Le général et le lieutenant se regardèrent une minute avant de parler.
Si l'on avait pu lire dans le coeur de M. de Luxembourg, on y aurait
peut-être vu passer les incertaines et fugitives lueurs d'un souvenir
noyé dans les ombres d'une vie orageuse et mêlée. Quant à Belle-Rose,
jamais, avant cette heure, il ne s'était trouvé, il le croyait du moins,
en présence du fameux capitaine dont la renommée brillait d'un éclat
radieux même entre les noms redoutables de Turenne et de Condé. Une
crainte respectueuse saisit son âme, et son fier regard s'abaissa devant
M. de Luxembourg, qu'il dominait cependant de toute la tête. Le vague
souvenir du général s'effaça comme un éclair: il ne vit plus devant lui
qu'un soldat téméraire qu'il fallait écouter d'abord et punir après.
--Que voulez-vous? parlez, dit-il.
--Je viens implorer la grâce d'un coupable.
--Son nom?
--M. de Nancrais.
--Le capitaine qui a battu aujourd'hui même les Espagnols et pris
Gosselies?
--Une belle action, monseigneur!
--Il n'y a pas de belle action contre la discipline!
--On brûlait le drapeau français sur le territoire du roi!
--Il y avait un ordre du jour, monsieur. Eût-on brûlé vingt drapeaux
et saccagé cinquante villages, c'était le devoir du soldat de ne pas
bouger!
--C'est une faute qu'a rachetée la victoire.
--Il ne s'agit pas de vaincre, il s'agit d'obéir. Si la voix des
généraux est méconnue, que devient la discipline? et sans discipline, il
n'y a pas d'armée!
--C'est la première fois que M. de Nancrais a vaincu sans ordre.
--Ce sera la dernière aussi.
--Monseigneur!
--Il faut un exemple. Dans un temps où de la cour nous viennent cent
jeunes officiers qui n'ont pas l'habitude de la guerre, tolérer une si
grande infraction aux lois militaires, ce serait en autoriser trente. M.
de Nancrais mourra.
--De grâce, monsieur le duc, écoutez-moi!
--Eh! monsieur, qui êtes-vous donc pour montrer tant de persistance?
--Belle-Rose, lieutenant au corps d'artillerie.
--Belle-Rose! c'est là un singulier nom! Belle-Rose!
--Le nom ne fait rien à l'affaire.
--Sans doute, reprit le général, qui ne put s'empêcher de sourire; mais
encore êtes-vous son frère, son parent, son ami?
--M. de Nancrais est mon capitaine.
--C'est une paire d'épaulettes à gagner!
--Oh! monseigneur! fit Belle-Rose avec un accent de reproche.
--Eh bien! quoi? A la guerre, c'est la coutume: chacun pour soi et les
boulets pour tous.
--Mais...
--Assez! j'ai bien voulu vous entendre, monsieur, et oublier, pour
un instant, l'infraction sévère que vous avez commise en forçant la
consigne qui défendait ma porte; mais cette indulgence, dont vous ne me
ferez pas repentir, je l'espère, n'est pas un motif pour pardonner la
faute dont M. de Nancrais s'est rendu coupable. Je vous l'ai déjà dit:
M. de Nancrais sera passé par les armes demain, au point du jour.
--Non, monseigneur, s'écria Belle-Rose hardiment, non, cela ne sera pas!
--Et qui donc ici pourrait m'en empêcher?
--Vous-même!
--Moi!
--Oui, vous!
--M. Belle-Rose, prenez garde! dit le duc pâlissant.
--Oh! je ne crains rien pour moi! Le bon droit me défend comme votre
justice défendrait M. de Nancrais. On ne tue pas un brave officier parce
qu'il a eu du sang dans les veines.
--Morbleu!
--Eh! monseigneur, si vous aviez été à sa place, peut-être en
auriez-vous fait autant!
A cette brusque repartie, le duc de Luxembourg ne put s'empêcher de
sourire.
--Soit, dit-il, mais s'il était à la mienne, il ferait comme moi!
Belle-Rose continua:
--Une bande de pillards insulte le drapeau français, un capitaine du roi
est là, et il ne tirerait pas son épée pour châtier des insolents!
Mais c'est tout bonnement impossible! On porte l'épaulette, que diable!
L'incendie dévore un village, l'odeur de la poudre monte à la tête, un
cheval piaffe, un coup d'éperon est bien vite donné, et l'on part,
non pas tant parce qu'on l'a voulu, mais parce qu'on est homme. Alors,
qu'arrive-t-il? L'ennemi tourne bride, on le poursuit le fer dans le
dos, on tue à droite et à gauche, on tombe pêle-mêle sur une redoute
qu'on enlève d'assaut, on plante le drapeau blanc sur le rempart,
on crie: Vive le roi! on s'embrasse, et au retour, au lieu d'une
récompense, c'est une balle de mousquet qui vous attend! Mais vous-même,
monseigneur, qui condamnez si vite et si bien les gens, on connaît de
vos prouesses! Vous auriez passé vingt rivières, massacré dix mille
Espagnols, pris trente redoutes! Voilà ce que vous auriez fait, tout
duc et pair de France que vous êtes, et ce que j'aurais fait, moi qui ne
suis qu'un pauvre lieutenant!
--Eh bien, on nous aurait fusillés tous deux, reprit le général.
Belle-Rose tressaillit. Dans son ardeur généreuse, il avait un instant
oublié la qualité de l'homme auquel il parlait. A ces quelques mots, son
juvénile emportement s'apaisa, comme s'apaise l'eau bouillante d'un vase
où tombe une onde froide.
--Vous avez fort bien plaidé la cause de M. de Nancrais, ajouta M. de
Luxembourg avec dignité; l'audace ne messied pas à la jeunesse, et celle
que vous venez de montrer vous honore en même temps qu'elle me donne une
haute opinion du caractère de M. de Nancrais. On n'est point un homme
ordinaire lorsqu'on sait inspirer de tels dévouements. Mais il faut
avant toute chose que la discipline ait son cours. Malgré vos prières,
j'ai donc le regret de vous répéter que le capitaine de Nancrais sera
fusillé demain, au point du jour.
M. de Luxembourg, d'un geste noble, salua Belle-Rose, mais le lieutenant
ne bougea point. Le duc fronça le sourcil.
--Je croyais m'être clairement expliqué, monsieur? dit-il.
--Pardonnez-moi, monseigneur, si j'insiste, mais...
--Ah! monsieur Belle-Rose, j'ai bien voulu ne pas m'offenser de votre
audace; mais une plus longue insistance m'obligerait à me rappeler qui
vous êtes et qui je suis.
Belle-Rose sourit tristement.
--Puissiez-vous donc le faire, si le souvenir de la distance qui est
entre nous vous rappelle que vous pouvez accomplir une bonne action, et
que moi je puis seulement vous en prier.