C'était vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagné de Monsieur,
venait de prendre le commandement suprême des troupes réunies en
Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute
sa maison l'avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les
mousquetaires, et il n'était pas un seul gentilhomme en France qui n'eût
tenu à honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures
maisons qui n'avaient point de grade dans l'armée étaient partis en
qualité de volontaires, et c'était partout un flot de magnifiques
cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs voeux. L'entrée du
roi au camp fut saluée de mille acclamations. Les soldats portaient
leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de: Vive le roi! roulait
comme un tonnerre de Pandelon à Marsenal. Tous les régiments étaient
sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le
roi approcha du Châtelet, où était casernée l'artillerie, Belle-Rose
sentit son coeur battre à coups pressés. Il n'avait jamais vu le roi, et
le roi, à cette époque, était tout. C'était Dieu sur le trône de France.
Toute grâce émanait de lui, et sa grande renommée lui faisait une
auréole qui éblouissait. On le savait maître de la paix et de la guerre;
la Hollande, comme une victime vouée à sa colère, frémissait à chacun de
ses pas; l'Espagne était toute saignante des blessures qu'il lui avait
faites; l'empire d'Allemagne s'épouvantait de son ambition. Il était au
milieu de l'Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le
repos, terrible dans l'agitation. Maître de lui autant que des autres,
Louis XIV avait d'ailleurs ce grand air royal qui frappait tout à
la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu'à le voir, que
celui-là était le souverain. Au moment où Belle-Rose découvrit au-dessus
de toutes les têtes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du
roi, il ne put se défendre, malgré la consigne, de s'élancer en avant.
Derrière Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France; on
voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l'époque, les
gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mérite.
Le roi marchait lentement; il avait cet aspect imposant, fier, un peu
hautain, que lui ont conservé les portraits de Mignard et de Van der
Meulen; il saluait les drapeaux des régiments qui s'inclinaient sur son
front et répondait par un signe de la main aux clameurs d'enthousiasme
que sa présence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si
puissant déjà, en se trouvant, lui, parti de si bas, près de ce
monarque qui était si haut, ébloui par ce cortège étincelant où tous
les vieillards étaient célèbres et tous les jeunes gens en passe de le
devenir, Belle-Rose brandit son épée et cria d'une voix tonnante: Vive
le roi! A ce cri, parti du coeur, à la vue de ce visage rayonnant
et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand
Belle-Rose releva sa tête inclinée sous la majesté royale, Louis XIV
était passé. Trois heures après, le roi, accompagné des principaux
officiers de l'armée, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait à
Marchienne-au-Pont, où était situé son quartier. Tous les gouverneurs
des places voisines s'étaient rendus au camp, aussi bien pour recevoir
les ordres du roi que pour lui présenter leurs hommages; son cortège
était grossi de leur suite, où l'on remarquait bon nombre de dames
appartenant à la noblesse des Trois-Évêchés, de la Picardie et de
l'Artois. Leur présence donnait plus d'éclat à ces fêtes militaires et
mêlait les prestiges de la galanterie à tout cet appareil guerrier.
Le régiment de M. de Nancrais avait été désigné pour former la haie,
conjointement avec la maison du roi et les régiments de Crussol et de la
marine. Belle-Rose était à son rang. Derrière le roi, parmi les femmes
de la cour, l'une d'elle attirait tous les regards.
--Qu'elle est belle! disait un cornette du régiment de Crussol qui se
penchait en avant pour la mieux voir.
--Vrai Dieu! reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma
vie et ma maîtresse!
--Cette femme? ajouta un troisième, dites donc cette déesse!
Belle-Rose, à son tour, regarda du côté des dames; un éclair sembla
passer devant ses yeux éblouis; son coeur cessa de battre, et il devint
pâle comme un mort.
Mme de Châteaufort, fière et superbe comme la Diane chasseresse,
marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beauté splendide
qui lui donnait l'aspect d'une reine. Ses yeux étincelants et sa lèvre
dédaigneuse attiraient et repoussaient en même temps l'admiration.
Cependant un voile indéfinissable de mélancolie adoucissait l'expression
un peu hautaine de son visage, où l'on voyait flotter les ombres d'une
pensée amère et désolée. En ce moment elle leva les yeux: Belle-Rose
était debout devant elle. Les lèvres rouges de Geneviève blanchirent,
ses longs cils tremblants s'abaissèrent; elle chancela. Mais vingt
rivales étaient autour d'elle qui l'observaient; elle redressa son front
plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce
regard humide plein d'amour et de prière, lorsqu'une autre secousse vint
ébranler son coeur. Suzanne suivait Geneviève. Un cri faillit s'échapper
de la bouche du jeune officier; il voulut courir vers elle, mais une
force invincible le retint à sa place; Suzanne semblait ne pas l'avoir
vu, et cependant ses paupières et ses lèvres tremblaient; son profil
n'avait rien perdu de son angélique pureté, mais elle était pâle et
résignée comme la fille de Jephté. Mme d'Albergotti portait à la main
une fleur; en inclinant son front elle l'effleura de sa bouche, et la
rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l'herbe, où
elle rayonnait comme une étoile odorante, mais elle rencontra le regard
de Belle-Rose si tendre et si triste qu'elle hésita; elle fit un pas,
puis deux, et s'éloigna pressant sous ses deux mains ensemble son coeur
qui battait à l'étouffer. Une seconde après, la fleur s'était fanée sous
les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu'eût été ce mouvement, il ne put
échapper à Mme de Châteaufort; elle le vit, regarda la femme qui passait
la tête penchée, et son coeur lui dit que c'était là cette mystérieuse
Suzanne dont le nom l'avait fait si souvent tressaillir au chevet
de Belle-Rose. La présence de Suzanne au camp s'expliquait par la
nomination de M. d'Albergotti au gouvernement de Charleroi. Quant à
Geneviève, elle avait suivi le duc son mari, qu'une intrigue de cour
avait depuis peu dépouillé de son gouvernement, et qui était accouru
pour s'expliquer sur la cause de son rappel. Après la messe et les
prières offertes au Dieu des armées, le roi se retira dans son quartier;
les troupes se dispersèrent, et Belle-Rose, qui n'avait qu'une pensée
et qu'un voeu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cachée sous
son habit, broyait la fleur contre sa poitrine; elle avait une odeur
pénétrante qui l'enivrait, et ses pétales embaumées étaient comme du fer
chaud qui le brûlait. Le logis de Mme d'Albergotti était tout auprès de
Coulé, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n'y voyait
que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d'une haie
qui défendait l'approche de la maison et poussa une petite porte à
claire-voie, qui fermait l'entrée du jardin. Un éclat de rire à demi
retenu l'arrêta. Le jardin semblait désert comme le logis, il fit encore
un pas, et ce fut un autre éclat de rire qui retentit; on ne voyait
personne, mais les branches d'un sureau fleuri s'agitèrent devant lui,
et derrière le feuillage tremblant il découvrit le frais visage d'une
jeune fille qui souriait.
--Claudine! s'écria-t-il, et ses bras étendus écartèrent le rempart
léger qui le séparait de sa soeur.
Il avait d'abord aperçu Claudine; il vit ensuite Cornélius.
--Tous deux ensemble, leur dit-il; ma soeur et mon frère!
A ces mots qui les unissaient dans la pensée de Belle-Rose, Claudine
rougit.
--Oh! fit-elle avec un sourire sur les lèvres et les yeux baissés, il y
a à peine deux minutes que M. Hoghart s'est présenté chez nous.
--Ton souvenir retarde peut-être un peu, reprit Belle-Rose; mais c'est
une douce erreur dont le bonheur seul a le privilège.
Cornélius tendit la main au jeune lieutenant.
--Je ne vous quitte plus, lui dit-il; nos deux rois sont alliés et
nos mains sont unies. Ma place est ici. Soldat, je me battrai comme un
soldat.
Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l'égoïsme de l'amour;
lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et
Cornélius. Comme ces talismans qui allument la fièvre au coeur de ceux
qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrité son ardeur toujours
contenue et toujours vivace.
--Claudine, dit-il tout bas à sa soeur, Mme d'Albergotti est-elle ici?
A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit.
--Oui, dit-elle.
--Puis-je la voir, lui parler?
Claudine secoua la tête.
--Une heure, une minute, un instant! reprit Belle-Rose avec l'aveugle
obstination de l'amour.
Claudine froissa ses mains l'une contre l'autre.
--Frère, dit-elle, c'est une mauvaise pensée; mais il ne sera pas dit
que je t'aurai rien refusé le jour où tu m'es rendu. Attends ici.
Et, plus légère qu'un oiseau, Claudine s'élança vers la maison.
Cornélius, avec une réserve naturelle aux gens de sa nation, s'était
retiré à l'écart. Belle-Rose s'appuya contre un arbre et ferma les yeux.
Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes
bourdonnants, Claudine qu'il venait d'embrasser, Suzanne qui était
si proche de lui qu'un pan de gazon l'en séparait à peine, tout lui
rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq
minutes, le temps de revoir toute une vie à la lueur d'un souvenir,
Claudine revint. Elle était très pâle et tenait une lettre à la main. A
la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute espérance.
--Elle ne veut pas? dit-il.
--Lis, répondit Claudine, et, tendant la lettre à son frère, elle
détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux.
Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d'un
nuage.
«Il y a près d'un quart d'heure que je vous vois, mon ami,
disait la lettre; avant que vous fussiez entré au jardin, mon
coeur s'était empli du bruit de vos pas. J'ai couru à la porte,
entraînée par un élan irrésistible; une puissance inconnue m'a
clouée sur le seuil. Je suis restée là, immobile, haletante, ne
vous voyant plus et tout émue du son de votre voix. Depuis que
je vous ai rencontré sur le chemin de la chapelle, je suis comme
une folle. Quelles prières ai-je adressées à Dieu! Ai-je prié
seulement? Toute ma force s'en est allée comme l'eau d'un
vase qu'on renverse, et c'est alors que votre soeur est venue,
tremblante et désolée, me dire que vous attendiez un mot qui
vous rappelât à moi! Ce mot, vous l'avouerai-je, mon ami, vingt
fois ma bouche l'a prononcé. C'était moins une parole qu'un
soupir, moins un soupir qu'une effusion du coeur! Et maintenant
j'hésite! Oh! je n'hésite même pas. Non, mon ami, non, vous ne
pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous
dit-elle pas la mienne? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je
vous entendais ici, près de moi, si votre voix me suppliait, oh!
je le sens, ma force épuisée ne combattrait même plus; pour
vous consoler, je me perdrais... Dites, Jacques, dites, le
voulez-vous? Que votre courage vienne en aide au mien; mais ne
m'accusez pas dans votre douleur. Vous avez l'éclat des armes,
le bruit de la guerre pour oublier; moi, je n'ai rien, rien que
la prière. Voudriez-vous donc m'enlever le seul asile où mon âme
puisse encore se réfugier? Faites un pas, venez, et je suis sans
défense, et quand vous me quitterez, heureux de m'avoir revue,
moi, je mourrai.
«SUZANNE.»
A cette lecture, le coeur de Belle-Rose se brisa; il pressa la lettre
contre ses lèvres et recula.
--Si frêle de corps et si forte d'âme! murmura-t-il.
Claudine passa ses bras autour du cou de son frère et l'entraîna.
--Viens, lui dit-elle, viens.
Comme ils venaient de franchir la petite porte du jardin, un officier
supérieur se présenta devant eux. C'était un homme déjà vieux, mais qui
le paraissait encore davantage à cause de sa taille un peu voûtée et de
la difficulté qu'il éprouvait à marcher.
--Bonjour, mon enfant, dit-il à Claudine d'un air doux, et il salua les
deux jeunes gens.
Mais en passant devant Belle-Rose, il le regarda avec une expression si
singulière, que celui-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux; il lui
semblait que ce regard à la fois triste et doux fouillait dans son coeur
et en éclairait les plus secrètes pensées. Après un court instant donné
à cette muette observation, le vieil officier entra dans le jardin. Il
venait de disparaître derrière les arbres, que Belle-Rose voyait encore
son visage, où s'alliaient si bien la souffrance du corps et la sérénité
de l'esprit. Belle-Rose se tourna vers Claudine comme pour l'interroger.
--C'est M. d'Albergotti, dit-elle.
Et aussitôt elle ajouta pour dissiper une triste préoccupation:
--Une grande joie t'est réservée, mon frère; cette joie, tu vas la
goûter.
--Qu'est-ce? fit Belle-Rose, dont la pensée était ailleurs.
--Oui, mon ami, tu vas revoir l'honnête et vieux fauconnier que j'ai
conduit de Saint-Omer au camp, dit Cornélius.
Belle-Rose embrassa Cornélius.
--Le vieux Grinedal et Pierre! reprit-il, mais où sont-ils donc?
--Au quartier de l'artillerie.
Belle-Rose prit en courant de ce côté-là, suivi de loin par Claudine et
Cornélius. Le fauconnier et son jeune fils étaient tout fiers d'avoir
un officier dans leur famille. Ils l'attendaient depuis le matin, et du
plus loin qu'ils le virent, chacun d'eux lui tendit les bras.
--Je t'amène une recrue, dit le vieux Grinedal à Jacques, après
l'effusion des premiers embrassements.
--Pierre, j'imagine, dit Jacques en souriant à son frère.
--Lui-même; il veut à son tour devenir officier du roi.
--Eh bien! dit Belle-Rose, qu'il prenne un mousquet: le mousquet conduit
à l'épée.
M. de Nancrais, toujours prévenant dans sa rudesse, avait chargé la
Déroute de dire à son lieutenant qu'il pouvait s'absenter du quartier
jusqu'à la nuit.
--La discipline et la famille ne vont pas bien ensemble, avait-il dit;
qu'il soit aujourd'hui tout à l'une pour être demain tout à l'autre.
Tandis que Belle-Rose, en compagnie de son père, de Cornélius, de
Claudine et de Pierre, allait chercher un peu de silence et de
repos dans quelque village voisin, le Lorrain rôdait dans le camp.
L'entreprise n'était point aussi aisée qu'il l'avait cru d'abord.
L'arrivée de Louis XIV avait excité dans le camp un tel tumulte et
un tel mouvement, que le Lorrain n'avait pas pu trouver l'occasion
de s'approcher de Belle-Rose. D'un autre côté, Conrad avait, tout en
explorant les lieux, reconnu un sergent du régiment de Rambure, dans la
compagnie duquel il avait servi. La découverte du Lorrain entraînait sa
pendaison. Il commença donc par battre en retraite, mais il n'était
pas homme à renoncer pour un si mince danger à la mission que M. de
Villebrais lui avait confiée. Après avoir pris une connaissance exacte
des localités, le Lorrain s'éloigna, monta sur un cheval qu'il avait
à tout événement caché dans un fourré, et poussa jusqu'au bois de
Morlanwels, où il prévint M. de Villebrais du retard qu'éprouvait son
honnête expédition.
--C'est partie remise, lui dit-il en finissant.
--Tant pis pour toi, répondit l'officier. La récompense aussi est
remise. Tu n'auras rien aujourd'hui.
--C'est autant de perdu.
--Mais tu auras vingt louis demain, si tu réussis.
--Alors, c'est regagné.
Conrad remonta sur sa bête, joua de l'éperon et se jeta dans un ravin
proche du camp, où il s'établit pour la nuit. Il voulait être de bonne
heure en mesure de profiter des circonstances.
Vers neuf heures, Belle-Rose s'étant séparé de son père, à qui Claudine
avait offert un asile dans la maison de Mme d'Albergotti, regagna son
quartier. La Déroute, qui, malgré son grade, s'était institué le planton
régulier du lieutenant, allait et venait devant sa tente.
--Mon lieutenant, dit-il à Belle-Rose, attendiez-vous quelqu'un ce soir?
--Non.
--Alors, c'est que quelqu'un vous attendait, sans doute.
--Que veux-tu dire?
--C'est fort simple. Un jeune homme, un enfant, ma foi, quelque page,
j'imagine, est venu, il y a une demi-heure, s'informer si vous étiez
chez vous. Sur ma réponse négative, il m'a demandé s'il pouvait vous
attendre: c'est pour une chose d'importance, a-t-il ajouté.
--Et que lui as-tu répondu?
--Qu'il était parfaitement le maître de vous attendre jusqu'à demain, si
ça lui plaisait. Je n'avais pas fini qu'il était déjà dans votre tente.
--Dans ma tente?
--Où il est encore.
Belle-Rose écarta la toile qui fermait l'entrée. Au bruit de son
arrivée, le page, qui était assis sur un coffre, la tête entre les
mains, se releva. C'était Geneviève de Châteaufort.