_Première rédaction[178]._--Froissart déclare qu'il veut composer son
livre en s'appuyant sur les vraies Chroniques jadis faites et
rassemblées par Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége, qui
travailla à cette œuvre, tant qu'il vécut, avec un grand soin et tout
le zèle imaginable, et à qui il en coûta beaucoup pour l'exécuter.
Mais quelques frais qu'il dût s'imposer, ce seigneur ne les épargna
point, car il était riche et puissant: il les pouvait bien supporter;
et de lui-même il était généreux, magnifique et courtois, il ne
regardait pas à la dépense. Aussi fut-il en son vivant l'ami intime de
monseigneur Jean de Hainaut, dont il est souvent question dans ce
livre, et à juste titre, car le sire de Beaumont fut le chef de
plusieurs belles expéditions et le proche parent des rois; grâce à
cette intimité, Jean le Bel fut initié à de nobles besognes qui sont
racontées ci-dessous.
[178] Les manuscrits de la première rédaction sont désignés dans
les variantes sous la rubrique _Mss. A_. Comme les prologues
méritent une attention toute spéciale à divers points de vue,
notre analyse sommaire devient presque une traduction, toutes les
fois que l'importance du texte semble l'exiger.
«Quant à moi, qui ai entrepris de composer ce livre, j'ai toujours
fréquenté avec prédilection les nobles et grands seigneurs, tant en
France qu'en Angleterre, en Écosse, en Bretagne et autres pays, et
j'ai pu ainsi les connaître et m'instruire en leur compagnie. Toujours
aussi, je me suis spécialement enquis, autant qu'il était en mon
pouvoir, des guerres et des aventures, surtout depuis la fameuse
bataille de Poitiers où le noble roi Jean de France fut fait
prisonnier, car auparavant j'étais encore jeune d'âge et
d'intelligence. Et pourtant j'entrepris par une insigne hardiesse,
à peine sorti de l'école, de rimer[179] et d'écrire l'histoire
des guerres dessus dites et de porter en Angleterre le livre tout
compilé, ce que je fis. Et je présentai alors ce livre à très-haute et
très-noble dame, Philippe de Hainaut, reine d'Angleterre, qui le reçut
avec joie et me donna bonne récompense.
[179] _Mss. A 7 à 19, 23, 30 à 36_ à rimer et à ditter. F{o} 1
v{o}.--_Mss. A 1 à 6, 20 à 22, 24 à 29_: à dittier et à rimer. 19
mss., qui appartiennent à sept familles différentes, donnent la
première leçon, tandis qu'on ne trouve la seconde que dans 13
mss. répartis entre trois familles seulement, dont les deux
dernières sont un simple abrégé de la première. On doit donc, du
moins au point de vue de la critique diplomatique, donner la
préférence à la première leçon sur la seconde.
Or, il se peut que ce livre ne soit pas élaboré et composé avec le
soin que telle chose requiert, car les faits d'armes sont si chèrement
achetés qu'ils doivent être attribués et loyalement départis à qui de
droit. Donc, pour m'acquitter envers tous comme de raison, j'ai
entrepris de parfaire cette histoire, en m'appuyant pour la composer
sur l'autorité devant dite, à la prière et requête de mon cher
seigneur et maître, Robert de Namur, seigneur de Beaufort sur Meuse, à
qui je veux devoir amour et obéissance. Que Dieu m'accorde la grâce de
faire chose qui lui puisse plaire!» P. 210 et 212.
Froissart nomme parmi les preux les plus illustres de son temps--en
Angleterre: le roi Édouard III, le prince de Galles son fils, le duc
de Lancastre, Renaud de Cobham, Gautier de Mauny en Hainaut, Jean
Chandos, Frank de Halle;--en France: Philippe de Valois, le roi Jean
son fils, Jean roi de Bohême, le comte d'Alençon, le comte de Foix,
Jean de Saintré, Arnoul d'Audrehem, Boucicaut, Guichart d'Angle, les
seigneurs de Beaujeu, père et fils. P. 211 et 212.
_Première rédaction revisée[180]._--Froissart se veut appliquer à
écrire et mettre en prose les merveilles et les beaux faits d'armes
qui ont signalé les guerres de France, d'Angleterre et des royaumes
voisins, d'après le récit véridique des vaillants hommes qui ont été
les héros de ces hauts faits et aussi de plusieurs rois d'armes et
maréchaux qui, par position, doivent être des rapporteurs impartiaux
et désintéressés de telles besognes. P. 1.
[180] Les manuscrits de la première rédaction revisée sont
désignés dans les variantes sous la rubrique _Mss. B_.
«Il est vrai que feu messire Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de
Liége, a pris plaisir, en son temps, à raconter quelque chose de
ces faits d'armes dans ses Chroniques. Et moi aussi, j'ai pris plaisir
à historier et enrichir ce livre, d'après le récit des témoins dont je
viens de parler, sans prendre fait et cause pour personne, sans mettre
l'un plus en lumière que l'autre. Au contraire, les hauts faits des
braves, de quelque pays qu'ils soient, sont mis ici dans tout leur
jour, car ce serait un péché et une indignité de les laisser dans
l'oubli ou de les passer sous silence. P. 1 et 2.
J'ai dit tout d'abord que j'ai à parler de merveilles. Assurément,
tous ceux qui liront ce livre se pourront et devront bien émerveiller
des grandes aventures qu'ils y trouveront. Car je crois que, depuis la
création du monde et que l'on a commencé à porter les armes, on ne
trouverait en nulle histoire tant de merveilles et de hauts faits,
comme il en est advenu pendant les guerres dessus dites, par terre et
par mer, dont je ferai mention ci-dessous. Éloge de Prouesse.... P. 2.
Or donc tous les jeunes gentilshommes, qui se veulent avancer, doivent
avoir ardent désir d'acquérir le fait et la renommée de prouesse, afin
d'être mis au rang des preux, et considérer comment leurs
prédécesseurs, dont ils sont les héritiers et dont ils portent les
armes, sont honorés et recommandés pour leurs hauts faits. Je suis sûr
que, s'ils lisent ce livre, ils y trouveront autant de grands faits et
de belles apertises d'armes, de dures rencontres, de forts assauts, de
fières batailles et de toutes autres actions qui relèvent de Prouesse,
que dans n'importe quelle histoire, soit ancienne, soit nouvelle. Il y
aura là pour eux une invitation et un encouragement à bien faire, car
la mémoire des braves et le souvenir des preux attisent et enflamment
à bon droit les cœurs des jeunes bacheliers qui tendent à toute
perfection d'honneur, dont Prouesse est le fondement principal et le
certain ressort. P. 2 et 3.
Et aussi je n'admets pas qu'un bachelier s'excuse sur sa pauvreté pour
ne pas suivre la carrière des armes, pourvu qu'il soit doué de
l'aptitude corporelle indispensable à la guerre, mais je veux qu'il
enlève la fortune de haute lutte et la prenne d'assaut à force
d'énergie. Il trouvera bientôt de hauts et nobles seigneurs qui
s'occuperont de lui, s'il le mérite, l'aideront et l'avanceront, s'il
en est digne, et le traiteront selon sa valeur. En outre, il surgit
dans la carrière des armes tant d'événements extraordinaires et de
belles aventures qu'on ne saurait imaginer les fortunes qui s'y
poussent; et vous verrez en ce livre, si vous le lisez, comment
plusieurs chevaliers et écuyers se sont faits et avancés plus par leur
prouesse que par leur naissance.... P. 3 et 4.
On voit encore tel preux bachelier s'asseoir par le plus insigne
honneur à table de roi, de prince, de duc et de comte, là où plus
noble de sang et plus riche d'avoir ne s'est point assis. Car, de même
que les quatre évangélistes et les douze apôtres sont plus proches de
Notre-Seigneur, ainsi les preux sont plus proches d'Honneur et plus
honorés que les autres; et c'est bien raison, car ils conquièrent le
nom de preux à force de souffrances, de labeurs, de soucis, de
veilles, de marches forcées jour et nuit, sans trêve. Et quand leurs
hauts faits sont vus et connus, ils sont racontés et proclamés, comme
il est dit ci-dessus, écrits et enregistrés dans les livres et les
Chroniques.... Ainsi va le monde. Les vaillants hommes affrontent le
péril dans les combats pour s'avancer et accroître leur honneur; le
peuple s'entretient d'eux et de leurs aventures; les clercs écrivent
et enregistrent leurs faits et gestes. P. 4 et 5.
Il est remarquable que Prouesse a régné, tantôt dans un pays, tantôt
dans un autre. Après avoir fleuri d'abord en Chaldée avec Ninus et
Sémiramis, elle a régné successivement--en Judée, avec Josué, David et
les Machabées,--en Perse et en Médie avec Cyrus, Assuérus et
Xercès,--en Grèce avec Hercule, Thésée, Jason et Achille,--à Troie
avec Priam, Hector et ses frères,--à Rome, pendant cinq cents ans
environ, avec les sénateurs, consuls, tribuns et centurions jusqu'à
l'époque de Jules César, le premier empereur romain, dont tous les
autres sont descendus. P. 6.
De Rome, Prouesse est venue demeurer en France avec Pépin, Charlemagne
son fils, roi de France et d'Allemagne et empereur de Rome, et avec
les autres nobles rois leurs successeurs. Ensuite, Prouesse a régné
longtemps en Angleterre par le fait du roi Édouard III et du prince de
Galles son fils, car de leur temps les chevaliers anglais ou alliés au
parti anglais ont fait autant de belles apertises d'armes, de grandes
bacheleries et de hardies emprises que chevaliers en peuvent faire,
comme on le verra ci-après en ce livre. P. 6.
J'ignore si Prouesse se veut encore avancer au delà de l'Angleterre ou
si elle veut revenir sur ses pas, car elle a fait le tour des
royaumes et des pays ci-dessus nommés, elle a régné et séjourné plus
ou moins parmi les divers peuples, selon son caprice; mais j'en ai
assez dit sur ces bizarres révolutions du monde. Je reviens à la
matière dont j'ai parlé en commençant, et je vais raconter comment la
guerre éclata d'abord entre les Anglais et les Français. Et pour qu'au
temps à venir on puisse savoir qui a composé cette histoire et qui en
a été l'auteur, je me veux nommer. On m'appelle, qui me veut faire
tant d'honneur, sire Jean Froissart, né dans le comté de Hainaut, en
la bonne, belle et frisque ville de Valenciennes.» P. 6 et 7.
_Seconde rédaction[181]._--«Afin[182] que les grands faits d'armes qui
ont signalé les guerres de France et d'Angleterre, soient enregistrés
dignement, et que les braves y puissent prendre exemple, je me veux
appliquer à les mettre en prose. Il est vrai que feu messire Jean le
Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége, raconta, en son temps,
quelque chose de ces faits d'armes dans ses Chroniques. Or, j'ai
ajouté des développements à ce livre et à cette histoire au moyen
d'une enquête impartiale que j'ai faite, en voyageant à travers le
monde et en interrogeant les vaillants hommes, chevaliers et écuyers,
sur les actions où ils ont pris part. J'ai surtout recherché, en
France comme en Angleterre, les rois d'armes et maréchaux, pour mieux
savoir la vérité, car ils sont par leur fonction même des narrateurs
aussi équitables que bien informés, et je crois qu'ils n'oseraient par
point d'honneur mentir en telle matière. Dieu aidant, j'ai fait, écrit
et composé ce livre avec les matériaux ainsi recueillis, sans mettre
l'un plus en lumière que l'autre; au contraire, la belle action d'un
preux, dans quelque camp qu'il soit, est ici pleinement racontée et
exposée, comme le lecteur pourra s'en apercevoir. Et pour que la
postérité sache sûrement quel est l'auteur de ce livre, on m'appelle
sire Jean Froissart, prêtre[183], né en la ville de Valenciennes.
Ce livre m'a coûté beaucoup de peine, beaucoup d'efforts de toute
sorte; et je n'ai pu venir à bout de le compiler qu'en m'imposant de
durs labeurs et même en m'expatriant; mais avec du zèle et de la bonne
volonté, on triomphe de tous les obstacles, et ce livre en est la
preuve.» P. 209.
[181] La seconde rédaction est représentée par les manuscrits
d'Amiens et de Valenciennes.
[182] Ceci est une traduction à peu près littérale du prologue du
ms. d'Amiens dont le prologue du ms. de Valenciennes ne diffère
que par des variantes insignifiantes.
[183] Froissart se désigne ainsi dans le prologue des mss. A:
«Pour tous nobles cuers encouragier et eulx monstrer exemple et
matière d'onneur, _je Jehan Froissart_ commence à parler après la
relation faicte par monseigneur Jehan le Bel.» Ms. A 1, f{o} 2.
On voit que Froissart parle ici de lui-même sur un ton beaucoup
plus modeste; mais ce qui est surtout remarquable, c'est qu'il ne
fait pas suivre encore son nom de la mention de la qualité de
prêtre. On lit dans les mss. A 18, 19, 23 à 36: «Je, _sire_ Jehan
Froissart.» F{o} 1 v{o}.
Froissart nomme parmi les preux les plus illustres de son temps--en
Angleterre: Édouard III, le prince de Galles son fils, les deux ducs
de Lancastre Henri et Jean son gendre, le comte de Warwick, Renaud de
Cobham, Jean Chandos, Gautier de Mauny, Jacques d'Audley, Pierre
d'Audley, Robert Knolles, Hugues de Calverly;--en France, Philippe de
Valois, le roi Jean son fils, le duc de Bourgogne, Charles de Blois,
le duc de Bourbon, le comte d'Alençon, Louis d'Espagne, Bertrand
Duguesclin, Arnoul d'Audrehem. P. 211.
_Troisième rédaction[184]._--Le prologue de la troisième rédaction est
la reproduction à peu près textuelle du prologue de la première
rédaction revisée.
[184] La troisième rédaction n'est représentée que par le
manuscrit de Rome.
On n'y trouve qu'une addition qui mérite d'être relevée, mais elle a
une importance capitale. Dès les premières lignes du manuscrit de
Rome, Froissart s'intitule: _Je, Jean Froissart_, TRÉSORIER ET
CHANOINE DE CHIMAY. P. 212.