Il y avait, vers l'an 1663, à quelques centaines de pas de Saint-Omer,
une maisonnette assez bien bâtie, dont la porte s'ouvrait sur le grand
chemin de Paris. Une haie vive d'aubépine et de sureau entourait un
jardin où l'on voyait pêle-mêle des fleurs, des chèvres et des enfants.
Une demi-douzaine de poules avec leurs poussins caquetaient dans un coin
entre les choux et les fraisiers; deux ou trois ruches, groupées sous
des pêchers, tournaient vers le soleil leurs cônes odorants, tout
bourdonnants d'abeilles, et çà et là, sur les branches de gros poiriers
chargés de fruits, roucoulait quelque beau ramier qui battait de l'aile
autour de sa compagne.
La maisonnette avait un aspect frais et souriant qui réjouissait le
coeur; la vigne vierge et le houblon tapissaient ses murs; sept ou huit
fenêtres percées irrégulièrement, et toutes grandes ouvertes au midi,
semblaient regarder la campagne avec bonhomie; un mince filet de fumée
tremblait au bout de la cheminée, où pendaient les tiges flexibles
des pariétaires, et à quelque heure du jour que l'on passât devant la
maisonnette, on y entendait des cris joyeux d'enfants mêlés au chant du
coq. Parmi ces enfants qui venaient là de tous les coins du faubourg,
il y en avait trois qui appartenaient à Guillaume Grinedal, le maître du
logis: Jacques, Claudine et Pierre.
Guillaume Grinedal, ou le père Guillaume, comme on l'appelait
familièrement, était bien le meilleur fauconnier qu'il y eût dans tout
l'Artois; mais depuis longtemps déjà il n'avait guère eu l'occasion
d'exercer son savoir. Durant la régence de la reine Anne d'Autriche,
le seigneur d'Assonville, son maître, ruiné par les guerres, avait été
contraint de vendre ses terres; mais, avant de quitter le pays, voulant
récompenser la fidélité de son vieux serviteur, il lui avait fait
présent de la maisonnette et du jardin. Le vieux Grinedal, se refusant à
servir de nouveaux maîtres, s'était retiré dans cette habitation, où il
vivait du produit de quelques travaux et de ses épargnes. Devenu veuf,
le père Guillaume ne pensait plus qu'à ses enfants, qu'il élevait aussi
bien que ses moyens le lui permettaient et le plus honnêtement du monde.
Tant qu'ils furent petits, les enfants vécurent aussi libres que des
papillons, se roulant sur l'herbe en été, patinant sur la glace en
hiver, et courant tête nue au soleil, par la pluie ou par le vent. Puis
arriva le temps des études, qui consistaient à lire dans un grand livre
sur les genoux du bonhomme Grinedal, et à écrire sur une ardoise, ce qui
n'empêchait pas qu'on trouvât encore le loisir de ramasser les fraises
dans les bois et les écrevisses dans les ruisseaux.
Jacques, l'aîné de la famille, était, à dix-sept ou dix-huit ans, un
grand garçon qui paraissait en avoir plus de vingt. Il n'était pas beau
parleur, mais il agissait avec une hardiesse et une résolution extrêmes
aussitôt qu'il croyait être dans son droit. Sa force le faisait redouter
de tous les écoliers du faubourg et de la banlieue, comme sa droiture
l'en faisait aimer. On le prenait volontiers pour juge dans toutes les
querelles d'enfants; Jacques rendait son arrêt, l'appuyait au besoin de
quelques bons coups de poing, et tout le monde s'en retournait content.
Quand il y avait une dispute et des batailles pour des cerises ou
quelque toupie d'Allemagne, aussitôt qu'on voyait arriver Jacques, les
plus tapageurs se taisaient et les plus faibles se redressaient; Jacques
écartait les combattants, se faisait rendre compte des causes du débat,
distribuait un conseil aux uns, une taloche aux autres, adjugeait
l'objet en litige et mettait chacun d'accord par une partie de quilles.
Il lui arrivait parfois de s'adresser à plus grand et plus fort que lui;
mais la crainte d'être battu ne l'arrêtait pas. Dix fois terrassé, il
se relevait dix fois; vaincu la veille, il recommençait le lendemain, et
tel était l'empire de son courage appuyé sur le sentiment de la justice
inné en lui, qu'il finissait toujours par l'emporter. Mais ce petit
garçon déterminé, qui n'aurait pas reculé devant dix gendarmes du roi,
se troublait et balbutiait devant une petite fille qui pouvait bien
avoir quatre ans de moins que lui. Il suffisait de la présence de Mlle
Suzanne de Malzonvilliers pour l'arrêter au beau milieu de ses exercices
les plus violents. Aussitôt qu'il l'apercevait, il dégringolait du haut
des peupliers où il dénichait les pies, lâchait le bras du méchant drôle
qu'il était en train de corriger, ou laissait aller le taureau
contre lequel il luttait. Il ne fallait à la demoiselle qu'un signe
imperceptible de son doigt, rien qu'un regard, pour faire accourir à son
côté Jacques, tout rouge et tout confus.
Le père de Mlle de Malzonvilliers était un riche traitant qui avait
profité, pour faire fortune, du temps de la Fronde, où tant d'autres
se ruinèrent. Il ne s'était pas toujours appelé du nom brillant de
Malzonvilliers, qui était celui d'une terre où il avait mis le plus
clair de son bien; mais en homme avisé, il avait pensé qu'il pouvait,
ainsi que d'autres bourgeois de sa connaissance, troquer le nom roturier
de son père contre un nom qui fit honneur à ses écus. M. Dufailly était
devenu progressivement et par une suite de transformations habiles,
d'abord M. du Failly, puis M. du Failly de Malzonvilliers, puis enfin
M. de Malzonvilliers tout court. Maintenant, il n'attendait plus que
l'occasion favorable de se donner un titre, baron ou chevalier. A
l'époque où ses affaires nécessitaient de fréquents voyages dans la
province, et souvent même jusqu'à Paris, M. de Malzonvilliers avait
maintes fois confié la gestion de ses biens à Guillaume Grinedal, qui
passait pour le plus honnête artisan de Saint-Omer. Cette confiance,
dont M. de Malzonvilliers s'était toujours bien trouvé, avait
établi entre le fauconnier et le traitant des relations intimes et
journalières, qui profitèrent aux trois enfants, Jacques, Claudine et
Pierre. Suzanne, qui était à peu près de l'âge de Claudine, avait des
maîtres de toute espèce, et les leçons servaient à tout le monde, si
bien que les fils du père Guillaume en surent bientôt plus long que la
moitié des petits bourgeois de Saint-Omer.
Jacques profitait surtout de cet enseignement; comme il avait l'esprit
juste et persévérant, il s'acharnait aux choses jusqu'à ce qu'il les eût
comprises. On le rencontrait souvent par les champs, la tête nue, les
pieds dans des sabots et un livre à la main, et il ne le lâchait pas
qu'il ne se le fût bien mis dans la tête. Une seule chose pouvait le
détourner de cette occupation, c'était le plaisir qu'il goûtait à voir
son père manier les vieilles armes qu'on lui apportait des quatre coins
de la ville et des châteaux du voisinage pour les remettre en état.
Guillaume Grinedal était le meilleur arquebusier du canton; c'était un
art qu'il avait appris au temps où il était maître de fauconnerie chez
M. d'Assonville, et qui lui aurait rapporté beaucoup d'argent s'il
avait voulu l'exercer dans l'espoir du gain. Mais, dans sa condition, il
agissait en artiste, ne voulant pas autre chose que le juste salaire
de son travail, qu'il estimait toujours moins qu'il ne valait. Jacques
s'amusait souvent à l'aider, et lorsqu'il avait fourbi un haubert ou
quelque épée, il s'estimait le plus heureux garçon du pays, pourvu
toutefois que Mlle de Malzonvilliers lui donnât au point du jour son
sourire quotidien. Lorsque Suzanne se promenait dans le jardin du
fauconnier en compagnie des enfants et des animaux domestiques qui
vivaient par là en bonne intelligence, elle offrait, avec Jacques,
le plus étrange contraste qui se pût voir. Jacques était grand, fort,
vigoureux. Ses yeux noirs, pleins de fermeté et d'éclat, brillaient sous
un front bruni par le hâle et tout chargé d'épaisses boucles de cheveux
blonds. Au moindre geste de ses bras, on comprenait qu'en un tour de
main il aurait arraché un jeune arbre ou fait plier un boeuf sur ses
jarrets; mais au moindre mot de Suzanne, il rougissait. Suzanne, au
contraire, avait une exquise délicatesse de formes et de traits; à
quinze ans elle paraissait en avoir douze ou treize à peine; son visage
pâle, sa taille mince, ses membres frêles indiquaient une organisation
nerveuse d'une finesse extrême. Ses pieds et ses mains appartenaient à
l'enfance. Mais le regard calme et rayonnant de ses grands yeux bleus
pleins de vie et d'intelligence, les contours nets et fermes de sa
bouche annonçaient en même temps la résolution d'une âme honnête et
courageuse. Elle avait le corps d'une enfant et le sourire d'une femme.
Lorsqu'il lui arrivait de s'endormir à l'ombre d'un chêne, la tête
appuyée sur l'épaule de Jacques, le pauvre garçon restait immobile
tant que durait le sommeil de sa petite amie, et, dans une muette
contemplation, il admirait le jeune et pur visage qui reposait sur son
coeur avec un si naïf abandon. Quand la jeune fille entr'ouvrait ses
lèvres roses et sérieuses, Jacques retenait son haleine pour mieux
entendre. Son âme oscillait à la voix de Suzanne comme le rameau du
saule au moindre souffle du vent, et parfois il sentait, en l'écoutant,
monter à ses paupières des larmes dont la cause lui était inconnue, mais
dont la source divine s'épanchait dans son coeur.
Un jour du mois de mai 1658, cinq ans avant l'époque où commence
cette histoire, et peu de temps avant la glorieuse bataille des Dunes,
Jacques, qui pouvait avoir alors treize ou quatorze ans, vit venir à
lui, tandis qu'il se promenait dans une prairie, à une petite distance
de Saint-Omer, un inconnu vêtu d'assez méchants habits. On aurait pu le
prendre pour quelque déserteur, à son accoutrement qui tenait autant
du civil que du militaire, si l'étranger n'avait été contrefait. On ne
pouvait guère être soldat avec une bosse sur l'épaule, et Jacques pensa
que ce devait être un colporteur. L'étranger suivait un sentier tracé
par les maraîchers entre les plants de légumes, et se haussait parfois
sur un tertre pour regarder par-dessus les haies, dans la campagne.
Quand il fut proche de Jacques, il s'arrêta et se mit à le considérer un
instant. Jacques était appuyé contre un gros pommier, les mains dans les
poches d'une blouse en toile, sifflant entre ses dents. Après quelques
minutes de réflexion, l'inconnu marcha vers lui.
--Es-tu de ce pays, mon garçon? lui dit-il.
--Oui, monsieur, répondit Jacques.
Si l'on avait demandé à Jacques pourquoi il avait salué celui qu'il
prenait pour un colporteur du nom de _monsieur_, il aurait été fort en
peine de l'expliquer. L'étranger avait un air qui imposait à Jacques,
bien que le fils de Guillaume Grinedal ne se laissât point intimider
facilement. Il parlait, regardait et agissait avec une extrême
simplicité, mais dans cette simplicité, il y avait plus de noblesse et
de fierté que dans toute l'importance de M. de Malzonvilliers.
--S'il en est ainsi, reprit l'inconnu, tu pourras sans doute m'indiquer
quelqu'un en état de faire une longue course à cheval?
--Vous avez ce quelqu'un-là devant vous, monsieur.
--Toi?
--Moi-même.
--Mais, mon petit ami, tu me parais bien jeune! Sais-tu qu'il s'agit de
faire au galop sept ou huit lieues sans débrider?
--Ne vous mettez pas en peine de l'âge; fournissez-moi seulement le
cheval, et vous verrez.
L'étranger sourit, puis il ajouta:
--Il est rétif et plein de feu...
--J'ai bon bras et bon oeil, il peut courir...
--Viens donc; le cheval n'est pas loin.
L'inconnu et Jacques quittèrent la prairie et entrèrent dans un petit
bois. Tout au milieu, derrière un fourré, Jacques aperçut un cheval
qui piaffait en tournant autour d'un ormeau auquel il était attaché. Un
frein lié sur ses naseaux l'empêchait de hennir. Jacques n'avait jamais
vu un si bel animal, même dans les écuries de M. de Malzonvilliers.
Il s'approcha du cheval, lui caressa la croupe, dénoua le frein qui
l'irritait, et s'apprêtait à sauter en selle, quand l'étranger lui mit
doucement la main sur l'épaule.
--Avant de partir, lui dit-il, au moins faut-il que tu saches où tu dois
aller.
--C'est juste, répondit Jacques, qui avait déjà le pied à l'étrier.
L'impatience de galoper sur un si fier cheval lui avait fait oublier le
but de la course.
--Tu sais sans doute où est le petit village de Witternesse?
--Très bien: à une lieue à peu près, sur la droite, du côté d'Aire.
--C'est là que tu vas te rendre; maintenant retiens bien ceci: avant
d'entrer à Witternesse, tu verras sur la gauche une ferme au bout d'un
champ de seigle. Il y a quatre fenêtres avec une girouette en queue
d'aronde sur le toit. Tu frapperas trois coups à la porte; au troisième
coup, tu prononceras à haute voix le nom de Bergame; un homme sortira et
tu lui remettras ce papier...
En achevant ces mots, l'inconnu tira de sa poche un petit portefeuille,
prit un crayon et se mit en devoir d'écrire.
--Sais-tu lire? demanda-t-il brusquement à Jacques.
--Oui, monsieur, très bien.
L'étranger fronça le sourcil; mais ce mouvement fut si rapide que
Jacques n'eut pas le temps de s'en apercevoir. Un instant l'étranger
tourna le crayon entre ses doigts; puis, prenant une résolution
subite, il écrivit rapidement quelques mots, déchira le feuillet, et le
présentant à Jacques, attacha sur l'enfant un regard profond. Jacques
examina le papier.
--Je lis, mais je ne comprends pas, dit-il.
L'étranger sourit.
--Il n'est pas nécessaire que tu comprennes, reprit-il; mets le papier
dans ta poche et saute à cheval... Bien!... Parbleu, mon garçon, tu te
tiens gaillardement!... si tu t'y prends de cette façon, tu ne serviras
pas de fascine à quelque fossé... Cependant, aie toujours les yeux
sur les oreilles de l'animal... il est fantasque; mais quand il est en
humeur de faire un écart, il a l'honnêteté d'en prévenir son cavalier
par un certain mouvement d'oreille, dont les reins de beaucoup de gens
ont gardé le souvenir... Ah! tu ris! tu verras, mon garçon!
Comme Jacques lâchait la bride au cheval, l'étranger le retint.
--Un mot encore. Connais-tu dans les environs une maison de braves gens
où je puisse attendre ton retour sans craindre les indiscrets?
--J'en connais dix, mais il y en a une surtout qui fera votre affaire.
Sortez du bois, suivez le sentier où je vous ai rencontré, prenez
la grande route et arrêtez-vous devant la première maison que vous
trouverez sur votre droite. Vous la reconnaîtrez facilement. Tout
est ouvert, portes et fenêtres. Vous serez chez mon père, Guillaume
Grinedal, comme chez vous.
--Diable! mais j'y serai très bien, dit l'étranger avec un sourire. Va
maintenant.
Il retira sa main qui serrait la gourmette, et le cheval partit. Un
quart d'heure après, l'étranger entrait dans le jardin de Guillaume
Grinedal. A la vue d'un étranger, le fauconnier quitta un long pistolet
d'arçon qu'il fourbissait et se leva.
--Que demandez-vous? lui dit-il.
--L'hospitalité.
--Entrez. Ce que j'ai est à vous. Si vous avez faim, vous mangerez;
si vous avez soif, vous boirez; et pour si pauvre que je sois, j'ai
toujours un lit pour le voyageur que Dieu conduit.
En parlant ainsi, le père Guillaume avait découvert son front; ses
traits honnêtes, ridés par le travail, gardaient une expression de
dignité qui le faisait paraître au-dessus de sa condition.
--Je vous remercie, dit l'étranger; ma visite sera courte. Quand votre
fils sera revenu, je partirai.
Guillaume l'interrogea du regard.
--Oh! reprit son hôte, il ne court aucun danger. Avant que la lune se
soit levée, il sera de retour. Je suis un marchand d'Arras qui vais,
pour les affaires de mon commerce, à Lille; le pays est mauvais, et j'ai
pensé que votre fils pourrait, plus sûrement que moi, se charger d'une
valise laissée aux mains de mon valet à Witternesse. On ne saurait trop
prendre de précautions dans les temps où nous vivons.
Tandis que l'étranger parlait, Pierre, Claudine et quelques enfants,
d'abord épars dans le jardin, s'étaient doucement rangés autour de lui,
avec cette avide et farouche curiosité qui cherche mille détours pour se
satisfaire et s'étonne de tout ce qu'elle voit. Guillaume les écarta du
geste et pria l'étranger de le suivre, à quoi celui-ci se soumit sans
délibérer.
--Vous avez raison, reprit le fauconnier quand ils furent parvenus dans
la salle basse de la maisonnette, nous vivons dans un temps où il faut
s'entourer de précautions. Mais dans la maison d'un honnête homme il
n'en est pas besoin; ainsi, mon gentilhomme, ne vous gênez point pour
déguiser votre langage et vos manières.
A ces mots, l'étranger tressaillit.
--Je ne vous demande pas votre qualité et votre nom, reprit le
fauconnier. L'hôte est sacré; son secret est comme sa personne; mais il
ne faut point parler devant les enfants; les enfants ont le sens droit,
ils comprennent et devinent; sitôt qu'on ouvre la bouche ils écoutent.
Se taire est donc prudent. Moi, j'ai des cheveux gris, je n'ai rien vu,
rien entendu, rien compris.
--Vous êtes un brave homme! s'écria impétueusement l'étranger. Mordieu!
je n'ai que faire de dissimuler avec vous. Vous ne vous êtes pas trompé,
maître Guillaume, je suis...
--Plus peut-être que je ne suppose, se hâta d'ajouter le fauconnier, et
c'est pourquoi je prends la liberté de vous interrompre, afin de n'en
pas savoir davantage. Que vous soyez Espagnol ou Français, vous n'en
êtes pas moins un voyageur remis à ma garde. Ce toit vous protège. Si
vous êtes de ceux qui ont tiré l'épée contre leur roi et leur pays,
c'est à Dieu de vous juger. Je fais mon devoir; puissiez-vous dire: Je
fais le mien.
Le faux marchand baissa les yeux sous le regard serein de l'artisan, et
la rougeur passa sur son front comme un éclair. Mais reprenant aussitôt
sa sérénité, il salua de la main le vieux fauconnier.
--Soit, mon brave, je ne chargerai pas votre mémoire d'un souvenir;
mais, par le nom de mon père, je n'oublierai ni le vôtre, ni ce que vous
faites.
Deux heures se passèrent, et l'étranger partagea le dîner du fauconnier,
à l'aise, comme sous la tente d'un soldat, ou dans l'hôtel d'un
grand seigneur. Puis, deux autres se passèrent encore; à la fin de la
quatrième, l'inquiétude rapprocha la pointe de ses sourcils. Il marcha
vers la fenêtre et l'ouvrit, prêtant l'oreille; la nuit était venue,
et la route était sans bruit. Bientôt il sortit de la maisonnette et
s'avança vers la porte du jardin. Le père Guillaume le suivit. Ainsi que
l'obscurité, le silence était profond.
--Votre fils est brave? dit l'étranger brusquement au fauconnier.
--Honnête et brave comme l'acier.
--Il défendrait donc un dépôt confié à sa fidélité?
--Ce n'est qu'un enfant, mais il se ferait tuer comme un homme.
--Alors j'ai peur pour votre fils, maître Guillaume.
Le père ne répondit pas, mais, aux rayons de la lune, l'étranger vit
s'étendre la pâleur sur son front. Tous deux gardèrent le silence,
les yeux attachés sur la ligne blanche du chemin qui se noyait dans
un horizon vague et sans bornes. Les mystères de la nuit emplissaient
l'espace de bruits confus, rapides, incertains. Guillaume Grinedal
s'appuyait sur les bâtons d'une haie à claire-voie; on entendait craquer
le bois sous l'effort de ses mains. Le gentilhomme froissait les revers
de son habit.
--Rien, rien encore! murmurait-il. Oh! je donnerais mille louis pour
entendre le galop d'un cheval!
Comme il parlait, une détonation retentit dans l'éloignement, plus loin
que le bois dont les ombres épaisses coupaient l'horizon. La haie se
brisa sous la main du fauconnier, qui sauta sur la route.
--Un coup de fusil! L'avez-vous entendu? s'écria le gentilhomme.
--Je l'ai entendu, répondit Guillaume Grinedal, qui se jeta à plat
ventre sur le chemin.
Deux autres détonations retentirent encore, mais le son venait de
si loin, qu'il fallait l'oreille d'un père ou d'un proscrit pour
les distinguer des mille bruits qui flottaient sous le ciel profond.
Guillaume Grinedal écoutait l'oreille collée à la terre.
--Eh bien? dit le gentilhomme.
--Rien... rien encore! Le coeur me bat et les oreilles me tintent, dit
le pauvre père. Ah! oui, maintenant, un bruit sourd, saccadé, continu!
Il approche... c'est le galop d'un cheval!
--Oh! le brave enfant! s'écria l'étranger avec explosion.
Guillaume Grinedal ne dit rien, mais découvrant son front blanchi
par les années, il leva les yeux vers le ciel et pria. Le gentilhomme
regardait dans l'espace, la tête penchée en avant: on aurait dit que ses
yeux étincelants voulaient percer la ténébreuse transparence de la nuit.
--Je le vois, mordieu! je le vois! Le cheval a des ailes et l'enfant est
dessus.
Le gentilhomme saisit le bras du fauconnier.
--Ne le reconnaissez-vous pas? dit-il.
Mais le fauconnier remerciait Dieu; deux grosses larmes tremblaient au
bord de ses paupières et ses lèvres agitées murmuraient une action de
grâces. L'étranger retira sa main, et plein d'une religieuse émotion,
souleva son chapeau. En quelques bonds le cheval arriva sur eux.
L'enfant sauta sur la route, et tomba dans les bras du fauconnier.
--Mon père! s'écria-t-il.
Le père, silencieux, le pressait sur son coeur.
--Mais, dit Guillaume Grinedal tout à coup, il y a du sang sur tes
habits. Es-tu blessé?
--Ce n'est rien, répondit Jacques, une balle a déchiré ma blouse, là,
près de l'épaule, et m'a égratigné, je crois!
--Tu es un vaillant garçon, sur ma foi, dit le gentilhomme; si jamais
tu t'enrôles sous les drapeaux de Sa Majesté le roi Louis, vrai Dieu! tu
feras ton chemin. Çà, voyons, as-tu la valise?
--La voilà sur la croupe du cheval.
--Pauvre _Phoebus!_ Tu l'as rudement mené, hein? dit gaiement l'étranger
en passant la main sur le cou du cheval.
Phoebus frotta ses naseaux écumants sur l'habit du gentilhomme, dressa
l'oreille à la voix du maître, hennit et frappa du pied le sol.
--Tu as donc été poursuivi? reprit l'étranger tout en débouclant la
valise.
--A une petite lieue de Witternesse j'ai dû quitter le grand chemin pour
éviter un parti de maraudeurs espagnols, répondit Jacques. Deux lieues
plus loin, en avant de Roquetoire, près de Blendecques, je suis tombé au
milieu d'une bande de hussards et d'impériaux qui battaient l'estrade.
Ils m'ont poussé vivement durant un quart d'heure. Mais Phoebus a
de bonnes jambes. A l'entrée du bois ils ont perdu mes traces. Ah!
j'oubliais! Bergame m'a chargé d'une lettre pour vous. La voici.
Le gentilhomme brisa le cachet, et s'approchant de la fenêtre, il lut
rapidement à la clarté d'une lampe.
--C'est bien, mon enfant. Si quelque jour nous nous rencontrons, moi
vieillard, toi homme, dans quelque situation que nous nous trouvions
l'un et l'autre, tu pourras en appeler à l'hôte de Guillaume Grinedal;
il se souviendra.
Au point du jour, l'étranger sauta sur la selle de Phoebus, qui avait
oublié, entre une litière fraîche et deux boisseaux d'avoine, les
fatigues de la soirée. L'étranger portait un costume de paysan de
l'Artois.
--Adieu, Guillaume, dit-il au fauconnier en lui tendant la main; je ne
vous offre rien: votre hospitalité est de celles qui ne se payent pas,
et je craindrais de vous offenser en vous donnant de l'or. Prenez ma
main, et serrez-la sans crainte. Sous quelque habit que je me cache,
c'est, je vous le jure, la main d'un loyal gentilhomme. Quant à toi, mon
ami Jacques, conserve ce coeur honnête et ce courage déterminé, et la
fortune te viendra en aide: si Dieu me prête vie, je le prierai pour
qu'il me fournisse l'occasion de te secourir comme tu m'as secouru.
Les grands yeux noirs de Jacques regardaient l'étranger tout brillants
d'une joie fière. Avec son épaule difforme et sa poitrine contrefaite,
le faux marchand d'Arras lui semblait plus noble et plus imposant que
tous les officiers du roi qu'il avait encore vus. Quand il lui prit la
main, le coeur de Jacques battit à coups rapides, et lorsque, pressant
les flancs de Phoebus, l'inconnu s'éloigna au galop, longtemps le père
et le fils le suivirent du regard, émus et silencieux. Au moment où ils
rentraient au jardin, le pied de Jacques fit rouler un objet brillant
tombé sur le sable. C'était un médaillon en or guilloché.
--Voyez, mon père, dit l'enfant; l'étranger l'aura sans doute perdu.
--Garde-le, mon fils; c'est peut-être la Providence qui te l'envoie.