Le lendemain du jour où Gabrielle avait pris le voile, Suzanne rencontra
M. de Charny sur la terrasse du couvent; M. de Charny lui fit un salut
profond, Suzanne inclina sa tête et passa. La vue de cet homme lui
inspirait une horreur invincible, et la faisait frissonner comme un
enfant qui vient de mettre le pied sur un serpent. A son réveil, le jour
suivant, elle trouva sur l'une des chaises de sa chambre un habillement
complet de novice: la robe, le voile, le chapelet; ses vêtements de
la veille avaient disparu; la clef restant sur la porte toute la nuit,
selon la règle du couvent, on avait profité de son sommeil pour les
enlever. Suzanne hésita un instant avant de s'en revêtir, mais il
n'entrait pas dans son caractère de se révolter pour les petites choses.
Aux misérables tracasseries dont on l'abreuvait, elle opposait sans
cesse un front calme et une pieuse résignation. Seulement elle se rendit
chez la supérieure aussitôt après qu'elle se fut habillée.
--Madame, lui dit-elle, car elle n'avait jamais pu se résoudre à
l'appeler ma mère, j'ai pris ces habits, les seuls qui m'aient été
laissés; mais, en me soumettant, j'éprouve le besoin de protester contre
la violence morale qui m'est faite. Si c'est à vous que je dois cette
robe et ce voile, je le dis à vous-même, madame: vous abusez de votre
autorité. J'y cède, mais je n'y obéis pas.
--Cette pensée ne vient pas de moi, ma fille, répondit la supérieure
avec un sourire mielleux; les personnes qui me l'ont inspirée vous
portent un vif intérêt.
--M. de Louvois, et peut-être aussi M. de Charny, madame?
--Vous les avez nommés, ma fille: vous savez bien que souvent les
personnes qui nous dirigent connaissent mieux que nous-mêmes ce qui nous
convient. Je regrette que vous ne vouliez pas apprécier leurs bonnes
intentions, mais j'espère que vous reviendrez à de meilleurs sentiments.
--Gardez votre espérance, madame, je garde ma conviction.
--La grâce vous éclairera, ma fille.
--La religion me défend de commettre un sacrilège; vous-même ne me
conseilleriez pas d'apporter à Dieu un coeur qui ne lui appartient pas
tout entier.
--Dieu commande tous les sacrifices, ma fille.
Suzanne salua la mère Évangélique et sortit sans répondre. A mesure
qu'on se montrait plus acharné à la poursuivre, elle se sentait plus
forte et plus résolue.
Quand Mlle de Mesle, maintenant soeur Gabrielle de la Rédemption, la vit
sous ce costume, elle joignit les mains.
--Eh quoi! vous aussi? lui dit-elle.
--La robe ne change pas le coeur, répondit Suzanne; je suis à
Belle-Rose: aucune puissance humaine ne me fera renoncer à lui.
Gabrielle la serra dans ses bras.
--Il vous aime, lui! on n'a jamais peur quand on est aimée!
murmura-t-elle.
Depuis le jour où Mlle de Mesle avait pris le voile, sa santé, en
quelque sorte perdue déjà, allait s'affaiblissant d'heure en heure.
Entre chaque matin, il y avait un changement qui effrayait Suzanne;
les joues devenaient plus creuses, le cercle bleuâtre qui encadrait les
paupières prenait des teintes terreuses; ses mains amaigries étaient
sèches et brûlantes: il y avait des instants où ses lèvres avaient la
pâleur du voile qui flottait sur son front. Elle n'acceptait de remèdes
que de la main de Suzanne; mais quand Suzanne n'était pas là, elle
jetait la liqueur et souriait amèrement en voyant s'épancher ce qui
devait apporter quelque soulagement à son mal. Un jour que Suzanne
la surprit vidant une fiole, elle la lui arracha des mains et la
contraignit de prendre ce qui en restait au fond.
--La mort est là, dit Gabrielle, en frappant du bout de ses doigts sur
sa poitrine oppressée; vous prolongez mon supplice de quelques heures.
--Mon Dieu! vous vivrez, ma pauvre enfant, vous vivrez! s'écria Suzanne,
qui se sentait suffoquée par les larmes.
--Et pourquoi voulez-vous que je vive? s'écria Gabrielle en éclatant en
sanglots; ne suis-je pas perdue pour lui?
A ce cri, Suzanne comprit que le coeur de Gabrielle n'était pas moins
malade que son corps. La terreur et l'amour la tuaient tout ensemble.
Elle l'embrassa avec une effusion plus tendre et voulut rendre un peu
d'espoir à cette âme désolée; mais Gabrielle garda un morne silence; le
frisson la glaçait jusqu'aux os; elle secouait la tête et pleurait; vers
le soir, Suzanne dut la coucher en proie à une fièvre ardente. Ce fut
une nuit sans sommeil; mais dès le matin Gabrielle se leva et se rendit
la première à la chapelle; une sueur froide couvrait son front et la
fièvre luisait dans son regard. La malheureuse enfant mettait à mourir
une effrayante énergie. Quand le soir venait, elle s'accoudait parfois
sur la fenêtre et regardait le soleil couchant; les arbres du parc
étaient tout entourés d'une vapeur dorée, les oiseaux se poursuivaient
dans les branches, les feuilles chantaient, et l'on voyait à l'horizon
changeant de grandes bandes de lumière dont les reflets inondaient le
ciel de lueurs roses. Une profonde extase se peignait sur le visage
de Gabrielle, elle tendait les mains à l'espace et disait d'une voix
tremblante:
--Mon Dieu! qu'il serait bon de vivre si l'on était aimée et libre!
Puis elle tombait sur ses genoux, implorant la mort et meurtrissant son
front aux pieds du Christ. Un jour vint où la force trahit son courage;
elle voulut se lever aux premiers sons de la cloche, mais ses genoux
fléchirent, et Suzanne, qui ne la quittait plus, l'ayant soulevée
dans ses bras, la recoucha. Le médecin vint dans la soirée et, l'ayant
examinée, déclara qu'elle ne passerait pas la journée du lendemain.
--C'est une lampe qui n'a plus d'huile, dit-il.
Pendant toute la journée, Gabrielle avait maintes fois tourné ses yeux
étincelants vers Suzanne, ses lèvres s'étaient ouvertes comme si elle
avait eu quelque chose à lui confier, puis ses yeux et sa bouche se
refermaient, et on l'entendait qui priait tout bas les mains jointes sur
son coeur, dans l'attitude austère des figures de marbre qu'on voit sur
les tombeaux.
--Elle s'entretient avec les anges! disait une jeune novice agenouillée
au pied du lit.
Quand vint la nuit, on laissa Suzanne seule dans la cellule où se
mourait Gabrielle. Une veilleuse brûlait sur le coin d'une table, jetant
ses clartés vacillantes sur les draps blancs et la figure blanche de
l'agonisante. Le silence était lugubre; la respiration oppressée de
Gabrielle avait fait place à un souffle léger qui ne s'entendait
pas. Ses paupières étaient closes, ses lèvres ne remuaient plus; elle
semblait dormir. Suzanne la baisa au front pieusement comme une mère qui
bénit son enfant; elle allait se retirer lorsque Gabrielle, dénouant ses
mains, les roula autour du cou de Suzanne.
--Restez près de moi, lui dit-elle d'une voix douce qui effleura la joue
de Suzanne comme l'haleine d'un sylphe.
Suzanne s'assit sur le bord du lit.
--Plus près, plus près encore, reprit Gabrielle.
Suzanne se fit une petite place tout contre son amie, qui lui baisait
les mains en la regardant avec des yeux humides.
--Écoutez-moi, Suzanne, continua Gabrielle, j'ai un service à vous
demander. Me promettez-vous de me le rendre?
--Je vous le promets.
--Et de n'en parler à personne?
--A personne; cependant, il en est une pour qui je n'ai point de secret.
--Oh! vous n'êtes qu'un à deux! dit Gabrielle avec un sourire ingénu.
Lui, c'est encore vous.
--Dites-moi, Gabrielle, que voulez-vous que je fasse?
Gabrielle se recueillit un instant et tourna vers Suzanne un regard
suppliant.
--Au moins, dit-elle, vous ne me blâmerez pas?
Suzanne s'inclina vers elle avec un doux sourire et l'embrassa.
--Gabrielle, lui dit-elle bien bas, vous êtes pure comme le jour.
Comment voulez-vous que je vous blâme, moi qui aime aussi!
Mlle de Mesle tressaillit dans les bras de Suzanne; une rougeur subite
colora son visage qu'elle couvrit de ses deux mains.
--Mon Dieu! celui que j'aime l'ignore, et vous le savez!
--Ma chère soeur, reprit Suzanne, les femmes se devinent entre elles.
Confiez-moi donc ce grand secret; en passant de votre coeur au mien, il
trouvera un coeur aimant.
Gabrielle se souleva et chercha sous la doublure de son oreiller; elle
en tira une petite boîte qui contenait une lettre et une tresse de
cheveux. Elle déploya la lettre et la pressa contre ses lèvres; ses yeux
s'inondèrent de larmes.
--Voyez, dit-elle, mes pleurs en ont presque effacé l'écriture. Voilà
trois ans que je vis de cette lettre.
--Pauvre enfant, elle en meurt! soupira Suzanne, qui sentait son coeur
se gonfler.
--C'est tout ce que j'ai de lui, reprit Gabrielle d'une voix triste;
voilà trois ans que je ne l'ai pas revu, et il ne sait pas que je vais
mourir.
--Oh! Gabrielle! qui que ce soit, s'il avait connu cet amour, il vous
aurait sauvée.
--Lui! mais s'il m'avait recherchée en mariage, on l'aurait tué! J'ai
préféré mourir! s'écria Gabrielle en se pressant contre Suzanne.
Suzanne frémit tout entière.
--Voilà comment cet amour est arrivé, continua Gabrielle en s'essuyant
les yeux. Nous étions à la campagne, dans notre terre de Mesle, près
de Mantes, mon père, ma soeur et moi. Notre pauvre mère vivait encore.
C'était l'heureux temps. Le chevalier d'Arraines, c'est son nom, et vous
êtes la première à qui je l'aie nommé, vint nous rendre visite. Il avait
vingt-deux ou vingt-trois ans; il était aimable, fier, sensible. Sa
vue me fit éprouver un trouble singulier, et toute la nuit je ne pus
m'empêcher de penser à lui. Ce trouble augmenta les jours suivants; il
s'y mêlait des sensations inconnues qui me ravissaient, et cependant
je n'osais en parler à ma mère ni même à ma soeur. Je ne sais si le
chevalier d'Arraines s'en aperçut, mais il me parut qu'aux promenades et
aux réunions du soir, il s'attachait plus particulièrement à moi. Quand
il me parlait, sa voix était douce et charmante; quand il me regardait,
ses yeux avaient une expression qui me touchait jusqu'au fond du coeur.
Que de fois ne me suis-je pas échappée pour me répéter à moi-même ce
qu'il m'avait dit! Ces jours passèrent comme un matin! Un soir, ce soir
a décidé de ma vie, il me rencontra dans une allée du parc où je me
cachais pour rêver. A sa vue, je rougis, et je me sentis trembler sans
savoir pourquoi. Il vint à moi et me prit la main; je n'osais pas le
regarder, et cependant je ne faisais aucun effort pour me détacher de
lui. Il me parla longtemps; sa voix me paraissait descendre du ciel, il
me disait de ces choses qu'on n'entend pas et qui se gravent au fond du
coeur. Quand il en vint à me dire qu'il m'aimait, je crus que j'allais
mourir de bonheur! Je ne voudrais pas d'une vie tout entière s'il me
fallait en effacer ce moment-là. Mon coeur battait à m'étouffer; il
me semblait que tout dans la nature me souriait. Tout à coup, nous
entendîmes marcher auprès de nous; je dégageai ma main et me mis à fuir;
mais avant de partir, j'osai le regarder; ses yeux étaient si tendres et
si suppliants, que si l'on n'était pas venu, je serais tombée dans ses
bras. Je courus comme une folle dans ma chambre, où je m'enfermai, et je
passai toute la nuit à bénir Dieu et à m'enivrer de son nom à lui.--Le
lendemain, il partit, continua Gabrielle. Son père le mandait à l'armée;
mais, avant de s'éloigner, le chevalier d'Arraines me fit parvenir cette
lettre où il me répétait ce qu'il m'avait dit la veille. Ma vie n'a
compté qu'un jour.
--Et depuis lors? demanda Suzanne.
--Depuis lors, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Peu de temps après son
départ, ma mère tomba malade, puis elle mourut; le deuil entra dans la
maison; ma soeur suivit ma mère; le petit enfant mourut aussi. La mort
fauchait autour de moi; une vieillesse précoce abattit mon père; la
terreur me prit, d'épouvantables rêves peuplaient mon sommeil: la nuit,
je me réveillais en sursaut, baignée de pleurs, échevelée, et il me
semblait que des fantômes promenaient leurs mains glacées sur mon
visage. On murmura le mot de couvent à mon oreille, on me dit que
c'était un refuge: j'y courus. Hélas! Suzanne, vous savez comment j'en
sortirai!
Suzanne n'avait plus la force de répondre; elle tenait son amie
embrassée et pleurait sur elle.
--Vous, Suzanne, reprit Gabrielle, vous sortirez d'ici; un jour, sans
doute, vous rencontrerez M. d'Arraines, heureux peut-être et ne songeant
plus à moi. Vous lui direz que vous m'avez vue, vous lui ferez voir au
bas de sa lettre--tout mon trésor!--ces quelques mots que j'ai écrits,
et vous lui donnerez cette tresse de mes cheveux, la seule que j'ai
dérobée au sacrifice. Et puis vous lui raconterez comment je suis
morte. S'il me pleure, il me semble que nous ne serons pas séparés pour
toujours...
Suzanne prit la boîte des mains de Gabrielle et la serra sous sa robe.
Le jour allait venir, et l'on voyait déjà les grands arbres dessiner les
contours de leur feuillage noir sur le ciel transparent. Ce long récit
avait épuisé Gabrielle; elle appuya sa tête pâlie sur l'oreiller et
ferma ses yeux gonflés de larmes, ses mains dans les mains de Suzanne.
Vers midi, elle demanda les secours de la religion.
--C'est l'heure des adieux, dit-elle à Suzanne, je ne veux plus penser à
la terre. Embrassez-moi et souvenez-vous de ma prière.
Suzanne courut avertir la supérieure; les cloches du couvent
commencèrent de sonner le glas funèbre, et les soeurs se rendirent à
la chapelle, où bientôt retentit la prière des agonisants. L'abbé de
Saint-Thomas-d'Aquin, qui était le confesseur du couvent des dames
bénédictines, se rendit à la cellule de la soeur Gabrielle de la
Rédemption, portant le saint viatique et précédé d'un enfant de choeur
qui agitait une sonnette d'argent. Suzanne ouvrit la porte au
pieux cortège; celles des soeurs qui n'étaient pas à la chapelle
s'agenouillèrent dans le corridor, et Gabrielle, à la vue de l'homme de
Dieu, se dressa. L'abbé, qui était un pieux et bon vieillard, s'approcha
du lit où gisait Gabrielle, la jeune mourante joignit ses mains et
s'apprêta à la confession. L'approche de la mort avait répandu sur
tous ses traits une douceur ineffable; un doux sourire entr'ouvrait
sa bouche, et la candeur virginale de son front avait une grâce qui
n'appartenait déjà plus à la terre. A la vue de cette enfant, qui
rendait son âme à Dieu sans trouble et sans effort, le vieux curé
comprit qu'il n'avait rien à pardonner.
--Parlez, ma fille, lui dit-il d'une voix émue; bientôt vous serez près
de celui qui console et bénit, et vous prierez pour nous.
Gabrielle raconta sa vie en quelques mots; il y avait longtemps que le
curé la connaissait; elle avait aimé, elle avait souffert, elle allait
mourir. On n'entendait pas d'autre bruit que la petite sonnette d'argent
qui tintait, le murmure lointain des chants religieux qui flottait dans
l'air comme une harmonie céleste, et les sanglots étouffés des jeunes
novices qui pleuraient autour de Suzanne.
--Allez en paix, vous qui n'avez pas péché! dit l'abbé en étendant ses
mains tremblantes sur le front incliné de Gabrielle; les anges du ciel
vous attendent!
Le saint homme prit l'hostie consacrée et la présenta à Gabrielle.
Toutes les têtes s'abaissèrent en même temps que les coeurs s'élevaient
à Dieu. La mère Évangélique seule ne pleurait pas. Gabrielle souriait.
Après que Gabrielle eut pris l'hostie, le vieil abbé lui mit aux mains
un petit crucifix d'ébène et d'ivoire; elle se recoucha et attendit
l'heure où Dieu l'appellerait. La prière remplissait le couvent de ses
murmures divins. Suzanne regardait le visage de Gabrielle avec des yeux
pleins de tendresse et pressait contre sa poitrine la boîte où cette
pauvre fille avait mis tout son coeur. La cloche sonnait toujours. On
voyait par l'étroite fenêtre un pan du ciel bleu où souriait la lumière;
les arbres frémissaient, et les hirondelles passaient à tire-d'aile en
poussant de joyeux cris. Les bruits de la ville montaient comme un son
vague et confus. Gabrielle avait l'air de s'endormir: son visage était
calme et reposé comme celui d'un enfant. On se taisait autour d'elle
comme si l'on eût craint de la réveiller, et la prière se faisait
silencieuse. Vers le soir, au coucher du soleil, elle ouvrit les yeux et
se releva. Ses regards cherchèrent Suzanne, à qui elle sourit, puis
le ciel. Elle vit l'horizon pourpre et les grandes clartés jaunes qui
rayonnaient dans l'azur lointain. Elle pressa le christ de ses lèvres
blanches, tendit le bras vers le ciel et tomba morte. Toutes les soeurs
se levèrent le coeur serré; Suzanne bondit vers le lit de Gabrielle et
chercha sur sa poitrine d'une main tremblante. Le coeur ne battait plus;
il n'y avait plus de souffle entre ses lèvres. Suzanne colla sa bouche
au front candide et pur de la jeune vierge, et répéta tout bas le
serment qu'elle lui avait fait, pensant que son âme pouvait l'entendre.
Puis, ayant fermé les yeux de la morte, elle rabattit le drap sur son
visage.
--Prions Dieu, mes soeurs, dit le prêtre en jetant de l'eau bénite sur
le corps de celle qui n'était plus.
Et tout le monde s'agenouilla.