LES RÊVES D'UN JOUR D'ÉTÉ

Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couché, en proie à une fièvre

ardente; la force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient

pu, dans les premiers instants, dissimuler l'énergie du mal; mais il dut

céder enfin à la violence de la réaction qui s'opérait en lui. Son

corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et

d'efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves

sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée

sur son lit, une figure de femme que voilaient à demi les longs anneaux

d'une chevelure embaumée. Alors, il appelait Suzanne d'une voix brisée

par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches

qu'on abandonnait à ses baisers. Mais, chose étrange! dans ces heures

où l'amour de Belle-Rose s'enflammait de tous les feux de la fièvre, le

visage de l'inconnue se détournait, et tout son corps tremblait comme un

rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour

de lui un regard plus tranquille. Le silence était profond. Dans l'ombre

transparente d'une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les

tentures de soie, une femme, entourée des longs plis d'une robe blanche,

était assise sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore

devant les yeux de Belle-Rose; il tendit les bras à l'image trompeuse de

son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne.

--Je ne suis pas Suzanne, dit l'étrangère.

Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles où la

fièvre avait emprisonné son âme disparurent comme ces vapeurs du matin

dont les premières clartés du jour effacent les plis nacrés. Belle-Rose

reconnut la duchesse. Un sourire doux et triste éclaira son visage.

--C'était vous? dit-il.

--C'est une amie que vous n'appeliez pas et qui veillait sur vous,

répondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J'ai ordre de

vous imposer silence. Obéissez.

La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et força doucement le soldat

à se recoucher. Mais elle-même la première oublia la consigne qu'elle

s'était chargée de faire exécuter.

--Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un léger

tremblement dans la voix.

Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose.

--L'ai-je nommée? s'écria-t-il. Oh! madame, pardonnez à mon délire.

--Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est

un aveu.

Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L'éclair brillait

dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose,

à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute; calme et serein

devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête

chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien

confessant sa foi, il reprit:

--Oui, madame, je l'aime.

Les yeux de la duchesse s'abaissèrent sous le regard de Belle-Rose; elle

laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la

chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné,

il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une

larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli.

--Est-ce votre fiancée? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa

comme un murmure entre l'albâtre rose de ses lèvres.

--Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue.

Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front

appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était

alors dans tout l'éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement

prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de

grâce et de dignité; elle avait naturellement cette démarche aisée,

ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV

devaient, par toute l'Europe, illustrer la majesté. Peut-être même

pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui

imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine

de son visage; mais elle savait à propos en tempérer l'orgueil par une

élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques

prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible

douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mère,

se trahissait alors dans l'étincelle humide de ses yeux limpides

et rayonnants, dans l'appel muet de ses lèvres pourprées, dans les

mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa

voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se

transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent

l'enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d'un galbe fier et dédaigneux,

donner le suave contour d'un sourire ingénu; l'arc délié de ses sourcils

se jouait sur l'ivoire d'un front délicat avec une charmante vivacité;

la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où

rampait un réseau de veines bleuâtres, s'illuminait parfois de teintes

roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine

statue s'animait sous l'éclair de la passion; et comme la déesse

antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie,

de jeunesse et d'amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes

les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de

l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à

Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de

cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme,

une liberté dont elle usait pleinement. C'était entre eux comme une

sorte de compromis tacite dont les clauses s'exécutaient loyalement.

A lui les titres, les honneurs, les dignités; à elle le luxe, les

plaisirs, l'indépendance. A l'époque dont nous parlons, ces sortes

d'associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées,

peut-être même autorisées par les moeurs, et personne ne songeait à

médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de

Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la

blâmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'espérance

du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le

bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra

Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait

à se répandre à la cour. Les raffinés s'en étonnaient et en cherchaient

la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de

Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu.

--Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent

souffle?

Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le règne de M. de

Villebrais eût vu sa dernière heure; de l'aurore à son crépuscule,

cet amour n'avait eu qu'un éclair. La noble fierté, l'audace calme

et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort; sa

jeunesse, sa beauté, l'avaient émue; sa franchise, son dévouement,

son péril, la touchèrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de

reconnaître le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant

d'isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave

et charmante d'un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée

par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose

s'était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui

se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le

souvenir; il s'était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de

noble confiance; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne

en échange; autour de sa jeune tête rayonnait l'auréole d'un amour

mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l'étonnement, l'intérêt,

mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliquées,

eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de

Belle-Rose? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et

quand elle eut oublié l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour

nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée

contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du

hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chaîne qui la

retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s'éloigner

une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise.

Ce n'était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des

commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait

rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait,

et les dédains de son âme se fondaient au souffle d'une tendresse

infinie autant qu'imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait

Belle-Rose, elle écoutait son délire, le coeur bondissant à chaque

parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses

paupières n'étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme

de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue

et les mille enchantements de son esprit; et la première fois que

Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son

bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer

aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort.

Certes, pour rien au monde il n'eût voulu trahir celle à qui toute

son âme s'était donnée; mais il ne se résignait pas sans douleur à la

nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert.

Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne; mais

au moindre frôlement d'une robe de satin glissant sur le sable des

sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse

volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti était

pur et calme comme un lac voilé de saules; il voyait jusqu'au fond

du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mélancolie qui

laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité; mais à la vue de

Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange

se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles

ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour

était ce culte sincère et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le

délire qu'allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et

comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles

qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de

secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion.

Belle-Rose n'avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son

étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement

il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour

un gentilhomme, il en portait l'habit et l'épée, et les laquais ne

l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait

de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en

convalescence, Mme de Châteaufort s'amusait à le plaisanter sur ce nom

de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans

patron au paradis.

--Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat.

--Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine...

Jacques quoi?

--Jacques Grinedal.

--Oh! voilà qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-là ne se peut-il pas

traduire en français?

--Très aisément: _Grinedal_ signifie tout juste _vallon vert_ ou

_verte vallée_. Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d'une

prairie, entre deux collines.

--Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de

Verval?

--Eh! madame, est-il donc dans ma destinée de changer de nom à tout

propos?

--J'ignore si la chose est dans votre destinée, mais elle est dans mon

désir.

--J'y souscris; mais encore veuillez m'en dire les motifs?

--Je pourrais vous répondre que vous vous nommerez M. de Verval parce

que telle est ma fantaisie. Vous aviez été baptisé par le droit de

l'épaulette, vous l'êtes à présent par le droit du caprice. Cette

autorité n'en vaut-elle pas une autre?

--Elle vaut mieux.

--Certes! M. de Nancrais n'est que capitaine, et je suis femme.

--Je me tais et mets M. de Verval à vos ordres.

--C'est un moyen de sauver Belle-Rose.

Belle-Rose comprit; les laquais pouvaient tout à leur aise causer de

M. de Verval. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la

maréchaussée ne flaireraient le sergent d'artillerie. Durant une absence

que fit Mme de Châteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on

voudra, rendu à ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son

âme l'image sereine de Suzanne; auprès d'elle passèrent les ombres

attristées de Claudine, de M. d'Assonville, de M. de Nancrais, de

Cornélius Hoghart. La voix de sa conscience cria dans la solitude; il

rougit de son repos et de cette fiévreuse oisiveté qui l'attachait près

d'une femme quand le soin de son bonheur l'appelait à Laon, et plein

de trouble, il prit la résolution de rompre les liens nouveaux où

s'enchaînait sa liberté. Quelques mots écrits à la hâte instruisirent

Claudine et Cornélius des événements qui avaient suivi son départ de

Paris et du parti qu'il venait d'arrêter. Il confia ses lettres à

un laquais, avec prière de les porter en toute hâte au logis de M.

d'Albergotti. Trois ou quatre louis l'assurèrent de la diligence du

valet, et il attendit le retour de Mme de Châteaufort pour lui déclarer

sa volonté de partir sur l'heure. Cette attente fut longue, inquiète,

tourmentée. Belle-Rose sentait qu'il n'avait point trop de tout son

courage pour soutenir la vue de Geneviève, et dans la connaissance qu'il

avait du trouble que la présence de cette nouvelle amie jetait dans son

âme, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'éloigner sans lui

parler. La crainte de l'offenser l'arrêta; étrange pensée au moment où

il se décidait à la fuir pour toujours! Mme de Châteaufort rentra très

tard ce jour-là; minuit venait de sonner quand les grilles du parc

s'ouvrirent, et avant que Belle-Rose pût lui parler, elle passa dans

ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son départ

au lendemain. Si l'on avait pu descendre jusqu'au fond de son coeur,

peut-être aurait-on découvert qu'il n'était point trop affligé de

ce contre-temps. Caché derrière un massif de verdure, il avait vu

descendre, à la clarté des flambeaux, Mme de Châteaufort, belle et

rapide comme Diane. Sa fugitive apparition l'avait ébloui. Mme de

Châteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis séparé de

l'habitation principale, que les ouvriers étaient en train de réparer;

l'appartement de Belle-Rose était au rez-de-chaussée, celui de la

duchesse au premier étage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit

était superbe; les étoiles sans nombre, répandues comme une poussière

d'or sur le velours du ciel, projetaient dans l'espace une lueur

tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l'horizon

incertain. Belle-Rose ouvrit la fenêtre et présenta son front nu

aux fraîches haleines de la nuit; l'agitation de ses pensées ne lui

permettant pas de goûter le repos, au lieu de livrer son esprit aux

rêves du sommeil, il l'abandonnait aux rêves de l'amour. Il y avait

une heure ou deux déjà qu'il suivait dans leur vol confus les songes,

enfants de la solitude, lorsqu'il vit le rideau noir des arbres

s'illuminer sous les rougeâtres reflets d'une clarté subite. Les éclairs

succédaient aux éclairs, et leur rapide éclat empourprait le ciel où

pâlissaient les étoiles. Belle-Rose, étonné, franchit l'appui de la

fenêtre et se tourna vers l'étage où dormait Mme de Châteaufort. Mille

flammes s'échappaient par les balcons où tourbillonnaient des flots

d'étincelles. Au même instant partirent de tous côtés des cris

d'épouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l'incendie au

milieu de leur sommeil, s'élancèrent de chambre en chambre, à demi nues;

pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes

qui serpentaient le long des façades, dévoraient les tentures,

s'épanouissaient en panaches flamboyants au bout des cheminées

embrasées, et roulaient comme des vagues sous l'effort du vent. Les

gardes et les laquais, réveillés par les bruits menaçants de l'incendie,

s'armèrent d'échelles et de seaux; tous les gens du château furent sur

pied à l'instant et coururent vers le corps de logis où pétillait le

feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l'imminence et la grandeur du

péril: l'incendie, communiqué sans doute à quelque rideau par une bougie

oubliée, devait faire de rapides progrès dans un appartement où la soie,

les tapis, les tentures, les meubles entassés prêtaient mille aliments

à son impétuosité. Un cri d'horreur s'échappa de ses lèvres, il bondit,

et, gagnant l'escalier, il parvint en une seconde à l'étage où reposait

Mme de Châteaufort. L'effroi triplait ses forces: la première porte

qu'il rencontra vola en éclats du premier choc, et il se jeta dans

l'appartement où serpentaient les flammes. Les chambrières passaient à

ses côtés comme des fantômes. Belle-Rose avançait toujours, une dernière

porte tomba sous l'effort de ses mains puissantes, un tourbillon de

fumée et d'étincelles l'enveloppa; mais il avait déjà saisi dans ses

bras le corps d'une femme qui l'appelait. Alors, plus rapide qu'une

flèche, alléché par le précieux fardeau qui se collait à sa poitrine,

bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcinés, sur

l'escalier brûlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidité

d'une ombre, et fuyant l'incendie dont l'éclat le poursuivait, il

déposa Geneviève dans un pavillon bâti sur la lisière du parc. Mme de

Châteaufort, à demi suffoquée, avait reconnu Belle-Rose au moment où la

porte brisée lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lèvres,

elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre

d'amour et d'épouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes

et des bruits sinistres de l'incendie, tandis qu'elle s'appuyait

échevelée sur le coeur du beau jeune homme tout palpitant de terreur,

la fascinait. Jusqu'où ne serait-elle pas allée, emportée ainsi, pâle,

effarée, tremblante, toute pleine d'émotions charmantes et terribles!

Quand Belle-Rose l'eut couchée sur son sofa, il s'agenouilla près

d'elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de

larmes et de baisers.

--Vivante! oh! mon Dieu, vivante! s'écria-t-il.

Mme de Châteaufort ouvrit les yeux; son rêve finissait devant une

réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de

Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des

yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d'amour, la baisa au front. Mme

de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds; ses yeux se fermèrent,

et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa,

chancelant comme un homme blessé.

--Vous êtes sauvée, dit-il; laissez-moi partir!

Geneviève se leva d'un bond.

--Partir! que parlez-vous de partir? s'écria-t-elle.

--Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne

faut-il pas que je vous quitte? reprit-il.

Les lueurs de l'incendie dissipaient à demi l'obscurité du pavillon; Mme

de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis

flottants de sa robe; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes

de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements

de sa poitrine, la fièvre et l'effroi se peignaient dans son regard,

l'angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle

aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clarté qui l'entourait doublait la

divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la

passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri.

--Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il.

Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu'elle venait à peine de

quitter.

--Ne l'aviez-vous donc pas deviné, madame? reprit Belle-Rose; je vous

aime avec l'emportement d'un fou et l'épouvante d'un enfant! Votre voix

m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rêves n'assiègent mon

âme éperdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes

veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main,

longtemps encore après que vous m'êtes ravie. Vous m'appelleriez du fond

d'un abîme que je m'y jetterais... J'ai des nuits de fièvre pour avoir

effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J'écoute votre approche

avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous

faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis

du boudoir; le frôlement de votre robe arrive à mon coeur. Si votre

pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas

combien de nuits j'ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant

d'un regard avide votre silhouette, couché dans l'herbe, et, dans la

solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir

le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber

à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé,

j'eusse donné ma vie! La crainte de vous offenser m'enchaînait! Et

chaque jour cependant je vous aimais davantage!

Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune

de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se

remplissaient de larmes divines.

--Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi

s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous?

Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un

déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime,

vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée; vous une duchesse de

la cour du roi! J'ai tout oublié, madame, ce que j'étais et ce que vous

êtes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a

permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi

partir!

Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs; ses yeux

rayonnaient comme deux diamants.

--Partir! s'écria-t-elle; mais je vous aime!

Belle-Rose · 第 32 / 151 题