Les aveux nocturnes de Gabrielle avaient noué entre elle et Suzanne
des relations plus intimes. A partir de cette nuit funèbre où la
pauvre jeune fille avait ouvert son coeur à l'amie que lui envoyait la
Providence, ce furent entre les deux recluses de longs entretiens et
d'amères confidences. L'une n'espérait plus, l'autre n'espérait guère;
le malheur leur tint lieu de connaissance; au bout de trois semaines,
il leur parut qu'elles ne s'étaient jamais quittées. La tristesse de
Gabrielle ne faisait qu'augmenter; il semblait qu'une main invisible
pesait sur son front, où l'on voyait passer les ombres de dévorantes
inquiétudes. Parmi les personnes qui venaient la visiter, il y avait une
dame âgée que Gabrielle appelait sa tante. Cette dame, vêtue à la mode
du temps de la régence d'Anne d'Autriche, avait un air qui ne revenait
pas à Suzanne. Elle était toujours prévenante et polie, douce et toute
confite en Dieu, et trouvait dans sa mémoire une foule de noms charmants
dont elle accablait sa nièce, mais rien n'y faisait, et Suzanne ne
pouvait pas s'empêcher de lui témoigner une grande froideur. La dame
paraissait ne pas s'en apercevoir, et ce n'était pas là une des choses
qui déplaisaient le moins à Mme d'Albergotti. Un jour que la dame venait
de quitter Gabrielle, Suzanne demanda à son amie ce que c'était que
cette dame-là.
--C'est ma tante, si l'on veut, répondit Gabrielle.
--Comment donc?
--C'est une toute petite parente à moi, dont on a fait une tante à la
mode de Bretagne, sous prétexte qu'elle était un peu cousine de ma mère.
--Y a-t-il longtemps que vous la voyez?
--Depuis l'enfance. C'est une sainte personne qui est tout attachée à
ses devoirs.
--Mais cette sainteté, reprit Suzanne, l'empêche-t-elle d'aimer autre
chose que le ciel?
--Oh! non pas; elle a pour moi une sincère affection; ce matin encore
elle pleurait en me voyant si chagrine.
--Que ne vous aide-t-elle donc à sortir d'ici?
--Elle le voudrait bien; mais que peut-elle, vieille et pauvre comme
elle est?
--Ah! elle est pauvre? murmura Suzanne.
--Ses deux fils sont dans les ordres et ses deux filles sont à la veille
de se marier à des personnes riches qui les aiment pour leurs qualités.
A mesure que Gabrielle parlait, Suzanne sentait s'éveiller en elle
d'étranges soupçons; mais elle était d'une nature trop loyale pour
vouloir les exprimer; il lui semblait qu'on aurait pu l'accuser de
calomnier une personne qu'elle ne connaissait pas.
--Ma tante était auprès de nous quand ma pauvre mère est morte, reprit
Gabrielle; et nous l'avons toujours retrouvée à nos côtés chaque fois
qu'un malheur a visité notre maison.
--Ah! fit Suzanne.
--Il y a des heures où je me reproche de ne pas lui rendre toute
l'affection qu'elle mérite; mais vous le savez sans doute, Suzanne, ce
sont des sentiments auxquels nous ne commandons pas. Malgré tout ce que
j'ai voulu, je n'ai jamais pu aimer ma tante.
Cette indifférence ou même cet éloignement dans une personne aussi
aimante que l'était Gabrielle frappa Suzanne. Elle avait toujours pensé
que ce n'est pas sans motif qu'on éprouve de ces sortes d'antipathie,
et se résolut à surveiller la dame si pieuse et si bonne, pour éclaircir
ses soupçons. Les événements ne lui en donnèrent pas le temps. Un jour
que Gabrielle avait reçu la visite de sa tante, elle trouva dans son
livre d'heure un petit papier sur lequel il y avait ces mots écrits au
crayon:
«Prenez le voile, ou recommandez votre âme à Dieu.»
L'écriture de ce papier menaçant n'était pas contrefaite, cependant
Gabrielle ne la connaissait pas. Elle courut, glacée de terreur, à la
chambre de Suzanne.
--Voyez! dit-elle.
Suzanne frémit d'horreur et entoura Gabrielle de ses bras comme si elle
eût voulu lui faire un rempart de son corps.
--Votre tante n'est-elle pas venue ce matin? s'écria-t-elle avec
explosion.
--Oui.
--Que Dieu me pardonne ce que je vais vous dire; mais dites-moi,
Gabrielle, dites: êtes-vous bien sûre de son affection?
--Vous la soupçonnez! dit la jeune fille en pressant fortement le bras
de sa compagne.
--Oui, reprit tout bas Suzanne.
--Eh bien, moi aussi! répondit Gabrielle d'une voix étouffée.
--Malheureuse enfant! que ne me parliez-vous?
--A quoi la plainte me servirait-elle? Ma tante passe pour une sainte...
c'est moi qui me trompe sans doute... Qui me croirait d'ailleurs? Tenez,
Suzanne, il vaut mieux que j'obéisse à cet ordre mystérieux.
--Mais vous vous enterrez vivante.
--Vivante! regardez-moi donc!
Gabrielle écarta les boucles épaisses de sa chevelure et promena sa
main sur son visage avec un geste d'une énergie inexprimable. Elle était
livide. La voix mourut dans la gorge de Suzanne, qui embrassa Gabrielle.
--Et puis, continua son amie, à quoi bon vivre quand on est seule? De
toute ma famille il ne reste personne que mon vieux père, et je n'ai
pas une main sur laquelle je puisse m'appuyer. Au moins, quand je serai
religieuse, me laissera-t-on mourir en paix.
Rien ne put faire changer la résolution de Gabrielle: la peur et le
désespoir la poussaient à la fois. Aussitôt qu'on sut dans le couvent
l'intention où elle était de prendre le voile, la supérieure ordonna de
hâter tous les préparatifs de la cérémonie. La famille fut prévenue, les
amis conviés, et l'on choisit le jour. Le noviciat de Gabrielle n'était
point encore terminé, mais on obtint une dispense de l'archevêque de
Paris, et rien ne s'opposa plus à ce qu'elle prononçât ses voeux. Le
spectacle du malheur de Gabrielle avait détourné les pensées de Suzanne
de leur cours naturel. Elle oubliait ses propres infortunes à la vue de
tant de jeunesse alliée à tant de douleur. Une visite imprévue l'obligea
de s'en souvenir. La veille du jour où Mlle de Mesle devait renoncer au
monde pour se lier à Dieu, Mme d'Albergotti fut prévenue par une soeur
que M. de Charny l'attendait au parloir.
--Voilà déjà plus d'un mois, madame, lui dit M. de Charny en la saluant
jusqu'à terre, que M. de Louvois a le regret de vous voir au couvent,
où il ne vous eût certes pas envoyée si la raison d'État ne l'y avait
contraint.
--Si le regret était aussi vif que vous voulez bien me l'exprimer,
monsieur, il me semble que monseigneur le ministre aurait une extrême
facilité à s'en débarrasser.
--Ah! madame, que vous connaissez peu les dures lois que le pouvoir
impose à ceux qui l'exercent! Au-dessus de la volonté du ministre, il y
a la raison d'État; M. de Louvois espérait au moins que le spectacle de
la paix et de la mansuétude qui règnent dans ces lieux toucherait votre
âme et vous déciderait à prendre le voile. Mais, à défaut de vocation,
il a poussé la bonté jusqu'à vous faire offrir d'entrer dans sa famille:
vous avez tout refusé.
--N'étant la pupille de personne, j'ai bien le droit, j'imagine, de
songer moi-même à mon établissement.
--Sans doute, madame, et M. de Louvois se ferait un scrupule de
violenter en rien vos intentions; mais encore le soin du royaume exige
que vous preniez une détermination.
--Le soin du royaume, monsieur; voilà bien des grands mots pour une
aussi chétive personne que je le suis!
--Les ennemis du roi se font des armes de tout, madame. Si vous saviez à
quelles injustes attaques les hommes éminents sont exposés, vous verriez
toute cette affaire sous son véritable jour, et n'accuseriez plus M. de
Louvois, qui vous veut du bien. Mais si vous répondez toujours par des
refus aux bons offices de Son Excellence, si vous repoussez également
le voile et le mariage, elle aura l'extrême douleur de devoir prendre
de nouvelles mesures qui assureront à la fois votre repos et celui de
l'État.
--Dites à monseigneur le ministre que je suis prête à tout souffrir,
mais que je ne suis pas prête à rien céder.
--Madame, répliqua M. de Charny en saluant Mme d'Albergotti qui s'était
levée, j'aurai l'honneur de vous revoir dans un mois, et vais prier Dieu
pour que vos résolutions soient changées à ce moment-là.
Le lendemain, au point du jour, les cloches du couvent des dames
bénédictines de la rue du Cherche-Midi sonnaient à toute volée.
La cérémonie de prise d'habit était une solennité religieuse assez
fréquente au temps où se passe cette histoire, mais qui ne laissait
pas d'attirer au sein des couvents une grande foule toujours avide d'un
spectacle où l'émotion ne manquait pas. On y voyait en grand nombre des
dames et des seigneurs de la cour, et ce jour-là la pompe remplaçait
dans les chapelles et les cloîtres le silence et les profondes
méditations. Suzanne s'était rendue de bonne heure auprès de Gabrielle.
Elle trouva son amie, plus pâle qu'un linceul, qui priait au pied de son
lit virginal.
--Il est temps encore! lui dit Suzanne en l'embrassant.
--Non, répondit Gabrielle d'une voix ferme, il le faut; le deuil est
dans le coeur, qu'importe un voile sur la tête!
En ce moment la bonne tante entra. Elle s'efforçait de pleurer, mais
sa figure grimaçait. Elle se jeta au cou de sa nièce et l'accabla de
tendres caresses. Gabrielle se laissa faire; mais en se tournant vers
Suzanne, elle lui dit avec un sourire navrant:
--C'est une goutte du calice!
M. de Mesle avait demandé à voir sa fille. Ce jour-là, les barrières
du couvent tombaient devant les grands parents. On le conduisit à la
cellule de Gabrielle, qui ne l'avait pas embrassé depuis plusieurs mois.
D'un bond elle fut dans ses bras, et se suspendit à son cou avec des
sanglots qui lui déchiraient la poitrine. Le vieillard la pressa contre
son coeur, et l'on vit des larmes sillonner ses joues ridées. A l'aspect
de ce vieillard, Suzanne comprit les paroles de Gabrielle. Son front
était tout chargé d'ennui, son regard éteint, sa parole tremblante;
il avait dû être beau et plein de vie, mais on sentait que c'était une
nature épuisée qui luttait vainement contre un mal insaisissable. Le
soldat était vaincu. Ses lèvres s'étaient collées au cou de sa fille en
bégayant les noms les plus doux. Un instant son regard s'anima à la vue
des pleurs que versait Gabrielle; il y eut sur son visage amaigri un
éclair de force et de fierté.
--Si vous êtes malheureuse, ma fille, lui dit-il, rejetez ces habits, et
suivez-moi.
Gabrielle se pressa contre lui; la bonne tante eut un tressaillement.
--Mon père, répondit Gabrielle, je souffre à la pensée de vous quitter,
mais j'ai fait le sacrifice de ma vie.
--Hélas! mon enfant, répondit le vieillard, c'est un sacrifice que tu
n'aurais pas accompli dans d'autres temps: mais je vais bientôt partir,
et je suis sans force pour te protéger.
En disant ces mots, le vieillard laissa tomber ses bras avec un geste où
il y avait tant d'impuissance et tant d'accablement, que Suzanne comprit
bien que Gabrielle était perdue. La bonne tante essaya de sourire.
--Moi qui ne suis qu'une pauvre veuve, dit-elle, j'aurais bien tâché
de la ramener à nous et à la protéger; mais c'est la vocation qui
l'entraîne.
Le front de M. de Mesle s'inclina, et ses yeux perdirent leur regard
intelligent; il étendit ses mains débiles sur la tête de Gabrielle.
--Ta mère, une sainte, est morte; ta soeur, une vierge, est morte; ton
frère, un pauvre innocent qui souriait à la vie, est mort; je suis comme
un vieil arbre dépouillé de ses rameaux et brisé par la foudre; si c'est
ta vocation de quitter le monde, où le mal habite, que Dieu te bénisse,
mon enfant.
Gabrielle se jeta à genoux. Le vieillard regarda le ciel, les mains
tendues au-dessus d'elle, et pleura. Puis, quand il l'eut une dernière
fois embrassée, il sortit morne et chancelant. La bonne tante s'essuyait
les yeux qu'elle avait secs. La chapelle des dames bénédictines se
remplissait d'un monde brillant; on aurait pu se croire dans une galerie
de Versailles, tant il y avait dans la nef et dans les tribunes de
personnes considérables par leur rang et par leur nom; la dentelle, la
soie et le velours remplaçaient sur les dalles du parvis l'étamine et
la bure; de vagues parfums se mêlaient aux senteurs de la myrrhe et
du benjoin. Derrière la grille du choeur, dont les fines mailles
interceptaient le regard, les soeurs bénédictines étaient assises
couvertes de leurs longs voiles. Tous les yeux de l'assemblée se
tournaient de leur côté, et l'on cherchait à deviner les grâces de leur
personne sous les plis épais de leurs vêtements religieux. Il y avait,
parmi les dames et les seigneurs de cette nombreuse compagnie, bien des
familles qui comptaient un de leurs membres au sein de ces filles de
Dieu; mais les mères elles-mêmes ne pouvaient reconnaître laquelle
d'entre les religieuses elles avaient pressé sur leur coeur au jour béni
de l'enfantement. Parfois il arrivait qu'une des soeurs tressaillait
sous le voile blanc; sa tête un instant inclinée vers la nef, se
penchait sur sa poitrine, et l'on devinait à ses mouvements convulsifs
qu'elle pleurait. Celle-là venait d'apercevoir un frère, une mère ou
un fiancé. Tout à coup une grande agitation se fit au milieu de la
chapelle, tous les yeux se portèrent du même côté, et l'on vit entrer
Mlle de Mesle dans toute la pompe d'un habit mondain. Un triste et
doux murmure l'accueillit; elle était si belle, que tout le monde la
plaignait. Les luttes intérieures avaient réagi sur sa physionomie, qui
gardait une expression de trouble et d'inquiétude; une rougeur fébrile
éclairait son visage et lui prêtait un charme de plus. Elle avait sur
ses beaux cheveux blonds une couronne de fleurs blanches, des perles à
son cou et des bijoux de prix à ses bras, à sa ceinture et à sa
robe. Elle traversa l'église d'un pas ferme, accompagnée de la mère
Évangélique et d'une autre religieuse. M. de Mesle et les membres de sa
famille la suivirent. Quand elle eut monté les degrés qui séparaient
la nef du choeur, l'office commença. L'archevêque de Paris officiait.
Gabrielle s'agenouilla sur un carreau de velours, et pria. La chapelle
était toute pleine de parfums et de fleurs; l'orgue faisait entendre
les chants les plus suaves; des soeurs cachées dans une tribune mêlaient
leurs voix célestes aux accords de l'instrument; c'était une harmonie
divine qui charmait les oreilles et pénétrait doucement les coeurs.
Quand on eut offert à Dieu le sacrifice de la messe, l'oeuvre de
renonciation commença. En ce moment, tous les regards attendris se
reposaient sur la victime, toutes les âmes semblaient suspendues aux
paroles du prêtre, et l'on ne songeait pas à essuyer les larmes qui
coulaient lentement de tous les yeux. Une soeur détacha les fleurs qui
paraient le front de la jeune fiancée du ciel, et les fit tomber sur
le marbre; une autre dénoua les colliers de perles et les agrafes de
diamants; et les pierreries, qui rappellent les vanités de ce monde,
jonchèrent les dalles du choeur; on défit les noeuds de rubans et les
dentelles, et l'on vit se répandre sur les épaules nues de Gabrielle
sa luxuriante chevelure. Un rayon de soleil, glissant par les vitraux
éclatants, enveloppa sa tête inclinée d'une auréole et joua dans les
tresses flottantes de ses longs cheveux blonds comme l'or. Une soeur les
prit de la main gauche, en soulevant l'épais manteau, et de la droite
elle en coupa les boucles, qui bientôt couvrirent la robe et le coussin
comme les épis d'une moisson. L'archevêque levait la croix vers le ciel,
et de ses doigts étendus bénissait la foule; les soeurs priaient en
choeur, et l'orgue mugissait sous la voûte. Une indicible pitié serrait
tous les coeurs, à la vue de cette enfant qui renonçait à toutes les
joies bénies de Dieu, et qui, si proche du berceau, était déjà fiancée
de la mort. Suzanne sanglotait dans un coin de la chapelle; M. de Mesle
était tombé sur ses genoux, les mains jointes, et regrettant de vivre.
Quand la dernière boucle de cheveux fut coupée, la mère Évangélique jeta
un voile sur la tête de Gabrielle, les chants éclatèrent; la grille du
choeur retomba sur ses gonds. Gabrielle n'appartenait plus au monde.