Après les formalités d'usage qui précédaient l'incarcération d'un
prisonnier à la Bastille, Belle-Rose avait été conduit dans une chambre
qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer
les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde
obscurité l'enveloppa; c'était à peine s'il reconnaissait, à la pâle
lueur qui s'en échappait, la place où s'ouvrait la fenêtre. Elle
était étroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, à une portée de
mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine éparpillaient
leurs toits, où l'on voyait, au milieu des ténèbres, briller çà et là
d'immobiles clartés. Belle-Rose s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et
regarda ce coin de la grande ville d'où montait encore un peu de cette
rumeur qui flotte incessamment sur la cité. L'une des lumières disparut,
puis une autre, puis une autre encore. On n'en distinguait plus que
trois ou quatre qui rayonnaient comme des étoiles tombées du ciel.
Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indéfinissable émotion
pénétrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumières étaient
l'image de ceux qu'il avait connus. Une de ces radieuses étincelles,
tout à coup enlevée par une invisible main, lui rappelait M.
d'Assonville tué au coeur de la vie; une clarté rougeâtre, qui disparut
brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M.
de Villebrais et de l'heure funèbre qui avait sonné sa mort; plus loin
encore, une douce et tremblante lumière, lentement éclipsée derrière un
épais rideau, le fit songer à son père, dont la vie avait été si
honnête et la mort si loyale. A mesure que ces pensées l'envahissaient,
Belle-Rose sentait son âme s'emplir d'une mélancolie profonde, qui
n'était pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de
souffrances et de joies: il avait aimé, il avait pleuré; des lèvres
adorées avaient murmuré son nom gardé comme un trésor au fond du coeur;
il savait ce que la vie compte d'heures d'ivresse et de jours de
larmes: il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les
dernières clartés qui brillaient comme des diamants épars sur du
velours noir; il en était venu à s'imaginer, tant la nuit et la solitude
apportent de superstition au coeur de l'homme, qu'elles étaient l'image
de la vie de Suzanne et de Geneviève, et de la sienne aussi. Il
avait choisi pour lui une lumière large, mais voilée, qui allait
s'affaiblissant d'heure en heure; Mme de Châteaufort était représentée
par une étincelle ardente, qui projetait un jet de flamme; et Mme
d'Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme
une goutte de rosée.
--Si l'une de ces étoiles vient à disparaître, se disait Belle-Rose,
c'est que, de Geneviève ou de Suzanne, l'une des deux doit m'abandonner;
si la mienne s'efface, c'est que je dois mourir.
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit crier les verrous
de sa prison; la porte s'ouvrit, la clarté rougeâtre d'une torche inonda
sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la
Bastille que précédait un guichetier et que suivaient trois ou quatre
soldats.
--Monsieur, lui dit l'officier, j'ai ordre de vous emmener en la chambre
du conseil, où vous attend M. le gouverneur.
--Je vous suis, répondit Belle-Rose.
Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un
escalier qui conduit dans la cour intérieure de la Bastille. Elle la
traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s'arrêta
devant une salle voûtée qui dépendait du logement militaire du
gouverneur. Le gouverneur se tenait debout près d'un personnage inconnu
à Belle-Rose, mais qui devait être tout-puissant si l'on en jugeait par
la manière respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand
Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait
qu'on lui en avait fait quand il était à l'armée, Belle-Rose reconnut
M. de Louvois. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perçant
comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son coeur. Belle-Rose
attendit la tête haute et le regard ferme.
--Approchez, monsieur, lui dit le ministre.
Belle-Rose fit un pas en avant.
--C'est bien vous qui êtes allé ce matin chez M. Bergame? reprit M. de
Louvois.
--C'est moi.
--Vous lui avez enlevé des papiers qui m'étaient destinés?
--J'ai payé des papiers qui étaient à vendre.
--Mais ces papiers, je les avais achetés.
--En pareille affaire, la chose appartient à celui qui se présente le
premier.
--Eh! monsieur, vous avez de l'audace, dit le ministre avec ironie; mais
je saurai bien tirer de vous ce que je veux.
--C'est selon ce que vous voudrez.
Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs
s'examinèrent. M. de Louvois le rompit le premier.
--Vous avez brûlé ces papiers, monsieur?
--Oui, monseigneur.
--Tous?
--Tous.
--Avez-vous pris connaissance de leur contenu?
--Non, monseigneur.
--Mais vous vous doutiez donc de ce qu'ils pouvaient contenir, puisque
vous vous êtes si fort empressé de les faire disparaître?
--Je pouvais supposer du moins qu'ils avaient quelque importance, à voir
la hâte qu'on mettait à me poursuivre.
--Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela.
--Je m'en doute bien un peu.
--Un mot peut vous en tirer, monsieur.
--Un seul, monseigneur?
--Un seul. Vous voyez que je mets à votre liberté une bien légère
condition.
--Eh! monseigneur, il y a des mots qui valent des têtes.
--Prenez garde aussi que le silence n'engage la vôtre!
La colère gagnait M. de Louvois; à tout instant la fougue irascible de
son caractère se faisait jour; quant à Belle-Rose, il ne perdait rien de
sa tranquillité calme et fière.
--Brisons là! reprit le ministre; il s'agit de savoir si vous voulez
sauver votre tête, oui ou non.
--Serait-elle menacée, monseigneur?
--Plus peut-être que vous ne pensez.
--Et tout cela parce que j'ai payé cent mille livres ces papiers que je
n'ai pas lus. Du sang pour de l'encre, vous êtes prodigue, monseigneur!
--Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l'ai dit, reprit M. de
Louvois, qui contenait mal sa colère.
--Et lequel?
--Le nom de la personne pour qui vous avez enlevé ces papiers.
Belle-Rose ne répondit pas.
--M'avez-vous entendu, monsieur? s'écria le ministre.
--Parfaitement.
--Que ne parlez-vous donc?
--C'est qu'en vérité il m'est impossible de le faire.
--Et pourquoi?
--Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l'effet seul de
ma propre volonté, me croiriez-vous?
--Non, certes.
--C'est apparemment alors que je suis, dans votre pensée, le mandataire
d'une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lâcheté
que vous ne sauriez me proposer sérieusement; vous voyez donc bien,
monseigneur, que je dois me taire.
--C'est votre dernier mot?
--Vous en êtes tout autant convaincu que moi, monseigneur.
--Je pourrais le croire, monsieur, si nous n'avions ici des instruments
merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets.
--Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine.
M. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un
signe de sa main, l'officier qui avait amené Belle-Rose le reconduisit
dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille
s'approcha de M. de Louvois.
--Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voilà un
jeune homme que nous ne réussirons pas à faire parler. Il mourra: voilà
tout.
--Nous verrons! murmura M. de Louvois.
A peine Belle-Rose eut-il été réintégré dans sa prison, qu'il courut
vers la fenêtre. Au loin, dans les ténèbres de la nuit, les trois
étoiles rayonnaient toujours d'un pur et doux éclat. Belle-Rose
s'endormit calme et souriant; une mystérieuse espérance était dans son
coeur. La journée du lendemain se passa sans qu'un nouvel incident vînt
déranger le prisonnier de ses méditations. Vers le soir, à l'heure du
dîner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s'éloigna,
le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n'y trouva que
ces mots: _Une amie veille sur vous_. Au premier coup d'oeil il reconnut
l'écriture de Geneviève.
--Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est à
Suzanne que je pense!
Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s'approcha de la
fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés
qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il était
absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans
le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu
la veille s'avança vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il était
disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la
porte. L'escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu'elle
avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres
corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés
par l'écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers
étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était
éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier
était assis devant une petite table où l'on voyait tout ce qu'il faut
pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des
flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied
du mur des chevalets, des chaînes et des pinces; un réchaud brûlait dans
un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés
de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins.
Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa
devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave,
achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l'arrivée de
Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de
la table du greffier et s'assit après avoir salué le prisonnier. Aux
apprêts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure était venue; il
recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière,
et attendit.
--Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui
dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire
connaître la personne qui vous a chargé d'enlever les papiers de M.
Bergame?
--Toujours.
--Je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre d'employer contre vous des
moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez à vous taire.
--Vous ferez votre devoir, monsieur; je tâcherai de faire le mien.
--Vous êtes bien jeune; vous avez peut-être une mère, une femme, une
soeur; un mot vous rendrait à la liberté!
--J'achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous
étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils.
Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier écrivait les
réponses.
--Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien à déclarer? reprit le
gouverneur.
--Rien.
--Que votre volonté soit faite!
Le gouverneur fit un signe à deux hommes que Belle-Rose n'avait pas
remarqués, et qui s'étaient tenus jusqu'à ce moment dans l'un des
coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et
commencèrent à le déshabiller. Quand il n'eut plus que sa culotte et sa
chemise, on l'étendit sur une sorte de chaise longue; on lia ses bras
aux bâtons de la chaise, et le médecin s'approcha du patient. Belle-Rose
s'était laissé faire sans opposer la moindre résistance. Quand il fut à
moitié couché sur la chaise, le gouverneur lui demanda s'il persistait
encore dans son refus.
--Je ne puis pas déserter au moment du combat, lui répondit Belle-Rose
avec un pâle sourire.
--Il faut donc que l'ordre soit exécuté, fit le gouverneur.
L'un des deux tortionnaires apporta près de la chaise deux grands seaux
pleins d'eau, remplit une pinte et l'approcha des lèvres du patient.
--Ah! fit Belle-Rose, c'est le supplice de l'eau!
--Oui, monsieur, dit le médecin, il tue bien quelquefois; mais si l'on
en réchappe, on n'est pas mutilé.
Belle-Rose remercia le gouverneur par un regard et avala la pinte. Une
seconde lui fut présentée, mais il ne put aller jusqu'au bout. L'un des
aides lui coucha la tête en arrière et vida la pinte jusqu'à la dernière
goutte. Belle-Rose tressaillit.
--On est prêt à recueillir vos aveux, monsieur, reprit le gouverneur;
voulez-vous parler?
--Non, monsieur, dit le soldat dont l'âme restait inflexible.
On souleva une troisième pinte à la hauteur des lèvres de Belle-Rose;
il en but quelques gorgées, mais ses dents se serrèrent par un mouvement
convulsif, et l'eau coula sur sa poitrine nue.
--Persistez-vous encore dans votre silence, monsieur? interrompit le
gouverneur.
--Encore et toujours! fit le patient d'une voix étouffée.
L'un des tortionnaires entr'ouvrit les dents à l'aide d'un fer,
introduisit dans la bouche de Belle-Rose le goulot d'un entonnoir et
entonna une autre pinte. Belle-Rose pâlit horriblement; ses doigts
crispés se nouèrent autour du bois, et d'une secousse, arrachée par la
douleur, il ébranla la chaise sur laquelle il était lié. Une autre
pinte d'eau disparut dans l'entonnoir, puis une autre encore. De
grosses gouttes de sueur roulèrent sur le front du patient, ses yeux
s'injectèrent de sang, ses joues devinrent bleuâtres. Le gouverneur
réitéra sa question; Belle-Rose entendait encore, mais ne pouvant plus
répondre, il fit de la tête un signe négatif. L'entonnoir s'emplit de
nouveau. Une violente convulsion agita le corps du patient, il poussa un
cri sourd, raidit ses membres, rompit les liens qui garrottaient l'un de
ses bras, saisit l'entonnoir, le broya entre ses doigts, et, brisé par
la souffrance, retomba sur la chaise, évanoui. Le médecin, qui depuis
quelques instants consultait le pouls de Belle-Rose, appuya sa main sur
le coeur du patient.
--Eh bien! demanda le gouverneur.
--Eh! fit le médecin, c'est un sujet vigoureux. On pourrait bien encore
lui faire avaler une ou deux pintes; mais à la troisième il courrait le
risque de mourir.
Les valets apprêtèrent l'entonnoir et les seaux.
--Est-il en état de m'entendre, reprit le gouverneur.
--Lui? fit le médecin. Eh! monsieur, les trompettes de Jéricho
sonneraient qu'il n'aurait garde de remuer! Cependant nous avons un
moyen de rendre aux patients l'usage de leurs sens.
--Lequel?
--Les fers rouges.
--Ils sont là tout prêts, dit l'un des tortionnaires en montrant du
doigt le réchaud.
Le gouverneur l'arrêta d'un geste; l'horreur et la pitié se peignaient
sur son visage.
--C'est assez comme cela. J'instruirai M. de Louvois du résultat de
cette séance; et nous verrons après, dit-il.
Sur son ordre, on transporta Belle-Rose dans sa chambre; le médecin le
suivit. Quand le triste cortège eut passé la porte, le gouverneur secoua
la tête.
--Je le lui avais prédit, murmura-t-il. C'est un de ces hommes qui
meurent et ne parlent pas.