Après avoir vu prendre à Belle-Rose, en compagnie de Cornélius et de la
Déroute, le chemin de l'Angleterre, Suzanne s'était dirigée vers Paris.
Son esprit, accoutumé aux choses mélancoliques et tourné vers les
pensées tristes, se berçait cette fois de tendres rêveries; elle se
sentait libre d'aimer, et dans cette âme honnête qui avait la limpidité
du ciel, c'était une expansion qui la remplissait de joie. Elle ne
doutait pas de ramener M. de Louvois à de meilleurs sentiments à l'égard
de Belle-Rose, d'obtenir, non pas sa grâce, puisqu'il n'était pas
coupable, mais sa justification, et tout le long de la route elle se
créa mille chimères dorées qui lui rappelaient les enfantines espérances
dont elle s'était si souvent enivrée dans le parc de Malzonvilliers.
Quand elle entra dans son hôtel de la rue de l'Oseille, Claudine, qui
l'attendait pleine d'impatience, la voyant radieuse, se jeta dans ses
bras. Les deux amies s'embrassèrent, les yeux tout mouillés de douces
larmes, et ce furent toute la nuit d'interminables conversations, toutes
peuplées de châteaux en Espagne. On se bâtissait de petites retraites
cachées au fond de Malzonvilliers; on voulait ensuite la gloire et le
renom pour Belle-Rose; il rentrait en France, gagnait la faveur du roi,
arrivait aux plus hauts grades militaires, et conduisait l'armée à
la gloire. Cornélius n'était pas un homme à ne rien gagner dans cette
moisson splendide; il avait sa bonne part dans tout cela; puis, quand il
était monté au plus haut de l'échelle ambitieuse, on redescendait bien
vite afin de se reconstruire la petite maisonnette au fond des bois où
l'on était tout bonnement heureux. C'étaient alors des battements de
mains, des cris de joie et des larmes de bonheur à croire que les deux
amies allaient devenir folles. Le matin les surprit comme elles étaient
encore occupées à mêler ces doux rêves, quand tout à coup le lourd
marteau de la porte tomba sur le bouton de fer. Les deux amies
tressaillirent et se pressèrent l'une contre l'autre, toutes tremblantes
déjà. Un laquais vint avertir Mme d'Albergotti qu'un officier de la
maison de M. de Louvois était en bas, qui demandait à lui parler.
Suzanne et Claudine pâlirent, Claudine surtout, pour qui le nom du
ministre était comme le symbole de la puissance inexorable et de la
vengeance opiniâtre. Mais Suzanne lui pressa la main.
--M. de Louvois sait tout, mais Belle-Rose est hors d'atteinte. Debout,
Claudine, et faisons voir à cet officier que la fiancée et la soeur d'un
officier n'ont point peur.
L'envoyé de M. de Louvois fut introduit et pria Mme d'Albergotti de
vouloir bien le suivre sur-le-champ chez son maître.
--C'est pour une affaire, dit-il, qui ne souffre aucun retard.
--Je me doute un peu de ce que ça doit être, lui répondit Suzanne, et je
suis prête à vous suivre.
Un carrosse était à la porte aux armes de M. de Louvois, Suzanne y monta
et le cocher partit. Les chevaux allaient d'un train à prouver que
les ordres du secrétaire d'État étaient précis. On arriva à l'hôtel
du ministère en cinq minutes; l'officier conduisit Mme d'Albergotti à
l'appartement de M. de Louvois et l'annonça. M. de Louvois allait et
venait dans son cabinet, les lèvres serrées, les yeux étincelants; il
s'arrêtait de temps à autre devant la cheminée pour boire à même d'un
grand pot plein d'eau, car il avait déjà contracté cette habitude,
qui, vingt ans plus tard, devait lui coûter la vie. Au nom de Mme
d'Albergotti il se tourna vivement vers la porte et fit trois pas vers
la jeune femme.
--On m'a tout appris, madame, tout! lui dit-il.
--C'est un soin dont je comptais me charger moi-même dans la journée,
répondit Suzanne; je regrette qu'un autre m'ait prévenue.
--Cet autre est l'exempt que vos complices ont garrotté, maltraité,
emprisonné; un exempt du roi, madame.
--Quand on torture un officier du roi, monseigneur, on peut bien
emprisonner un exempt du roi, dit Suzanne.