UN SERPENT DANS L'OMBRE

Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante

chaîne de la volupté était rivé à son coeur. Il marchait ébloui dans un

sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas

de la beauté, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une

lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart; elle lui mandait

que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa

blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l'objet; que

M. d'Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec

des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements;

on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des

chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine,

elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d'Albergotti

avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'était

lié d'amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son

ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de

la justice, et de l'informer des particularités qui pourraient

l'intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l'avoir lue, soupira

peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s'avançait vers lui et n'y

pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s'égaraient dans le parc,

aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires,

suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'éteindre le

jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait

le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu'ils fussent, ils

n'étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course

et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait à leurs pas. Caché dans les

fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les

buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre,

patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein

mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles

des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se

répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la

tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure.

Parfois, tandis que les deux amants s'enfonçaient au plus épais du parc,

un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le

silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les

sons les plus confus, tournait la tête.

--C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de

Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles.

Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois,

fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pût distinguer les contours,

l'apparition s'était évanouie.

--Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son

amante.

Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture

faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et

de clématites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer

tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait.

Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau

tremblant de feuillage. L'herbe semblait foulée autour de la porte; deux

ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur.

--Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose.

--Non; elle est presque inconnue aux gens du château.

--On a passé par là cependant.

--Personne n'a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort.

--Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve

froissée.

--Hier, nous avons passé le long du mur; vos mains tenaient les miennes;

savez-vous où se posaient nos pieds?

Cependant Belle-Rose n'était pas le jouet d'une illusion. Tandis que

Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M.

de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements

grossiers, il s'était logé, sous un nom d'emprunt, dans une méchante

auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans

le parc de Mme de Châteaufort, où l'appelait le désir de la vengeance.

Étonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n'avait pas répondu à ses

lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu'il fut en état de marcher,

lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort

oubliait, elle n'oubliait pas à demi. Elle renvoya donc à M. de

Villebrais les lettres qu'il lui avait adressées, en le priant de

vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer à

toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait

quelle était l'influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s'en faire

une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-même lui

avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant

bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas à

se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de

Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. M. de Villebrais

rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa

maîtresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut

connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme

de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras

de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir

un cri de rage: l'homme qui l'avait insulté, et vaincu l'épée à la main,

venait encore de lui ravir sa maîtresse! C'était trop de revers à la

fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensée de s'élancer au-devant

de Mme de Châteaufort, et, s'armant de l'autorité militaire, de réclamer

le déserteur; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais

pardonner une telle offense, et la crainte d'être brisé dans sa carrière

par son ressentiment l'arrêta. Cette contrainte ne servit qu'à rendre

plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il

prit le parti d'attendre et de confier à son bras le soin de faire payer

à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reçues.

Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d'elle, Mme de Châteaufort

multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne.

La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au

moment où elle s'apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa

camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait

une lettre à la main.

--Je lirai ça ce soir, dit la duchesse.

La camériste l'arrêta comme elle mettait le pied à l'étrier, et lui

parla bas à l'oreille.

--Eh qu'importe! reprit sa maîtresse avec impatience.

Et elle sauta sur la selle. La camériste fit encore un pas, mais Mme

de Châteaufort lui ferma la bouche d'un regard, et lâcha les rênes

d'Adonis, qui partit au galop. Un instant après, les fanfares sonnèrent

et la chasse se perdit sous la feuillée. La camériste, restée sur le

perron, regarda tour à tour la lettre timbrée d'un cachet de cire noire,

et Belle-Rose qui chevauchait à côté de Mme de Châteaufort.

--Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant; mais le capitaine

est à Paris; qu'elle y prenne garde! Quand il menace, c'est un lion.

Le cerf se fit battre jusqu'au soir. Mme de Châteaufort rentra, lasse de

galoper, mais la joue enflammée et le regard brillant. La camériste lui

présenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa

silence d'un geste à la première syllabe et jeta la lettre sur sa

toilette; puis, après avoir quitté son habit de cheval, elle la

congédia. La nuit était sereine, et l'étoile de Vénus montait à

l'horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse

apprêtaient ses vêtements, la main distraite de Geneviève ramassa sur sa

toilette la lettre dédaignée et l'ouvrit. Aux premiers mots, elle pâlit;

à la dernière ligne, elle poussa un cri et se dressa.

--Une voiture et des chevaux! s'écria-t-elle.

Ses caméristes étonnées ne remuaient pas.

--M'entendez-vous? reprit-elle. Des chevaux! à l'instant! mais courez

donc!

Une suivante, terrifiée par le regard de Mme de Châteaufort, se

précipita dehors.

--Où donc est Camille? Qu'elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant

sur sa tête ses longs cheveux épars.

Camille entra. Du premier regard la camériste intime comprit que sa

maîtresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle; la lettre

froissée était dans sa main.

--Depuis quand, dites, avez-vous reçu cette lettre? s'écria Mme de

Châteaufort.

Camille montra d'un coup d'oeil la porte aux suivantes de la duchesse;

toutes sortirent.

--Hier, madame, répondit-elle, hier matin.

--Et c'est aujourd'hui seulement que je l'ai!

--Je vous l'ai présentée deux fois, et deux fois vous m'avez repoussée.

--Ne pouvais-tu pas me contraindre à l'ouvrir?

--Eh! madame! il était là! s'écria Camille en montrant avec un geste

d'une éloquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin.

--Tu ne sais pas, reprit Mme de Châteaufort d'une voix étouffée et la

main appuyée sur le bras de Camille, tu ne sais pas: cette lettre est de

_lui_; elle est datée d'hier; hier il a dû m'attendre, et il a juré par

le nom de sa mère que s'il ne me voyait pas, il viendrait jusqu'ici. Il

ne m'a pas vue, Camille!

Camille secoua la tête.

--Alors il viendra, madame, et s'il vient, s'il vient, vous êtes perdue!

monsieur le duc...

--Eh! que m'importe monsieur le duc, mon mari! c'est de Belle-Rose qu'il

s'agit, Belle-Rose ne m'aimerait plus!

Camille regarda sa maîtresse; à ce cri, à l'expression de ce visage

blanc où flamboyaient deux yeux pleins d'éclairs, il n'y avait pas à

se méprendre: un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré

dans le coeur de Mme de Châteaufort.

--La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr'ouvrant

la porte.

Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la

hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille.

--Viens, dit-elle, _il_ est encore à Paris, sans doute; rien n'est

perdu.

Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit

un fusil et s'enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations,

il observa plus sûrement les indices qui l'avaient frappé dans ses

précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans

le parc, il n'en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait

bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un

moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se

débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au

château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une

épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher

au visiteur sa fatigante surveillance.

--Il cherche un déserteur, se disait-il; il trouvera du plomb.

Bientôt les ombres envahirent le parc; les bruits moururent, les

lumières de la veillée s'éteignirent une à une dans les bois tout pleins

de ces mystérieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les

nuits étoilées. Ses pas le conduisirent à l'angle du parc où la porte

secrète donnait issue sur la campagne. Elle était entr'ouverte. Bien sûr

de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pensée de briser

dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l'avait averti que

déjà sa promenade au travers du parc avait été épiée. Mais il réfléchit

que son espion, caché sans doute dans quelque fourré aux environs,

comprenant par cette action qu'il était découvert, escaladerait le mur

et ne se montrerait pas: ce n'était pas là le but de Belle-Rose. Il

continua donc son chemin, passant devant la porte comme s'il ne l'avait

pas vue. Au bout de cent pas, il s'arrêta derrière un gros chêne; la

lune venait de disparaître sous un nuage. Il écouta. Après trois ou

quatre minutes d'attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds

rouillés. L'ombre était épaisse, il ne vit rien; un bruit de pas se

perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d'observation

et marcha sur les traces de l'espion en ayant soin de suivre la lisière

des sentiers où l'herbe plus épaisse étouffait le bruit de sa course. Le

chemin que suivait l'inconnu aboutissait à une clairière où rayonnaient

plusieurs avenues; l'une de ces avenues conduisait au château.

Belle-Rose et Geneviève l'avaient fréquemment parcourue, et c'était la

route qu'ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir.

Belle-Rose en conclut que l'espion, fort au courant de ses habitudes,

allait l'attendre au coin de l'avenue et se jeter sur lui à son passage.

Très résolu à lui épargner les ennuis d'une longue attente, il allait

précipiter sa marche, lorsqu'un cri s'éleva du milieu de la clairière,

et, au même instant, le cliquetis de deux épées se fit entendre.

Belle-Rose s'élança le pistolet au poing. Le choc des épées était vif et

pressé, mais il n'avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout

à coup; la lune, dégagée des nuées qui la voilaient, inondait la forêt

de sa clarté bleuâtre, et dans cette clarté flottante, Belle-Rose vit

passer un homme qui fuyait, une épée nue à la main; il bondit comme un

cerf à sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les

arbres et semblait avoir des ailes. Au moment où il franchissait la

lisière du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet; mais la balle

se perdit dans le tronc d'un bouleau, et le fugitif disparut par la

petite porte du parc, brusquement refermée. Au moment où Belle-Rose

arrivait devant cette porte, le galop retentissant d'un cheval lui fit

comprendre que le meurtrier était désormais hors d'atteinte. Belle-Rose

écoutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu'un souvenir traversa son

esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans

la clairière; quel était ce malheureux dont la vie tranchée par un

assassinat avait sauvé la sienne? Belle-Rose se hâta de courir vers la

clairière. Une moitié de la pelouse restait dans l'ombre épaisse que

projetaient les grands chênes, l'autre était toute baignée d'une blonde

lumière; un silence profond enveloppait la clairière et le parc. Plus

rapide que la pensée, le premier regard de Belle-Rose embrassa l'étendue

de la pelouse; sur la ligne tremblante où l'ombre se mariait à la

lumière, le corps d'un homme était couché. Une épée nue brillait dans

l'herbe. Belle-Rose s'agenouilla près du corps; le sang sortait de deux

blessures béantes, l'une à la gorge, l'autre en pleine poitrine. A la

vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel,

Belle-Rose frissonna; il se pencha, et soulevant la victime entre ses

bras, il attira sa tête sous les rayons de la lune. Un cri d'horreur

jaillit des lèvres du soldat... il venait de reconnaître M.

d'Assonville.

Belle-Rose · 第 34 / 151 题