupeau des nonnes se débanda, la tourière ouvrit la
porte, et ce fut un tumulte épouvantable. Claudine, qui avait l'esprit
tout plein des paroles de la Déroute, devina tout de suite son intention
en le voyant courir sur la terrasse d'un air effaré. Elle s'élança vers
la cellule de Suzanne, prit sa soeur par la main, et, s'étant enveloppée
le visage d'un voile, descendit l'escalier. Mais on n'avait garde de
les reconnaître; toutes les religieuses parlaient à la fois: celles-ci
pleuraient, celles-là criaient; chacune d'elles appelait du secours et
donnait son avis. Tout le monde allait et venait, et l'on ne faisait
rien. Les domestiques du couvent, surpris par la violence du feu,
regardaient les flammes qui tournoyaient avec un fracas horrible, et ne
savaient auquel entendre au milieu du tapage qui se faisait partout.
La Déroute augmentait le désordre par ses cris furibonds. La mère
Scholastique, qui courait par le couvent en désarroi, trouva sous sa
main la cloche et s'y pendit avec une force surprenante. Les gens
du quartier, qui déjà avaient vu les flammes par-dessus les murs,
accoururent au bruit du tocsin. On brisa plutôt qu'on n'ouvrit les
portes du couvent, et la foule se précipita dans la cour. C'était là ce
que la Déroute voulait. Aussitôt qu'il vit le peuple, armé de perches,
d'échelles et de seaux, pénétrer dans les jardins du couvent, il se
glissa comme une anguille vers l'endroit où ses yeux de lynx avaient
aperçu Suzanne et Claudine.
--Suivez-moi! leur dit-il.
Il y avait tant de religieuses parmi la foule qu'on ne songea seulement
pas à les regarder; ils firent trente pas du côté de la porte, au milieu
de gens affairés; Belle-Rose et Cornélius étaient entrés avec le peuple;
ils reconnurent Claudine et Suzanne, et les joignirent. Bouletord était
là; un mouvement de la foule fit tomber le chapeau du faux jardinier.
--La Déroute! cria Bouletord qui comprit tout.
Il voulut s'élancer, mais un rempart vivant s'interposait entre eux.
Bouletord écumait de fureur. Belle-Rose et Cornélius, jetant leur
manteau, soulevèrent l'un Suzanne, l'autre Claudine, dans leurs bras;
la foule, croyant qu'il s'agissait de religieuses blessées qu'on
transportait loin de l'incendie, s'ouvrit devant eux.
M. de Charny était entré avec tout le monde, inquiet et soupçonneux:
c'était l'heure où il avait coutume de faire sa ronde quotidienne. Au
cri de Bouletord qui gesticulait au milieu de gens qui le pressaient de
toutes parts, il s'arma d'un poignard, et trouvant une issue, se jeta
sur la Déroute, qui précédait Belle-Rose. Mais le sergent voyait tout
sans avoir l'air de rien regarder; au moment où M. de Charny levait la
main, il le saisit à la gorge, et para le coup de son autre bras, avec
lequel il tordit le poignet du gentilhomme. La douleur fit lâcher
le poignard à M. de Charny; les doigts du sergent le serraient à
l'étrangler; sa face devint pourpre, ses genoux fléchirent, et il tomba
lourdement.
--Place aux pauvres soeurs, répéta tranquillement la Déroute en sautant
par-dessus le corps de M. de Charny.
On arriva à la porte, qui fut franchie sans obstacle; Grippard s'esquiva
un instant.
--Allez! dit-il, je ne serai pas long.
Et il prit sa course du côté de la rue Saint-Maur.
La petite troupe gagna l'endroit où Christophe gardait les chevaux. On
sauta en selle et on partit au galop. Grippard arriva tout essoufflé
un instant après, et, jouant de l'éperon, il eut bien vite rejoint les
fuyards. Les quatre chevaux mordaient leurs freins et faisaient jaillir
des milliers d'étincelles sous leurs pieds. Un grand bruit se fit tout
à coup derrière eux; ils tournèrent la tête et virent un immense
tourbillon de flammes monter vers le ciel embrasé de clartés rouges,
puis le tourbillon tomba.
--Les baraques se sont effondrées, dit tranquillement la Déroute; je
savais bien que l'incendie leur ferait plus de peur que de mal.
--Je te dois tout! lui dit Belle-Rose en regardant Suzanne dont les bras
étaient roulés autour de son cou.
--C'est bon! c'est bon! courez toujours, répondit la Déroute. Hé!
Grippard, restons derrière. J'imagine que nous n'en sommes pas quittes
avec Bouletord.