UNE ÂME EN PEINE

Ceux qui marchaient à la tête de cette compagnie étaient couverts

d'habits magnifiques. En une seconde, Geneviève fut sur eux. Elle était

frémissante de colère et de terreur; le sang de l'homme qu'elle avait

tué avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet

fumant.

--Il y a là un officier français qu'on assassine, messieurs, leur

dit-elle. Amis ou ennemis, si vous êtes gentilshommes, vous le sauverez.

Celui qu'on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de

la main, un officier partit au galop avec les soldats de l'escorte, et

Mme de Châteaufort le suivit. Il était temps que ce renfort intervînt.

La Déroute, blessé, était couché par terre, la jambe engagée sous son

cheval. Belle-Rose, également démonté, se défendait avec le tronçon de

son épée, dont la lame était restée dans le corps d'un cavalier; ses

habits étaient percés en vingt endroits et rougis en trois ou quatre.

Des deux laquais, l'un était mort, l'autre avait la tête fendue.

Cornélius et Pierre, tout sanglants, se débattaient au milieu de trois

ou quatre bandits acharnés contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un

soldat qu'il avait tué au moment où ce soldat allait frapper Belle-Rose.

Grippard achevait de poignarder un Suisse qu'il avait abattu. Le vieux

Guillaume était le seul qui fût parvenu à rompre la troupe de Burk.

Le père était venu mourir auprès du fils. Les hussards de l'officier

entourèrent les combattants et les forcèrent à lâcher prise. Tous

étaient meurtris, et M. de Villebrais, frappé au front, avait le visage

tout couvert de sang. A la vue de l'officier qui faisait rentrer les

épées au fourreau, il pâlit de rage, et jeta la sienne sur l'herbe

humide et rouge. La duchesse de Châteaufort s'élança vers Belle-Rose.

--Vivant, dit-elle, vivant, mon Dieu!

Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournées vers le ciel. La prière

entr'ouvrait ses lèvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un élan amer et passionné.

--Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous

dois la vie!

Geneviève, brisée par tant de terribles émotions, appuya sa tête contre

l'épaule de Belle-Rose, et se prit à fondre en larmes.

--Oh! mon Dieu! dit-elle, je voudrais mourir ainsi.

En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo,--car c'était lui que Geneviève

avait rencontré,--arriva sur le lieu du combat.

--Ah! c'est vous, monsieur? dit-il en s'adressant à M. de Villebrais,

qu'il reconnut malgré le désordre de ses habits et le sang dont il était

couvert.

--Moi-même, fit M. de Villebrais, qui mordait ses lèvres de colère.

--Diable! monsieur, vous n'avez point tardé d'entrer en campagne, à ce

qu'on peut voir, reprit le duc d'un ton de mépris.

--J'imagine, monsieur le duc, reprit le traître hardiment, que vous ne

m'avez pas confié ces braves gens pour les conduire à la messe?

Le duc de Castel-Rodrigo fronça le sourcil.

--Au surplus, ajouta M. de Villebrais, que la fureur tourmentait,

il m'est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A

l'avenir, quand j'aurai un ennemi à combattre, j'aurai grand soin de le

prévenir de l'heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table

ronde.

--Monsieur sait bien qu'il ment, dit froidement un officier de la suite

du duc de Castel-Rodrigo: il n'ignore pas sans doute qu'au temps dont il

parle on bâtonnait les déserteurs et qu'on pendait les traîtres.

Cet officier, d'une figure austère et pensive, était le jeune prince

d'Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-là même qui

devait être un jour Guillaume Ier, roi d'Angleterre.

--Assez, messieurs, s'écria le duc; j'ai donné permission à M. de

Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout où

bon lui semblerait; mais je n'ai pas, que je sache, abdiqué mes droits

de gouverneur de la province. Votre rôle est fini, monsieur, le mien

commence. Allez.

M. de Villebrais se retira lentement. En passant devant Mme de

Châteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d'une

haine implacable, rallia ceux de ses gens qui étaient encore debout et

s'éloigna.

--Monsieur, dit le duc à Belle-Rose, vous êtes libre; voici des chevaux

pour vous et les vôtres; voilà une escorte pour vous protéger. Il n'y a

plus ici ni Français ni Espagnols: il n'y a que des gentilshommes.

Belle-Rose venait à peine de remercier le duc, qu'un faible soupir lui

fit tourner la tête. Son sang s'était figé dans ses veines; il regardait

partout craignant de voir. Un moribond à demi couché sur un cadavre

étendait vers lui ses bras suppliants.

--Mon père! s'écria Belle-Rose, et il s'élança vers le vieux Guillaume.

Cornélius et Pierre s'agenouillèrent autour du fauconnier. Une

pâleur mortelle, la pâleur du désespoir, avait effacé sur leur visage

l'animation du combat.

--J'ai vécu plus de soixante et dix années, leur dit Guillaume, Dieu me

fait la grâce de mourir en soldat: ne pleurez pas.

Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage était effrayant à voir; il

soutenait la tête de son père de ses deux mains et baisait ses cheveux

blancs.

--C'est pour moi, mon Dieu! c'est pour moi que vous mourez! disait-il.

Et Claudine, et Pierre... mais il fallait me laisser tuer!

Ses doigts tremblants écartèrent l'habit troué qui cachait la blessure;

le fer était entré dans la poitrine, d'où sortait encore un filet de

sang: la plaie était horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se

contractèrent; le vieillard sourit.

--Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il; je te les confie.

En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrèrent les yeux de

Geneviève: il se souvint de la lettre qu'il avait reçue, de la cause qui

l'avait conduit à Morlanwels; ses sourcils se froncèrent, et il jeta

sur la pauvre femme un regard si plein d'amertume, qu'elle cacha sa

tête entre ses mains. Cependant Cornélius fit construire à la hâte un

brancard avec des branches d'arbres; un chirurgien, qui se trouvait

dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les

blessures du vieux Guillaume; deux soldats prirent le brancard, et le

triste cortège s'achemina vers Charleroi. La Déroute, qui n'était pas

dangereusement atteint, bien que criblé de coups, se tenait passablement

à cheval. Mme de Châteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et

s'approcha de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle d'une voix douce et ferme, j'ai encore une grâce

à vous demander, non pas pour moi, mais au nom d'un enfant sur qui vous

avez juré de veiller.

A ce souvenir, Belle-Rose tressaillit.

--Parlez, Geneviève, je vous écoute; mais hâtez-vous, chaque minute

m'est précieuse.

--Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet

enfant. Le voulez-vous? reprit-elle en attachant un regard suppliant sur

celui qui l'avait tant aimée.

--Je le dois et je le ferai, dit-il.

--Merci, Jacques. Demain je vous ferai savoir où nous aurons cette

dernière entrevue. Maintenant, adieu.

Mme de Châteaufort détourna la tête pour cacher une larme qui tremblait

au bord de sa paupière, poussa sa jument et disparut dans les plis

du sentier. Quelques heures après la rencontre du vallon, le funèbre

cortège entrait au camp de Charleroi. M. de Nancrais, prévenu par

Grippard, accourut auprès du fauconnier, qui avait aimé et protégé son

enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient;

Belle-Rose était désespéré mais ferme; Cornélius allait de Claudine à

Belle-Rose, morne et silencieux; Guillaume avait la sérénité d'un vieux

soldat qui avait toujours vécu comme un chrétien. Il mourait comme

d'autres s'endorment. Guillaume Grinedal reconnut M. de Nancrais

aussitôt qu'il entra et lui serra la main. Il ne pouvait déjà plus

parler, mais son regard loyal avait encore l'éclat de sa verte

vieillesse. Tandis qu'il retenait M. de Nancrais, il fit signe à

Belle-Rose d'approcher; ses yeux se tournèrent alors vers le fils du

comte d'Assonville avec une expression inquiète et suppliante.

--Je suis son frère, dit M. de Nancrais que cette prière muette toucha

jusqu'au fond de l'âme.

Guillaume porta la main de M. de Nancrais à ses lèvres avec tant

d'effusion, que l'impassible soldat détourna la tête pour ne pas laisser

voir son trouble. Claudine s'était agenouillée au pied du lit; le

vieux Guillaume appela Cornélius du regard, et le forçant doucement

à s'incliner près d'elle, mit leurs deux jeunes têtes sous ses mains

étendues. Le silence était si profond, qu'on n'entendait pas d'autre

bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir

pour étouffer ses sanglots. La Déroute, dont Belle-Rose n'avait pas

voulu se séparer, étendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la

marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu'il

faisait.

--Et dire que c'est ce bon vieux qui a reçu le coup tandis que j'étais

là! murmurait-il à voix basse. Faut-il que je sois maladroit!

Et l'honnête la Déroute se donnait au diable de n'être pas transpercé

de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna

passage à M. de Luxembourg. Le duc s'approcha du lit où gisait le vieux

fauconnier et lui tendit la main.

--Me reconnaissez-vous, Guillaume? lui dit-il.

Guillaume le regarda un instant, et l'on vit un doux sourire briller

dans ses yeux.

--Vous m'avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je

m'en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui

épargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prête vie à tous deux, il

arrivera plus loin qu'il n'a jamais rêvé.

Le fauconnier porta la main du gentilhomme à ses lèvres. En se retirant,

le duc pressa fortement la main de Belle-Rose.

--Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un père.

L'aumônier du bataillon arriva dans la nuit et récita la prière des

agonisants. Tout le monde se mit à genoux, et Guillaume, les mains

jointes, remit son âme à celui qui aime et pardonne. Le surlendemain,

vers midi, un soldat se présenta à la tente de Belle-Rose. C'était

un page à la tournure leste, au regard vif, au sourire espiègle et

déterminé. Malgré ses habits d'homme, il ne fallut qu'un regard à

Belle-Rose pour reconnaître Camille, la suivante de Mme de Châteaufort.

--Ma maîtresse vous fait prévenir, dit la camériste, qu'elle vous

attendra ce soir, s'il vous est possible de lui donner une heure.

--Je suis à ses ordres, répondit Belle-Rose.

--S'il en est ainsi, tenez-vous prêt ce soir au coucher du soleil.

--Je serai prêt. Où faut-il me rendre?

--Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d'ici à peu près. Mais ne

vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide.

--A ce soir donc.

Camille pirouetta sur ses talons et s'éloigna. Tandis que ces choses se

passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance

depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait

dispersé ses hommes et quelques autres que l'appât du gain avait

attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur

recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits

d'un maraîcher, s'était aventuré jusqu'aux avant-postes; il allait et

venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme

le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il

était en observation sur un monticule, d'où l'on voyait le côté du

camp qu'habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de

Châteaufort à cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers

les barrières. M. de Villebrais attendit qu'elle fût arrivée à quelques

centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était

toujours à portée de sa main, il fit signe à l'un des hommes de le

suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de

mettre la rivière entre eux pour qu'elle ne prît pas garde à lui. Mme de

Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue

de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne

de Landely, et s'arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un

pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. M.

de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière,

trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de

l'eau jusqu'à l'éperon, tantôt jusqu'aux hanches. Après avoir attaché

son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le

pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit

au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans

le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait réuni quatre

ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun

devait s'y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé

sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Châteaufort et attendit.

Cependant, à l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui

gouvernait d'une main sûre un beau genêt d'Espagne.

--Êtes-vous prêt? lui dit le faux page.

Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait

par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua

des deux à sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils

entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose

se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui

arrivait sur lui comme la foudre.

--Cornélius est près de Claudine, Claudine m'envoie près de toi, lui dit

Pierre.

Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des

chevaux, passèrent comme des fantômes. M. de Villebrais se dressa, un

amer sourire éclaira son visage.

--Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de

l'homme, pardonner à la femme.

Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus

directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible,

après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot

d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna

au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se

lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la

lune, qui montait à l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une

heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre côté de la Sambre, qui

s'épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une

lumière qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui

hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui

répondirent sur les deux rives.

--Ils sont là! pensa M. de Villebrais.--Et, penché sur l'encolure du

cheval qui mordait son frein, il se mit à chercher le gué sur le rivage.

Il crut le reconnaître à une pierre qu'il avait remarquée dans la

soirée, et il se jeta hardiment dans l'eau qui semblait rouler des

vagues de diamants.

Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely.

Le garde les introduisit dans une antichambre où Camille s'arrêta.

Belle-Rose pénétra dans une seconde pièce où Mme de Châteaufort

l'attendait. Pierre s'était assis à la porte du pavillon. Geneviève

accueillit Belle-Rose avec un pâle et triste sourire.

--Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d'un enfant qui

n'a plus de père et que sa mère veut vous confier. Il ne faut pas qu'il

grandisse seul.

--En vous communiquant la mission dont M. d'Assonville m'a chargé,

dit Belle-Rose, je n'ai jamais prétendu vous ravir le droit de voir et

d'embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui?

Mme de Châteaufort secoua la tête.

--Hier, c'eût été le plus doux de mes rêves; mais ce n'était qu'un rêve!

je me suis réveillée.

La voix de Mme de Châteaufort était si profondément désespérée, que

Belle-Rose lui prit la main.

--Geneviève, lui dit-il, oubliez que vous êtes femme pour vous souvenir

que vous êtes mère.

--Je ne puis rien oublier, rien! reprit-elle. Vous voulez que nous

veillions ensemble sur cet enfant. Hélas! le pouvons-nous? Quand vous le

verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous

pour la mère? Tenez, Jacques, hier j'ai tout compris. Le malheur est sur

moi! Quand M. d'Assonville est mort, j'étais là! Quand le sang de

votre père a coulé, j'étais là! Le reproche a lui dans vos regards, ce

reproche était dans votre coeur, et maintenant, quoi que vous fassiez,

l'idée du meurtre se mêlera toujours à mon souvenir! Et d'ailleurs,

l'image d'une autre femme est dans votre coeur bien plus puissante que

la mienne!... N'ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser

une fleur qu'elle avait laissé tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter

à vos lèvres? Oh! vous l'aimez, cette femme!... Son nom, vous l'avez

mille fois murmuré!... elle est jeune... elle est belle... elle est

pure!... Un instant, j'ai cru qu'à force d'amour je pourrais lutter

contre son souvenir: c'était une erreur dont un flot de sang m'a

tirée... Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre père...

il y a Gaston!

Belle-Rose baissa la tête. Chaque parole de Geneviève entrait dans son

coeur comme une flèche.

--Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas: vous

m'avez pardonné.

Comme ce dernier mot tombait de ses lèvres, un cri terrible fendit l'air

et vint retentir à leurs oreilles. Tous deux tressaillirent; mais ce cri

sans nom avait traversé l'espace comme une balle; tout était redevenu

calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Geneviève s'était

rapprochée de Belle-Rose.

--Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes,

dites-moi du moins que vous apprendrez à mon fils à m'aimer? Quand il me

voit il me sourit; il a des caresses divines pour mes lèvres; il étend

sur mes fautes son innocence comme un manteau; ses petites mains se

suspendent à mon cou, et, quand il m'appelle, il me semble que la

bénédiction de Dieu descend sur moi.

Geneviève pleurait, le visage appuyé sur la main de Belle-Rose.

--Il vous aimera! il vous aimera! Comment le fils de Gaston pourrait-il

ne pas vous aimer! s'écria Belle-Rose éperdu.

Un autre cri plus horrible encore retentit. C'était un cri funèbre qui

semblait ne pas appartenir à la terre: il déchirait l'oreille et glaçait

le coeur; l'espace profond l'engloutit, et l'on n'entendit plus rien que

le doux murmure du feuillage qu'agitait le vent. Geneviève épouvantée se

laissa tomber sur ses genoux.

--Mon Dieu! dit-elle, est-ce l'âme de Gaston qui m'appelle?

Belle-Rose sentit un frisson courir à la racine de ses cheveux que

mouillait une sueur froide. Il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit. La

nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurité;

la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubépines, et l'on

entendait dans l'ombre d'une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait

sur son nid. Une terreur invincible retenait Geneviève agenouillée par

terre; elle avait la pâleur du marbre, sa tête renversée en arrière

semblait aspirer encore l'horreur de ce cri, et ses mains perdues dans

son épaisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose

sondait du regard les profondeurs de la nuit; sa main s'était portée

à la garde de son épée, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur

attendait muet et frémissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, éclata

soudain et se prolongea sous le ciel étoilé: c'était tout à la fois une

plainte déchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le

sang. Mme de Châteaufort, folle d'épouvante, bondit jusqu'aux genoux de

Belle-Rose et s'y cramponna. Tout à coup la porte s'ouvrit violemment,

et Pierre se précipita dans la chambre l'épée nue au poing; Camille,

effarée, s'y jeta après lui.

--Entends-tu, frère? dit à voix basse le pâle jeune homme; entends-tu?

Belle-Rose se dégagea de l'étreinte de Mme de Châteaufort et tira son

épée.

--Viens, frère! dit-il; et tous deux se jetèrent hors du pavillon.

Belle-Rose · 第 60 / 151 题