XVII

Le printemps qui suivit fut une époque mémorable dans les fastes de

Bagrianovka: Savéli se fit construire une maison neuve. Un beau jour, le

village vit arriver des charpentiers et des ouvriers de la ville qui se

mirent au travail avec une prestesse bien rare; les poêles s'élevèrent

comme par enchantement au milieu des murailles de buis, et, en quelques

semaines, une maison d'apparence presque seigneuriale, construite sur un

soubassement de briques, avec un perron sur la façade et un étage

au-dessus du rez-de-chaussée, se dressa au bord de la rivière.

Lorsque le jeune arpenteur vint passer au village ses six semaines de

congé, il fut bien étonné de voir son père qui l'attendait auprès du

petit bois, à un quart de lieue du village: depuis trois jours, Savéli

venait s'asseoir là sur une motte ce terre, et attendait son fils pour

lui faire la surprise de sa nouvelle demeure. Il monta dans la télègue

qui ramenait le jeune homme, et dirigea le cocher vers la rivière.

Philippe ne put en croire ses yeux en voyant sur le perron de la maison

neuve sa mère coiffée d'un mouchoir de soie, vêtue d'une robe

"allemande" de soie de Moscou et étouffant dans sa lourde

_douchagréika_, ou paletot de damas ouaté.

--Voilà, dit Savéli quand son fils fut entré dans la belle salle à

manger spacieuse, où le samovar de cuivre rouge étincelant fumait sur la

table recouverte d'une riche nappe damassée, de celles qu'on tissait au

village sur d'anciens dessins pris on ne sait où.--voilà la demeure que

je t'ai préparée. Tu seras un seigneur: il te fallait une maison. Ta

mère a revêtu les habits d'une marchande, comme il convient;--moi je

garde mon cafetan;--mais toi, tu seras logé comme un seigneur. Regarde,

ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une belle chambre à coucher meublée à

l'européenne.

Philippe restait ébahi; son père le surveillait de son côté, d'un air

impassible; sa joie ne se trahissait que dans les petites rides

frémissantes du coin de l'oeil.

--C'est trop beau, père! s'écria enfin le jeune homme. Vous avez fait

tout cela pour moi! Vous avez renoncé à vos habitudes, vous avez quitté

la chère petite isba..

--Tu l'aimais? fit le père d'une voix contenue.

--Je crois bien, que je l'aimais! Et tout cela, c'est pour moi?

--C'est pour toi quand tu seras devenu un seigneur. Tu te marieras avec

une demoiselle, pas avec une paysanne, dit-il.

Le fils de Savéli était véritablement touché de cette marque d'amour

autant que d'orgueil paternel. Il sentait que sa mère devait étouffer

dans ces beaux habits, revêtus pour faire honneur au fils citadin; il

comprenait ce que chaque sou, dépensé pour la construction de cette

maison soignée dans sa simplicité, avait coûté au colporteur de longues

marches dans la neige mal tassée, ou sous le soleil de juillet.

--Vous êtes donc bien riche, mon père? dit involontairement Philippe.

--Sois tranquille, après moi tu en trouveras encore! répondit Savéli en

allumant son inévitable pipe de caroubier. Je ne fais plus que du gros

commerce; je commence à ne plus tant aimer les grandes routes. Je me

suis mis à vendre du beurre, du blé, tout ce qui se vendait mal au

village. J'ai fait connaissance avec des marchands de Moscou. On ne t'a

pas parlé, là-bas, en ville, de quelque chose qui va se faire ici?

--Non, mon père, je ne sais pas, dit Philippe, cherchant dans sa

mémoire... Ah! si, on pense que le chemin de fer va passer tout

près--vous aurez le pont à deux verstes d'ici.

Savéli cligna de l'oeil.

--N'en dis rien au village, n'est-ce pas? Ils sont enragés contre les

chemins de fer, ce n'est pas la peine de les contrarier. Quand il sera

fait, on sera bien forcé de s'y accoutumer; il y aura une station, hein?

--Je ne sais pas, dit le jeune homme.

--Eh bien! tâche de le savoir: je le crois, moi, qu'il y aura une

station. Bagrianovka est un grand village maintenant. C'était si pauvre

autrefois... ajouta Savéli à demi-voix, comme se parlant à lui-même.

--Du temps de Bagrianof?

Savéli regarda son fils d'un air à la fois craintif et mécontent.

--Du temps de Bagrianof, oui répéta-t-il en rencontrant le regard

placide et le franc sourire de Philippe.

Celui-ci n'osa cependant pas s'aventurer plus loin. Ce que Savéli ne

disait pas, c'est qu'il avait passé des contrats avec la plupart des

paysans de l'endroit et des environs pour la totalité des produits

agricoles qu'ils pourraient lui fournir. Le passage d'une voie ferrée à

Bagrianovka devait faire de lui un des plus riches négociants du

district Savéli partit avec son fils pour Moscou; il fit tant et si bien

que Philippe fut employé par la compagnie sur la partie du tracé qui

avoisinant son village, et la station que Savéli demandait se trouva

appuyée de si bonnes raisons qu'elle lui fut accordée.

Les gros bourgs et même les villages ne sont pas assez fréquents en

Russie sur les grandes voies de communication, pour qu'on néglige ceux

qui demandent la rosée céleste, sous l'humble forme d'une station de

troisième classe.

Vers la fin de l'hiver, pendant qu'on commençait à voir se dessiner la

ligne du chemin de fer, une autre nouvelle arriva à Bagrianovka: la

vieille dame allait revenir! La compagnie concessionnaire lui avait pris

une partie de sa terre, et elle venait s'assurer par elle-même de ce qui

était fait et à faire. Seulement, comme elle n'avait pas d'asile,--les

communs mêmes étant tombés en ruine pendant ce quart de siècle,--on lui

bâtit une maison dans son jardin, un peu plus bas que l'ancienne: les

fenêtres regardaient toutes du côté de la rivière, et un sentier fut

tracé pour aller à l'église sans côtoyer la ruine. Cette maison, très

simple bâtie en rondins, était plus petite et moins élégante que celle

de l'ancien colporteur. Au commencement de l'été, les habitants de

Bagrianovka virent arriver une barque qui s'arrêta au bout du jardin.

L'eau, encore haute, venait presque jusqu'à la palissade: on n'eut pas

de peine à transporter jusqu'à la nouvelle maison les meubles que

contenait la barque. Une foule de plantes à feuillage persistant, de

cactus, de rosiers, de fleurs brillantes ou parfumées, suivirent les

meubles, et tapissèrent le petit salon; puis, quelques jours après, une

vieille calèche déposa devant le perron madame Bagrianof et une toute

jeune fille.

Depuis vingt-quatre ans madame Bagrianof n'avait presque pas changé. Les

yeux étaient un peu plus ternes, les cheveux étaient tout à fait blancs;

mais le pauvre visage portait la même expression lasse et résignée qu'on

lui avait connue autrefois. La vie ne lui avait pas été clémente. Après

quelques années de repos passées à élever son enfant, une préoccupation

nouvelle lui était venue: un jeune officier de l'armée, son parent

éloigné, et qui venait souvent dans la maison, s'était soudain épris de

la petite Marie. Les jeunes gens s'aimaient, la mère consentit au

mariage en pleurant. Dix-huit mois après, la pauvre jeune femme

s'éteignait, laissant à sa mère désolée une petite fille de trois mois,

si frêle et si chétive, que nul n'eût osé lui prédire huit jours

d'existence.

C'est pour prolonger cette vie toujours vacillante que madame Bagrianof

retrouva les forces et recommença le dévouement de sa jeunesse. Elle fut

grand'mère comme elle avait été mère, de toutes ses forces, et elle

oublia de pleurer sa fille en veillant l'enfant qu'elle lui avait

laissé.

Ce fut quelques années après, lorsque la petite Catherine eut vaincu les

maladies de l'enfance, lorsque ses joues commencèrent à se roser et ses

yeux à pétiller de malice juvénile, que madame Bagrianof songea à ce

qu'elle avait perdu. Le deuil éternel de son coeur lui laissa une

empreinte de mélancolie indélébile et l'enfant prit l'habitude de ne

plus rire et de jouer bien doucement auprès de la vieille dame,

silencieuse et résignée.

Catherine puisa près de grand'mère des habitudes de sérénité un peu

triste,--quelque chose comme le gris teinté de rose des soirs d'automne,

quand, après une belle journée de soleil, on sent la gelée monter à

l'horizon. Elle grandit doucement, apprenant sans effort les vertus

domestiques, adorant son père, qu'elle voyait en moyenne dix jours par

an, et qui trouvait moyen de s'échapper du régiment de temps à autre

pour l'embrasser.

Elle avait quinze ans lorsqu'elle vint à Bagrianovka avec sa grand'mère.

Sans être très grande, elle était mince et allongée; ses petites mains

rouges, ses petits pieds agiles étaient toujours affairés; sans bruit et

sans apparat, elle était toujours occupée,--le plus souvent à soigner

ses plantes, qu'elle adorait, qu'elle avait presque toutes élevées

elle-même; à peine descendue de voiture, son premier mot fut pour ses

fleurs.

Le prêtre attendait madame Bagrianof sur le seuil. A sa vue, la pauvre

femme ne put retenir ses pleurs; elle se jeta avec effusion au cou de

l'excellent homme, qui pleurait comme elle. La femme du prêtre, entourée

d'une demi-douzaine d'enfants de tout âge, vint la saluer aussi, et on

passa dans le salon pour prendre le thé.

--Vois, grand'mère, s'écria Catherine, elles y sont toutes! Il n'y a

qu'un cactus qui a péri pendant le voyage, et le père Vladimir, qui l'a

vu à l'arrivée, dit que c'est pour avoir été trop arrosé.

--Je vois que le père Vladimir et toi vous allez être bons amis,

répondit madame Bagrianof en souriant.

--Ah! dit-elle au prêtre, que de souvenirs et que de malheurs!

--Ne pensez plus au passé, ne songez plus qu'à ce grand bonheur qui

grandit auprès de vous.

Madame Bagrianof s'essuya les yeux et regarda sa petite-fille. Les

fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer les parfums du jardin, où

les gazons venaient d'être fauchés. Un rayon du soleil, enfilant la

sombre avenue, éclairait Catherine penchée sur un fuchsia rouge en

pleine floraison. Ses cheveux blonds, frisottant sur le front et sur la

nuque, étaient traversés par la lumière et faisaient une sorte de vapeur

autour de sa tête. Ses longs cils châtains dessinaient sur sa joue la

courbe gracieuse de la paupière. La bouche, un peu forte, entr'ouverte

comme une corolle, souriait légèrement aux fleurs épanouies. Fleur

elle-même, à demi épanouie encore, Catherine ressemblait à une rose de

haies, rougissante sur son buisson.

--C'est un jeune bonheur, en vérité, murmura l'aïeule.

--Elle est jolie, répondit doucement le prêtre, et elle à l'air bon.

--Oui, c'est une bonne enfant... Ah! mes pauvres yeux! Imaginez-vous que

je ne la vois que comme à travers un voile! Je serai bientôt aveugle...

ajouta tristement la vieille dame.

--N'y songez pas, cela ne sert à rien; Dieu aura pitié de vous... Et

puis n'aurez-vous pas les deux yeux de l'enfant?

L'aïeule secoua tristement la tête. Catherine vit qu'elle était triste,

et vint l'embrasser. Placée derrière elle, les deux bras sur les épaules

de sa grand'mère elle s'arrêta un instant, prenant possession par le

regard de tout ce qui l'entourait...

--C'est joli, ici, dit-elle: nous y seront parfaitement heureuses,

n'est-ce pas, grand'mère? Et Catherine, s'asseyant tout contre le

fauteuil de madame Bagrianof, se mit à servir le thé.

L'expiation de Saveli · 第 21 / 27 题