A peine Belle-Rose se fut-il assis dans la voiture, que son guide
abaissa les rideaux de soie et se jeta dans un coin. La voiture roula
durant une heure ou deux. Il parut à Belle-Rose qu'elle s'éloignait de
Paris et s'enfonçait dans la campagne, mais il lui fut impossible de
reconnaître par quels chemins elle passait, ni quelle direction elle
suivait. Son compagnon restait immobile et silencieux dans son coin.
Tout à coup la voiture s'arrêta, un laquais ouvrit la portière, et le
page, sautant à terre, invita Belle-Rose à descendre. Ils se trouvaient
dans un endroit solitaire tout entouré de grands arbres. La nuit était
profonde, mais on voyait au loin briller, entre le feuillage, une
lumière immobile comme une étoile. Ce page ramena les plis de son
manteau autour de sa taille et s'enfonça dans un sentier. Belle-Rose le
suivit. La lumière disparaissait et reparaissait tour à tour; le vent
soufflait et remplissait de bruits mélancoliques la masse sombre
du bois. A mesure que les deux voyageurs avançaient, le sentier se
rétrécissait et s'embarrassait de branchages rampant sur le sol.
Cependant l'éclat de la lumière augmentait; chaque pas les en
rapprochait. Bientôt, entre les troncs des ormes et des bouleaux,
Belle-Rose distingua les contours indécis d'une maison, mais au même
instant il vit, comme dans un rêve, passer et s'effacer, derrière des
buissons de houx, deux ombres noires dont deux toises de gazon et de
ronces le séparaient. Un peu plus loin, les deux ombres se rapprochèrent
du sentier. Un craquement de branches sèches cria sous la pression de
pieds invisibles. Belle-Rose regarda son guide. Il semblait n'avoir rien
vu et rien entendu. La présence de cette escorte mystérieuse rappela
soudain à Belle-Rose les dernières paroles de M. d'Assonville; il passa
la main sous son habit; quand il se fut assuré que le poignard, pris le
matin même à tout hasard, était toujours à sa place, il saisit le bras
du guide.
--Que me voulez-vous? demanda celui-ci.
--Rien.
--Pourquoi donc me prendre le bras?
--C'est mon idée.
--Et s'il ne me plaisait pas de le souffrir?
--J'en serais désolé, mais il faudrait cependant bien que vous vous y
soumissiez.
--Savez-vous bien, monsieur Belle-Rose, que si j'appelais, nous ne
sommes pas si loin encore du carrosse qu'on ne pût m'entendre.
--Je crois même que vous n'auriez pas besoin d'appeler bien haut pour
être entendu.
La main du guide trembla dans celle du sergent.
--- Mais je vous préviens qu'au moindre cri et au moindre effort
pour vous dégager, je vous plante ce poignard dans la gorge, continua
Belle-Rose.
Le guide vit briller le pâle éclair de l'acier à deux pouces de son
visage. Il frissonna.
--Et si je ne voulais pas avancer, reprit-il.
--Alors, nous reculerions; mais comme cette nouvelle résolution me
prouverait que j'ai quelque besoin de rester en votre compagnie, je vous
prierais de vouloir bien reculer avec moi, et n'aurais garde de vous
lâcher.
--Vous êtes fou! Avez-vous donc peur d'être assassiné?
--Moi, point. Mais j'ai toujours eu pour maxime de faire les choses
à deux. A deux on vit plus gaiement; on doit mourir moins tristement
aussi.
Le guide attacha son regard brillant sur la figure de Belle-Rose, où se
peignait cette résolution ferme et calme qui lui était particulière.
--Marchons! reprit le guide; et ils continuèrent à s'avancer vers la
lumière.
Cette lumière brillait à une fenêtre, la seule qui fût ouverte; d'une
espèce de chaumière assez vaste, perdue dans l'épaisseur du bois. Le
guide frappa à une porte qui s'ouvrit tout de suite. Belle-Rose et lui
pénétrèrent dans un corridor au bout duquel leurs pieds rencontrèrent un
escalier. La porte se referma, la lumière disparut, et ils montèrent
les degrés. Au sommet de cet escalier, le guide souleva une portière, et
tous deux se trouvèrent à l'entrée d'une chambre merveilleusement
ornée. Les plis soyeux de riches tentures couvraient les murs; un tapis
étouffait le bruit des pas; les meubles étaient incrustés de cuivre et
de nacre; sur un sofa de brocatelle, couronné d'un dais, une femme vêtue
d'une robe de velours cramoisi était à demi couchée; ses bras nus se
noyaient dans des flots de dentelle, et sa main, plus blanche que la
fleur du jasmin, agitait mollement un éventail de plumes vertes. Un
masque cachait son visage. Nul regard n'en pouvait saisir la forme et
le contour, et cependant quiconque eût vu cette femme ainsi couchée eût
deviné qu'elle était d'une rayonnante beauté. A quelques pas du sofa, on
distinguait deux fauteuils; Belle-Rose et son guide s'y placèrent sur un
signe de la dame au masque noir. Une lampe voilée d'un globe d'albâtre
jetait ses clartés blanches sur les tentures de soie pourpre; ses rayons
pâles se brisaient aux angles des meubles polis, sur les ciselures des
candélabres, aux mille facettes des cristaux prodigués sur les étagères,
et les accidents de la lumière augmentaient encore la magie de ce lieu
qu'embaumaient les aromes répandus par d'invisibles cassolettes.
--Vous vous appelez Belle-Rose? demanda la dame au fils du fauconnier,
d'une voix vibrante dont elle cherchait à dissimuler le doux éclat.
--Oui, madame.
--Et vous venez de la part de M. d'Assonville?
--Il a dû vous en instruire.
--Le connaissez-vous depuis longtemps?
--Mon père était le serviteur du sien.
--Son serviteur! Vous êtes donc de ses gens?
--Je suis soldat, et M. d'Assonville m'a parfois fait l'honneur de
m'appeler son ami.
--Ah! fit la dame avec un accent où la surprise se mêlait au dédain.
Puis elle reprit:
--Ne savez-vous rien des causes qui ont engagé M. d'Assonville à vous
envoyer vers moi?
--Rien.
--Qui peut m'en assurer?
--Ma parole.
--Votre parole!... dit-elle en secouant son éventail.
Elle n'ajouta pas un mot, mais il n'y avait pas à se méprendre sur
l'expression de sa voix.
--Ceux qui croient au mensonge pratiquent le mensonge, dit Belle-Rose
hardiment.
L'inconnue tressaillit, mais ne répondit pas, et s'adressa au guide de
Belle-Rose, en s'exprimant dans une langue étrangère.
--Eh! madame, je ne le puis! répliqua le guide en français.
--Qui t'en empêche?
--Le soldat, qui m'a retenu tout le long du sentier et qui me retient
encore.
--C'est une fantaisie que je veux bien lui pardonner, mais qui va finir
à l'instant.
Belle-Rose ne répondit rien, mais ses doigts ne cessèrent pas un instant
de se nouer autour du poignet du guide.
--Eh bien! m'avez-vous entendue? reprit la dame impatientée.
--Parfaitement; mais pourquoi ferais-je ce que vous désirez?
--Mais parce que je le veux!
--C'est tout au plus un prétexte, et je demande une raison.
--Insolent! s'écria l'inconnue debout cette fois, sais-tu bien que
si j'appelais, il y a près d'ici des bras disposés à te forcer à
l'obéissance et à te punir après?
--Je le crois sans peine, madame; mais au premier cri, au premier geste,
j'étends ce guide roide mort à vos pieds.
L'inconnue se rejeta en arrière à la vue du poignard suspendu sur la
poitrine du page.
--Et quand celui-ci sera mort, les autres verront qu'ils ont affaire
à un homme résolu qu'il n'est point trop aisé d'abattre. Appelez donc,
maintenant! répéta le sergent.
--N'en faites rien, madame, s'écria le guide; il me tuerait comme il le
dit!
--Ah! tu as du coeur, à ce qu'il paraît! reprit la femme masquée. Au
moins remercierai-je M. d'Assonville de m'avoir envoyé un si vaillant
ambassadeur.
--Et moi je le remercierai de m'avoir choisi pour une mission où les
armes devaient intervenir au milieu des discours. M. d'Assonville ne
m'avait pas trompé.
--Quoi! est-ce bien lui qui t'a fait prendre ce poignard? s'écria-t-elle
d'une voix indignée.
--Avait-il tort, madame?
L'inconnue tressaillit à cette question froidement faite, et Belle-Rose
vit son cou s'empourprer d'une rougeur subite. Elle se rassit sur le
sofa et parut le regarder avec attention.
--Brisons là, reprit-elle doucement. Si je vous donnais ma parole qu'il
ne vous sera rien fait, laisseriez-vous aller ce page?
--Il est libre, madame. Vous avez douté de ma parole; je ne vous ferai
pas l'outrage de douter de la vôtre.
La main de Belle-Rose s'ouvrit, et le page courut vers sa maîtresse.
--C'est un hardi et beau jeune homme, vraiment! s'écria la dame. Sur
mon âme, voilà un jeune soldat à qui l'épaulette de capitaine siérait à
merveille! Franc et ferme comme l'acier.
L'inconnue ne prit pas cette fois le soin de déguiser le son de sa
voix, son éclat et sa douceur infinie charmèrent Belle-Rose, comme les
vibrations sonores de la harpe. Il l'écoutait encore qu'elle ne parlait
plus, et son coeur eut la révélation mystérieuse de l'amour sans bornes
que cette femme devait inspirer, et du malheur sans remède qui
suivait son abandon. Il venait de comprendre le muet désespoir de M.
d'Assonville.
--Belle-Rose, attendez, reprit-elle; vous serez libre dans un instant.
La dame au masque et le page se parlèrent bas durant quelques minutes;
puis celui-ci, approchant une petite table d'ébène sur laquelle se
trouvait du papier, présenta une plume à sa maîtresse, qui écrivit une
lettre, la plia sous enveloppe, appuya une bague qu'elle avait au doigt
sur la cire brûlante et tendit la dépêche à Belle-Rose.
--Voici ma réponse, remettez-la à M. d'Assonville promptement, et
oubliez tout, jusqu'au chemin que vous avez pris pour venir ici. Mais si
quelque jour les hommes vous manquaient, frappez hardiment à la porte de
la rue Cassette et nommez-vous: une femme se souviendra.
Belle-Rose s'inclina sur la main de l'inconnue et prit la lettre en
effleurant de ses lèvres le bout d'un gant parfumé.
--Que Dieu vous garde! beau cavalier, dit-elle à mi-voix; et jetant sur
Belle-Rose un dernier regard, elle disparut sous une portière.
--Venez-vous? reprit le page, tandis que Belle-Rose, ébloui de ce regard
et tout frémissant de ces paroles, restait immobile devant les larges
plis du damas pourpre.
Belle-Rose tressaillit, et, plein de trouble, suivit le guide. Ils
descendirent les marches, traversèrent la forêt sans voir aucune ombre
cette fois, et montèrent dans le carrosse. Le page abaissa les stores,
et, deux heures après, la voiture s'arrêtait à l'entrée de la rue
de Vaugirard. Un laquais ouvrit la portière, Belle-Rose descendit et
l'équipage partit au galop. Quand Belle-Rose arriva au coin de la rue
du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, l'honnête M. Mériset était dans un grand
trouble. Le digne propriétaire n'avait pas voulu se coucher. Sa lampe,
éteinte ordinairement vers neuf heures, veillait encore, deux heures
après minuit, et debout derrière ses volets entrebâillés, il jetait des
regards pleins d'anxiété dans les ténèbres de la rue.
--Ah! monsieur Belle-Rose! que vous me tirez d'inquiétude, dit-il au
sergent, je craignais que vous ne fussiez mort.
--Je ne le suis point encore tout à fait, mais ça pourra venir.
--Ne parlez donc pas de cette façon lugubre... à l'heure qu'il est, ce
sont de mauvaises conversations.
--Est-ce donc pour vous assurer que je suis bien vivant que vous m'avez
attendu?
--C'est aussi pour vous remettre ce papier qu'un gentilhomme a laissé
après être venu deux fois. Il m'a vivement recommandé de ne le donner
qu'à vous, m'assurant qu'il s'agissait d'une affaire d'importance.
Tandis que M. Mériset parlait, Belle-Rose avait déjà ouvert le pli,
et, à la clarté de la chandelle du propriétaire, il lisait ces quelques
mots:
«M. de Villebrais n'est point mort, bien qu'il ne soit pas en
état de se lever de longtemps, s'il se lève jamais; il a parlé,
et le secret de votre rencontre a été confié à des gens qui ont
sans doute donné des ordres pour vous arrêter. Vous n'avez plus
qu'à fuir, et le plus vite que vous pourrez. Quittez Paris, et
comptez sur moi, quoi qu'il arrive.
«CORNÉLIUS HOGHART.»
Belle-Rose s'attendait à cette nouvelle, il brûla le billet sans
paraître ému, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il demanda à
M. Mériset s'il ne connaissait point quelque honnête personne, discrète
et sûre, qu'il pût charger d'une commission délicate.
--J'ai mon neveu, Christophe Mériset, un garçon adroit comme un
racoleur, et muet comme un confessionnal.
--Vous me répondez de lui?
--C'est mon héritier.
--Il se chargera bien alors de porter cette lettre et une autre que je
vais écrire à un capitaine de chevau-légers en garnison à Arras?
--Il les portera.
--Sans tarder?
--Dans une heure.
Belle-Rose écrivit à M. d'Assonville pour le prévenir de ce qu'il avait
vu et des événements qui ne lui permettaient pas de lui porter lui-même
la réponse de la dame inconnue. Aussitôt après l'arrivée du neveu
Christophe, il lui remit les deux lettres, avec recommandation de faire
diligence; puis, laissant à M. Mériset un billet pour sa soeur Claudine,
il lui fit part de la nécessité où il se trouvait de s'éloigner aussi.
--Ah! mon Dieu! ne reviendrez-vous pas? dit le propriétaire.
--Je reviendrai si bien que je vous prie de me garder ma chambre avec
ces dix louis qui seront à vous si, dans quinze jours, je ne suis pas
de retour. Je vous prierai seulement de ne rien dire, ni de ce que
vous avez vu, ni de mon départ, si par hasard quelque curieux vous
questionnait.
--Je comprends, fit M. Mériset, qui flairait sous ce mystère une affaire
d'État, je comprends et je me tairai.
Belle-Rose se dépouilla de ses habits, en prit d'autres qui
appartenaient au neveu Christophe, s'arma d'un bâton et quitta la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice.
--C'est à M. de Nancrais que je dois ma hallebarde de sergent, se
disait-il, c'est à M. de Nancrais que je la rendrai.