Bagrianof aurait dû être content; cependant il ne l'était pas. La
manière dont les coupables et les innocents, par-dessus le marché,
avaient été punis, ne lui paraissait pas suffisante. C'était bien la
peine de les avoir fait frapper de verges et déporter en Sibérie, si la
compassion générale s'étendait sur eux, au lieu de s'arrêter sur lui!
Comment! dans chaque village, les _malheureux_,--comme on nommait alors
en Russie les prisonniers,--allaient trouver de l'eau fraîche, du lait,
du kvass, du tabac, du thé chaud, quelques sous, que les paysans pleins
de pitié leur apporteraient avec empressement; les soldats allaient
tolérer cet abus, de village en village, jusqu'aux confins de la
civilisation,--et lui, Bagrianof, serait obligé de supporter les airs de
hauteur de quelques misérables fonctionnaires!
Il repassait dans son esprit tous les désagréments que cette affaire lui
avait attirés, la remarque désobligeante du général-gouverneur, les
rebuffades du stanovoi, son isolement à l'auberge, enfin l'attitude
insolente du prêtre qui l'avait bravé en public. Chaque fois que son
imagination lui représentait le prêtre, le bras levé, bénissant les
misérables condamnés, son irritation ne connaissait plus de bornes.
De tous ceux qui l'avaient offensé, c'était le seul qu'il pût châtier;
aussi sa colère se reporta-t-elle sur lui. Depuis qu'il était arrivé au
village, cet insolent n'avait-il pas évité la maison seigneuriale en
toute occasion? Lorsqu'il était convié à dire les prières et à bénir le
logis, avait-on jamais pu regarder à dîner? L'ancien prêtre, vieillard
soumis, de peu d'intelligence, de moins d'énergie, avait tout accepté
les yeux fermés; le seigneur était le maître, ce qu'il faisait ne
regardait pas la cure. Le bonhomme étant mort, on avait envoyé à
Bagrianof cet échappé du séminaire, marié depuis un an à peine, ignorant
des usages;--ignorant, était-ce bien le mot? N'avait-il pas plutôt feint
de tout ignorer? Pouvait on penser qu'il ne sût pas que le prêtre doit
être le familier de la maison seigneuriale, heureux d'une invitation,
prêt et dispos pour tout ce qui peut plaire au maître, et surtout fait
pour prêcher de parole et d'exemple, l'obéissance absolue au seigneur du
lieu, représentant de la Providence sur la terre?
Mais, volontaire ou non, cette ignorance en elle-même était un délit. De
plus, au lieu de s'efforcer, par un excès de politesse obséquieuse, de
faire oublier ses manquements, ce singulier pasteur se mêlait de
plaindre ses ouailles, de les bénir _in extremis_, comme si Dieu pouvait
permettre qu'on donnât sa bénédiction à des gens qui avaient voulu tuer
leur seigneur!
La certitude de pouvoir se venger de ce prêtre quand il le voudrait lui
procura une sorte d'apaisement. Pour mieux jouir de ce plaisir, il
résolut de le frapper,--non pas tout de suite, pendant qu'averti par les
paroles qu'ils avaient échangées, il était prêt à accepter toutes les
éventualités,--mais au moment où l'orage paraîtrait apaisé, où son
ressentiment, soigneusement caché, n'aurait plus laissé que le souvenir
d'une vague menace. Il écrivit néanmoins sa plainte à l'archevêque, la
copia de sa plus belle écriture, la cacheta soigneusement, et la mit
dans un tiroir de son bureau, prête à partir à la première inspiration.
Cette affaire réglée, Bagrianof se sentit le coeur plus léger. Restaient
encore les paysans qui avaient eu l'audace de s'apitoyer sur les
malheureux. Il eut un moment l'idée de faire vendre toutes les jeunes
filles en blocs--mais il se dit qu'il ne trouverait pas facilement
acquéreur.
Restait la grande consolation: le recrutement. Grâce à la loi
bienfaisante qui lui permettait de désigner lui-même les soldats que son
coeur généreux offrait à la patrie, il pouvait désoler à volonté telle
ou telle famille. Cette pensée occupa son esprit pendant deux mois
entiers.
Il choisit à loisir, pour le recrutement, une douzaine des plus beaux
gars de ses domaines, parmi les familles de ceux qu'il avait fait
nourrir, vêtir et loger pour le reste de leurs jours aux frais du
gouvernement.--Je dois bien à l'Etat cette compensation, se disait-il
avec un aimable sourire.
Lorsque le dessein de Bagrianof fut connu, la colère du village n'eut
plus de bornes. Quoi! il ne s'était pas contenté de trahir son serment,
d'insulter le nom du Christ qu'il avait pris à témoin, de livrer des
innocents en même temps que des coupables qui l'avaient pourtant
épargné!... Il venait encore frapper les mêmes familles, enlever le fils
là où il avait déjà pris le père, le jeune frère vigoureux là où l'aîné
était déjà parti! Il voulait donc la ruine générale, la mort de tous?
La première fois qu'après la promulgation de son arrêt Bagrianof parut à
l'église, il ne put faire autrement que de remarquer l'attitude de ses
paysans.
Jusqu'alors, la tête baissée, les yeux fixés à terre, ils s'étaient
inclinés profondément devant lui, sans témoigner autre chose qu'une
soumission parfaite; ce jour-là, il rencontra des regards qui avaient
l'air de l'interroger. Certains mêmes semblaient le braver.
De sa place, voisine du tabernacle et exhaussée d'une marche, il promena
ses regards sur la multitude houleuse qui se signait en suivant les
prières, et ses yeux féroces virent d'autres yeux soutenir son regard.
Ces yeux n'étaient pas irrités, mais plutôt interrogateurs.--Jusqu'à
quand, semblaient-ils dire, te joueras tu de l'âme humaine?
--Ils ont besoin d'un exemple, se dit Bagrianof. Ils sentent le mors,
ils regimbent. Nous allons leur faire voir qu'ils ne sont pas les plus
forts.
Les prières finies, il laissa la foule s'écouler; parcourant l'église
avec lenteur, il alla éteindre çà et là de petits cierges piqués sur les
lampadaires suspendus devant les images, il redressa par-ci par-là un
cierge un peu incliné, et enfin sortit avec le prêtre, qui avait
vainement essayé d'éviter cette rencontre.
Du reste, Bagrianof semblait avoir totalement oublié son mécontentement
passé. Les trois mois qui s'étaient écoulés paraissaient avoir déposé
entre lui et les anciennes injures une couche de neige aussi épaisse que
celle dont le sol était recouvert.
Le seigneur demanda au prêtre des nouvelles de sa femme, très-fatiguée
et malade; puis il l'interrogea sur les ornements sacerdotaux, dont
quelques-uns commençaient à s'user, et en parlant ainsi tout seul, car
le prêtre lui répondait par monosyllabes. Il arriva au milieu de la
place où les paysans causaient avant de rentrer chez eux.
A son approche, tous se découvrirent. Bagrianof resta un bon moment à
les regarder ainsi tête nue, sous le vent du nord qui leur coupait les
oreilles.
Le froid était terrible; les grandes gelées de janvier, celles qu'on
nomme les gelées de l'Epiphanie, sévissaient dans toute leur rigueur; la
neige durcie craquait sous le pied; la fumée blanchâtre s'élevait en
tourbillons aussitôt déchiquetés en miettes au-dessus des cabanes de
bois noirâtre,--et le seigneur, roulé dans sa chaude pelisse, coiffé de
son bonnet de martre zibeline, contemplait sans mot dire les pauvres
"âmes" dont la gelée marbrait les joues et les oreilles.
Là aussi il retrouva le regard qui l'avait frappé à l'église:
quelques-uns, parmi le bétail découvert devant lui, avaient des yeux
humains qui semblaient l'interroger. Il les nota soigneusement dans sa
mémoire.
Comme il parcourait de l'oeil son troupeau, il vit un jeune homme se
détacher d'un groupe en haussant les épaules et en secouant
dédaigneusement la main droite; après avoir fait quelques pas dans la
direction de sa maison, le jeune paysan remit son bonnet fourré et
continua sa route à grandes enjambées.
--Savéli! Hé! Savéli! cria Bagrianof de sa voix la plus nette.
Le jeune homme continua sans paraître l'entendre.
--Savéli! répéta Bagrianof d'une voix de tonnerre.
--Qu'ordonnez-vous? répondit le jeune homme sur le même ton, sans ôter
son chapeau.
--Viens ici, dit le seigneur d'un ton doux et bienveillant.
Le jeune homme revint sur ses pas et s'arrêta devant Bagrianof.
--Pourquoi es-tu parti? lui demanda le maître.
--Parce que j'avais froid! répondit le jeune indiscipliné.
--On n'a pas froid quand je me prépare à parler! répliqua Bagrianof d'un
ton de pédagogue.
--Vous ne disiez rien, j'ai pensé que vous ne parleriez pas.
--Que je parle ou non, est-ce que par hasard tu n'es pas bon pour
attendre?
--Il parait que si, répondit le jeune homme, puisque j'attends
maintenant.
Les yeux de Bagrianof brillèrent entre ses paupières à demi-fermées.
--Soldat! fit-il en levant l'index à la hauteur du visage du rebelle.
Savéli leva la tête, le regarda et lui dit:
--Vous ne ferez pas cela.
Pourquoi donc, monsieur Savéli?
--Parce que c'est une injustice! Mon père est mort, mon frère aîné est
déjà soldat, vous avez envoyé le cadet en Sibérie,--il ne resterais,
plus que les femmes chez nous;--c'est une injustice!
--Soldat! répéta Bagrianof en abaissant son index, qui coupa comme un
couteau l'air glacé.
--Ecoutez, vous tous, continuait-il en se tournant vers le groupe, ou de
sourds murmures se faisaient entendre,--ce que je fais de lui, parce
qu'il est un insolent et un rebelle, je le ferai de vous tous. Oui, vous
partirez tous, jeunes et vieux, si vous osez murmurer. Je n'aurai plus
d'âmes dans ce village; cela vaudra mieux que d'avoir de mauvais
paysans. Je fais un exemple de celui-ci:--il indiqua du doigt Savéli,
resté muet, le regard hautain, le visage impassible;--je ferai un
exemple de vous tous, et dans toute la Russie on parlera de Bagrianovka
comme d'un village où le seigneur a su punir la rébellion.
Cela dit, il le tourna vers le prêtre, qui l'écoutait sans que rien dans
son attitude put dénoncer ses pensées secrètes.
--Venez vous dîner avec nous, mon père? lui dit-il aimablement.
--Non, Votre Seigneurie, je vous remercie: ma femme est malade et
m'attend.
--Ah! très-bien. Quand compte-t-elle accoucher, votre femme?
--D'un jour à l'autre, Votre Seigneurie.
--Très bien. Tenez-vous en santé. Mes honnêtetés à votre épouse. Au
revoir, enfants.
En laissant tomber cette bienveillante parole sur l'assemblée morne et
découverte, il se dirigea vers sa demeure, allègre et dispos.
Quand il eut tourné le coin, les paysans mirent leurs bonnets.
--Ah! frère, dit le starchina à Savéli, tu t'es fait une mauvaise
affaire.
--Je ne partirai pas! répondit tranquillement le jeune homme.
--Comment, tu ne partiras pas?
--Je ne partirai pas! répondit-il avec le même calme.
En ce moment, une jolie fille de seize ans à peine, une enfant presque,
sortit d'une cabane et courut vers le groupe; d'autres femmes la
suivirent, moins vite, et se mêlèrent aux hommes.
--Ne crains rien, Fédotia, dit Savéli à la jolie fille qui le regardait
les yeux pleins de larmes; il m'a menacé de me faire soldat, mais sois
tranquille..
Fédotia leva les bras au ciel, puis cacha son visage dans ses deux
mains, et se mit à pleurer amèrement, en balançant à droite et à gauche
le haut de son corps. Ce balancement, qui est, caractéristique des
grandes douleurs chez, les paysannes russes, avait chez elle une grâce
indicible; son corps jeune et souple ondulait comme un roseau; ses
coudes rapprochés de la poitrine semblaient vouloir défendre contre la
douleur. Savéli passa un bras autour d'elle.
--Ne crains rien, tu es ma fiancée, tu seras ma femme, qu'il le veuille
ou non,--et je ne partirai pas! Le tzar est juste: s'il le faut, j'irai
jusqu'au tzar! Il est notre père, il ne permettra pas qu'on offense ses
sujets; car enfin vous autres, vous avez beau trembler, le tzar est
notre père, peut-être!
--Certainement! dirent les paysans d'une voix contenue.
--Eh bien! nous irons jusqu'à lui: il ne nous abandonnera pas! Ne pleure
pas, toi, dit-il à Fédotia, qui s'appuyait sur sa poitrine. Viens chez
ma mère. Je te dis que je ne serai pas soldat.
Le groupe se dispersa. Le prêtre regarda les deux fiancés jusqu'au
moment où ils disparurent sous la porte basse de la demeure de Savéli,
puis il rentra chez lui, le coeur gros. Faudrait-il que sa pauvre femme
eût pour surcroît de peine le spectacle d'une révolte au village?