L'ÉCLAIR D'UNE PASSION

Au point du jour Belle-Rose se trouvait déjà à trois ou quatre lieues au

delà de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous

les premières et blanches clartés du matin: de joyeuses filles passaient

en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers

frémissants. Autour de Belle-Rose tout était lumière et gaieté; tout

était ténèbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait

de perdre sa liberté, il allait sans doute perdre la vie. Son coeur se

gonfla sous ce flot de pensées amères. Il avait lutté, il était vaincu.

Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il

s'arrêta dans une espèce de cabaret; depuis la veille il n'avait rien

pris. L'hôtesse, jeune femme accorte et pétulante, eut en un tour de

main fait sauter une omelette.

--Bien vous prend, mon garçon, lui dit-elle, d'être entré au coup de

midi. Un quart d'heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne

plus trouver ni coquilles d'oeufs ni croûte de pain. Où les gens de la

maréchaussée passent, il ne reste rien.

--Ah! fit-Belle-Rose, vous attendez les gens du roi?

--Une demi-douzaine de drôles qui ont soif comme du sable et faim comme

des dogues! La basse-cour y passera, et si l'argent vient, il ne viendra

guère... Mais, tenez, les voilà qui s'avancent du bout de la plaine...

Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l'épaule?

--Fort bien! Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute?

--Ah bien oui! le pays pourrait être pillé qu'ils n'y prendraient

seulement pas garde... ils cherchent un pauvre soldat.

--Un soldat?

--Quelque déserteur, à ce que m'a conté le brigadier, qui parle assez

volontiers de ses affaires... Il s'agit d'un jeune homme à peu près

de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous

semblez l'être.

L'hôtesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L'éclair du soupçon

passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la

table et se dirigea vers la porte. La crosse d'un mousquet frappa les

cailloux. L'hôtesse s'élança vers le fugitif.

--Chut! fit-elle rapidement à son oreille, je n'ai rien compris, rien

deviné, mais n'avancez pas! Un pied sur la route, et vous êtes mort.

Passez là, dans ce cabinet; je vais les occuper avec mon meilleur vin...

S'ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez

sauvé... S'ils vous voient, dame! il y a la fenêtre!

Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment où la porte du

cabaret s'ouvrait.

--Le ciel est un four et la route est un gril! dit le soldat en entrant.

--Si bien que vous avez une soif de damné, répondit l'hôtesse. Prenez

donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table.

Ceux qui venaient par la plaine entrèrent à l'instant. La plupart

jetèrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s'assirent

autour de la table. L'hôtesse passait et repassait de la salle au

cabinet, qui avait une issue sur la cuisine.

--Ils boivent, dit-elle tout bas à Belle-Rose.

--Tous?

--Tous, sauf un.

Belle-Rose ouvrit la fenêtre.

Au troisième voyage de la cabaretière, un soldat la suivit.

--Laissez-moi et finissons, dit-elle.

--Non pas; vous avez de trop beaux bras.

--S'ils sont beaux, ils sont forts; gare à vos joues!

--Eh! eh! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas

seuls! La compagnie fait peur à l'amour. Eh! l'ami, retournez-vous donc

un peu, qu'on vous regarde!

Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui était pas

inconnue. Il appuya une main sur la fenêtre, se retourna, et reconnut

Bouletord, Bouletord qui était passé de l'arme de l'artillerie dans

la maréchaussée à pied, où il avait vaillamment gagné les galons de

brigadier.

--Belle-Rose! s'écria-t-il. Eh! eh! camarade! nous avons un vieux

compte à régler ensemble. Vous avez eu la première manche; mais à moi la

partie. Vous êtes mon prisonnier.

--Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fenêtre.

Bouletord s'élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa

rudement par terre, et d'un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux

cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière

inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait

repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de

la campagne et du fuyard était interceptée.

--Qu'y a-t-il donc? demandèrent les soldats.

Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit

feu. La balle fit sauter l'écorce d'un saule à dix pas de Belle-Rose.

--Pauvre garçon! dit l'hôtesse, comme il court!

--Mais dépêchez-vous donc! cria Bouletord à ses gens. C'est notre

déserteur. S'il nous échappe, il nous vole dix louis.

La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard; mais la maréchaussée

était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain.

De la fenêtre où elle s'était accoudée, la cabaretière assistait à cette

chasse improvisée. Au lieu d'un cerf, c'était un homme qu'on courait.

--Comme il va! disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de

cette course, et sans se douter qu'elle parlait tout haut; le voilà qui

traverse les luzernes du père Benoît. Bon, il saute le fossé... Il a des

jambes de chevreuil, ce garçon-là!... Ah! voilà un soldat par terre...

il a donné du pied contre une souche, le maladroit!... et d'un autre...

celui-là s'est empêtré dans le fourreau de son sabre... Le déserteur

est déjà loin... bien certainement il leur échappera... Ah! mon Dieu!

le brigadier arrête un maraîcher; il prend son cheval, l'enfourche,

le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop!...

Le brigadier a le coup de poing sur l'estomac!... Un autre soldat

l'imite... puis un autre aussi... Trois soldats à cheval contre un homme

à pied!... il est perdu! Ah! il les a entendus... le voilà qui entre

dans les terres labourées... ce n'est pas sot! les chevaux sont

lourds... ils enfonceront... Bien! ils ne vont déjà plus si vite!...

Et lui? le pauvre garçon file comme une perdrix... il saute les

ruisseaux... Tiens! où veut-il aller?... Ah! il a songé au bois! et il

a, ma foi, bien raison!... Il approche... il y touche... il entre...

disparu!

Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants

encore, jusqu'à ce qu'il entendît le bruit des chevaux galopant sur

la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se

blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et

ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de

sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite,

les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur

course se perdait dans l'éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté,

et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui

ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit

devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le

franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une

avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont.

Une grille la fermait d'un côté, un grand château s'élevait à l'autre

extrémité. Belle-Rose avança la tête; il ne vit rien et n'entendit rien.

Décidément la maréchaussée s'était fourvoyée. Il entra dans l'avenue

et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas,

qu'il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un

domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais

venait sans doute de lui remettre. A l'écume qui blanchissait son mors

et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une

longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait

impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à

peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle

appliqua un coup de houssine à son cheval; le cheval, surpris, bondit,

se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le

valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui

précipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la

rivière, lorsqu'une branche, chassée par le vent, s'embarrassa dans ses

jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet

endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l'arête, et

le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l'eau profonde qui se

brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d'un coup

d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit

se jeter de côté; la dame, plus pâle qu'une morte, s'élança de selle,

et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l'herbe. Belle-Rose

n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'évanouit. Quand

il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce

magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son

front; une vive douleur répondit au contact de ses doigts.

--Oui, oui, vous êtes blessé! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que

le fer du cheval n'atteignît la tempe! _Adonis_ a été adroit dans sa

maladresse.

Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut

la dame qu'il venait de tirer d'un si grand péril. Il voulut se relever

pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui.

--Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n'êtes point en état de

remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu'on vous a

faite au bras.

Belle-Rose s'aperçut seulement alors qu'il avait le bras gauche entouré

de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant

lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois

ou quatre endroits, était tacheté de sang; elle-même portait le bras en

écharpe; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour

de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu

des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune

sous-officier que ce n'était pas la première fois que le son de cette

voix frappait son oreille; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel

lieu ni en quelle circonstance il l'avait entendue. Quant au visage de

la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose,

elle répondit par un sourire; mais il y avait dans le mouvement de ses

lèvres, d'un dessin ferme et net, quelque chose d'amer et de dédaigneux

qui en altérait la grâce.

--Je comprends, reprit-elle, vous n'avez rien senti, ni la chute, ni le

coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée,

ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie.

Belle-Rose rougit légèrement.

--Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si

brusquement fait pirouetter Adonis?

Belle-Rose avait tout oublié. La question de la dame rendit à ses

souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ,

sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où

sa vie venait d'être plongée.

--Oh! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice:

vous m'avez sauvé la vie, c'est bien le moins que vous ayez le droit

de garder le silence. Mais, sur mon âme, l'homme qui a failli causer ma

mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double

compte à me rendre.

Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils

froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile

venait de chasser la pâleur.

--M. de Villebrais! s'écria Belle-Rose en se soulevant.

--Le connaissez-vous? reprit l'inconnue.

--Un officier d'artillerie? ajouta le blessé.

--Précisément. Un officier d'artillerie que j'attendais au château;

son meurtrier s'est enfui; mais je saurai bien l'atteindre où qu'il se

cache.

--C'est donc à sa vie que vous en voulez, madame?

--Certes! après le crime, il faut le châtiment.

--Prenez-la donc! s'écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c'est

moi!

--Vous! mais vous l'avez donc frappé par derrière!

--J'ai frappé M. de Villebrais de face, l'épée froissant l'épée, et, si

je l'ai frappé, c'est parce qu'il avait insulté une femme.

--Quelque grisette!

--Ma soeur, madame.

--Eh, que m'importe! qu'est-ce que c'est que votre soeur?

--Madame! s'écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous

ai pas livré l'honneur des miens! Faites-moi tuer, si bon vous semble,

mais ne m'insultez pas.

Belle-Rose était debout: une émotion extraordinaire animait son visage;

sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang; l'éclat de

ses yeux, l'autorité de son geste, l'expression hardie de sa voix,

imposèrent à l'inconnue. Elle qui semblait avoir l'habitude du

commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de

force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu'au fond du coeur,

et s'étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au

téméraire qui la dominait.

En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation: un doux

sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila,

et s'inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité:

--Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma soeur contre votre colère,

mais j'abandonne le frère à votre vengeance.

Les yeux de l'inconnue s'emplirent de clartés ondoyantes; tout son

être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d'une voix douce elle

murmura:

--Jeune et brave et beau tout à la fois!

Puis elle reprit en souriant:

--Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que

M. de Villebrais n'ait pas un peu tort.

Il serait fort difficile d'exprimer le motif de la joie profonde qui

s'épandit dans le coeur de Belle-Rose. Ce n'était certainement pas

l'espérance d'échapper à une condamnation inévitable: il était résolu

à l'aller chercher lui-même. N'était-elle pas plutôt occasionnée par

l'intérêt soudain que l'inconnue semblait prendre à lui? Belle-Rose

aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient

encore trop confuses pour qu'il songeât à les analyser.

--M. de Villebrais est cependant une forte lame? reprit la dame en

suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives

pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main?

--J'avais le bon droit de mon côté, madame.

--Si vous défendez si vaillamment une soeur, que feriez-vous donc pour

une maîtresse?

--Je ferais de mon mieux.

--Bien gardée alors sera celle que vous aimerez!

A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s'en

aperçut.

--Ah! vous aimez! reprit-elle d'une voix brève en jetant au blessé un

coup d'oeil rapide et profond.

En ce moment, une camériste entra dans l'appartement. En voyant

Belle-Rose elle tressaillit; mais l'inconnue, faisant le geste de

ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses

lèvres.

--La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la

camériste.

La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l'effort qu'il

venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces; il chancela et

s'appuya sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber.

--M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse.

La duchesse s'était avancée vers la porte; en se retournant pour jeter

un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue

sur son front, qu'humectait un filet de sang. D'un geste hautain elle

repoussa la camériste et s'élança vers lui.

--Je reste, dit la duchesse.

Belle-Rose · 第 30 / 151 题