Si l'exactitude de Froissart peut être mise en doute, ce que personne
ne conteste, c'est le charme du narrateur, le talent de l'écrivain,
pour ne pas dire du peintre. Ce charme est vraiment irrésistible, il a
parfois été inspirateur; et ce n'est pas une médiocre gloire pour
l'auteur des Chroniques d'avoir contribué puissamment à éveiller le
génie de l'un des plus grands enchanteurs de ce siècle, de Walter
Scott.
Ce qui fait goûter un si vif agrément à la lecture de Froissart
prosateur, c'est que la pensée ou le sentiment y porte toujours
l'expression: le procédé, le métier, l'école ne se trahit nulle part;
on sent que l'on a affaire à un homme, non à un rhéteur ou, comme on
dirait aujourd'hui, à un virtuose. Aussi, les beautés du chroniqueur
n'ont-elles rien d'artificiel, d'apprêté, rien qui sente la serre
chaude: elles fleurissent souvent au milieu même des aspérités ou
de la rusticité inculte de la langue, et elles ont moins d'éclat que
de parfum.
Toutefois, au point de vue littéraire, comme au point de vue
historique, on n'a peut-être pas rendu jusqu'à ce jour pleine justice
à Froissart, parce qu'on ne le connaissait pas tout entier. La
troisième rédaction du premier livre, dont la publication est
très-récente, nous montre une face inattendue et nouvelle du génie du
grand chroniqueur. Dans cette rédaction qui date des dernières années
de sa vie, Froissart, mûri sans doute par l'âge et l'expérience, fait
preuve d'une profondeur d'observation qu'aucun écrivain n'a surpassée.
Il suffit, pour s'en convaincre, de lire cet admirable portrait de la
nation anglaise.
«Englès sont de mervilleuses conditions, chaut et boullant, tos esmeu
en ire, tart apaisié ne amodé en douçour; et se delittent et
confortent en batailles et en ocisions. Convoiteus et envieus sont
trop grandement sus le bien d'autrui, et ne se pucent conjoindre
parfaitement ne naturelment en l'amour ne aliance de nation estragne,
et sont couvert et orguilleus. Et par especial desous le solel n'a nul
plus perilleus peuple, tant que de hommes mestis, comme il sont en
Engleterre. Et trop fort se diffèrent en Engleterre les natures et
conditions des nobles aux hommes mestis et vilains, car li gentilhomme
sont de noble et loiale condition, et li communs peuples est de fêle,
perilleuse, orguilleuse et desloiale condition. Et là où li peuples
vodroit moustrer sa felonnie et poissance, li noble n'aueroient point
de durée à euls. Or sont il et ont esté un lonch temps moult bien
d'acort ensamble, car li noble ne demande au peuple que toute raison.
Aussi on ne li soufferroit point que il presist, sans paiier, un
oef ne une poulle. Li homme de mestier et li laboureur parmi
Engleterre vivent de ce que il sèvent faire, et li gentilhomme, de
lors rentes et revenues; et se li rois les ensonnie, il sont paiiet,
non que li rois puist taillier son peuple, non, ne li peuples ne le
vodroit ne poroit souffrir. Il i a certainnes ordenances et pactions
assisses sus le staple des lainnes, et de ce est li rois aidiés au
desus de ses rentes et revenues; et quant ils fait gerre, celle
paction on li double. Engleterre est la terre dou monde la mieulz
gardée[175].»
[175] P. 214.
Quelle vigueur de coloris, quelle justesse de ton, et comme le peintre
a fait puissamment saillir tous les traits caractéristiques de son
modèle! Aussi le portrait n'est pas moins vivant, moins ressemblant
aujourd'hui qu'il y a quatre siècles.
Les termes empruntés à la peinture viennent naturellement sous la
plume quand on parle de l'auteur des Chroniques: c'est que Froissart
est avant tout un peintre dont les tableaux présentent les mêmes
caractères que ceux des maîtres de l'école flamande. Il a le plus
souvent la grâce naïve[176], la candeur expressive de Jean van Eyck
son contemporain, ou d'Hemling; mais le beau portrait du peuple
anglais prouve qu'à l'occasion il possède aussi la touche large, le
dessin correct d'Antoine van Dyck. Quand on lit dans la première
rédaction la narration si chaude, si colorée, si pleine de mouvement,
des journées de Crécy ou de Poitiers, on croit être devant des
batailles de Rubens. Relisez, car vous devez l'avoir lu, le ravissant
épisode de la partie d'échecs entre Édouard III et la belle comtesse
de Salisbury dans la seconde rédaction, et vous conviendrez que les
Hollandais eux-mêmes, Miéris, Metzu, n'ont jamais peint scène
d'intérieur avec une finesse plus exquise. Et toutes les scènes de la
chevauchée à travers le pays de Foix, le Béarn, en compagnie d'Espaing
de Lyon, ne dirait-on pas autant de toiles de Téniers qui se déroulent
successivement devant nos yeux!
[176] Froissart n'a parfois besoin que d'un coup de crayon pour
donner la vie à ses figures. Il dit, par exemple, p. 219 de ce
volume, en parlant de la reine Isabelle, mère d'Édouard III: «Si
estoit elle très belle dame et feminine et doucement enlangagie.»
Voilà bien cette heureuse simplicité, ce naturel aimable jusque
dans sa négligence que goûtait tant Fénelon. Et deux pages plus
loin, à propos du séjour d'Isabelle et de son jeune fils Édouard
à la cour de Charles de Valois: «Et les veoit li rois volentiers
et prendoit à la fois grant plaisance ou jone Edouwart, car il
estoit biaus fils et rians; et s'esbatoit li rois, qui estoit son
oncle, en ses jonèces.» P. 221. N'y-a-t-il pas ici comme un rayon
de cette grâce suave et légère qui est l'atticisme de la France?
Certains critiques prétendent que l'on trouve en raccourci dans
l'_Iliade_ d'Homère tous les développements ultérieurs de la
civilisation grecque. De même, Froissart résume avec éclat les divers
aspects de ce génie du pittoresque intime, familier, à la fois
individualiste et pathétique, par où les maîtres de l'école flamande
ont introduit dans l'art comme un nouveau monde.
Il ne faut donc pas s'étonner de la prédilection que la France de
l'Escaut a toujours témoignée pour l'auteur des Chroniques; elle
retrouve en lui, non-seulement un de ses plus glorieux enfants, mais
encore le représentant peut-être le plus complet des rares qualités
qui la distinguent; elle se reconnaît dans cet écrivain qui sait
joindre à tant de dons heureux, une patience à toute épreuve, une
persévérance infatigable.
Qui ne serait saisi d'admiration en voyant que Froissart a remis sur
le métier et refondu complétement, à deux reprises différentes, un
ouvrage d'une étendue aussi considérable que son premier livre! De
quelle vocation impérieuse il fallait être animé pour recueillir des
matériaux historiques au prix de voyages lointains, de chevauchées par
monts et par vaux, d'enquêtes poursuivies pendant près de cinquante
ans! La vieillesse elle-même ne ralentit pas le zèle du chroniqueur;
il était plus que sexagénaire lorsqu'il entreprit de remanier une
dernière fois son premier livre, et tout porte à croire qu'il ne
déposa la plume qu'avec la vie. L'amour, a dit Pascal, est un éternel
recommenceur. Froissart aimait tant les beaux faits d'armes, les
hautes _emprises_, les nobles aventures, qu'il en recommença le récit
jusqu'à sa mort.
* * * * *
Je manquerais à mon devoir si je ne remerciais, avant de terminer
cette Introduction, la Société de l'histoire de France de l'honneur
insigne qu'elle m'a fait en me choisissant comme éditeur de Froissart.
M. Jules Desnoyers, secrétaire de la Société, M. Léopold Delisle,
président du comité de publication, MM. Jules Quicherat, Jules Marion,
Henri Bordier, membres du même comité, qui m'ont présenté au choix du
conseil, ont particulièrement droit à mes remercîments.
M. Léopold Delisle mérite un hommage spécial. Le premier, il a eu
l'idée de me proposer pour une édition dont la Société l'a nommé
commissaire responsable; il a revu les épreuves avec cette conscience
qu'il apporte dans tous ses travaux. Que d'utiles conseils il m'a
donnés! Que d'erreurs son esprit vraiment critique a fait disparaître
de mon travail! Du reste, j'ai de vieille date tant d'obligations à
l'éminent diplomatiste, que depuis longtemps je ne les compte plus.
J'éprouve même quelque plaisir à voir ma dette s'accroître de jour en
jour, car je sens que, si grande que doive être ma reconnaissance,
elle n'égalera jamais mon estime.
Après M. Delisle, c'est à M. Natalis de Wailly que je suis le plus
redevable. Le savant conservateur de la Bibliothèque impériale ne m'a
pas seulement facilité le prêt des manuscrits dont j'avais besoin; il
m'a gracieusement autorisé à lui soumettre les difficultés qui
pouvaient m'arrêter, et je n'ai jamais eu recours en vain à son esprit
si précis, si logique, à sa science approfondie de l'ancien français.
Parmi les philologues qui ont bien voulu m'aider à résoudre certains
problèmes relatifs à l'établissement du texte, il m'est doux de
compter aussi l'habile éditeur des _Anciens poëtes de la France_, mon
ancien et cher maître, M. Guessard.
Je me reprocherais de ne pas rendre hommage ici à la mémoire de M.
Victor Le Clerc, car c'est surtout à l'instigation de ce savant
illustre que j'ai dirigé mes études vers le quatorzième siècle. Un des
meilleurs amis de M. Le Clerc, M. Guigniaut n'a pas peu contribué
aussi, par la bienveillance qu'il m'a témoignée en toute circonstance,
à me mettre en mesure d'entreprendre le travail dont je publie
aujourd'hui le premier volume.
Son Exc. M. le ministre de l'instruction publique doit figurer au
premier rang des bienfaiteurs de cette édition. Sur la proposition
de M. Bellaguet, l'un des membres fondateurs de la Société de
l'histoire de France, M. Duruy a daigné me confier en 1867 et 1868
deux missions qui m'ont permis d'étudier tous les manuscrits de
Froissart conservés dans les bibliothèques publiques ou particulières
de l'Europe. Je m'estime heureux d'avoir reçu ce témoignage de haute
bienveillance d'un ministre profondément patriote et qui s'est dévoué
avec autant d'ardeur que de succès au progrès de l'instruction
populaire.
Je n'ai pas trouvé moins de bienveillance au Ministère de la Maison de
l'Empereur et des Beaux-Arts dont je dépends en qualité d'archiviste
aux Archives de l'Empire. Sur la proposition d'un chef excellent et
trop érudit pour ne pas encourager l'érudition, M. Huillard-Bréholles,
grâce à l'appui de MM. L. de Laborde et A. Maury qui se sont succédé
dans la Direction générale des Archives de l'Empire, de M. le baron
Dard, chef du personnel au Ministère de la Maison de l'Empereur, Son
Exc. M. le maréchal Vaillant m'a généreusement accordé les congés qui
m'étaient nécessaires pour recueillir par toute l'Europe les matériaux
d'une édition des Chroniques de Froissart.
A la recommandation de M. Guizot, président de la Société de
l'histoire de France et de M. Thiers, membre du Conseil de cette
Société, Son Ém. le cardinal Antonelli a bien voulu m'ouvrir, par une
faveur spéciale, l'accès de la bibliothèque du Vatican en dehors des
heures de travail ordinaires. Je prie ces trois illustres hommes
d'État d'agréer l'expression de ma plus vive gratitude.
Je dois également des remercîments à une foule de savants ou d'hommes
du monde, tant Français qu'étrangers, qui sont venus à mon aide
avec une si parfaite obligeance. Le défaut d'espace me condamne à
nommer seulement: à Paris, M. le duc de Mouchy[177], Mme la duchesse
de la Rochefoucauld, M. le baron de Witte; MM. Douet d'Arcq, Lot,
Demay, Meyer, Gautier, Claude, Émile Mabille, Michelant, Servois,
Anatole de Barthélemy, Alphonse de Ruble, de Beaucourt, Mannier, P.
Lacroix, Borel d'Hauterive, Godefroy, Longnon;--en province, MM.
Castan de Besançon, Garnier d'Amiens, Desplanque de Lille, Caffiaux de
Valenciennes, Gouget de Bordeaux, Caron et A. d'Héricourt d'Arras,
Dorange de Tours, Pont de Toulouse;--en Suisse, M. Steiger de
Berne;--en Belgique, MM. Gachard et Pinchart de Bruxelles, Kervyn de
Lettenhove de Saint-Michel-lez-Bruges;--en Hollande, MM. Campbell de
la Haye et du Rieu de Leyde;--à Rome, Son Ém. le cardinal Pitra, le R.
P. Theiner, archiviste du Vatican; à Vienne, M. Ferdinand Wolf
fils;--en Prusse, MM. Pertz de Berlin, Pfeiffer de Breslau, prince de
Puckler-Muskau à Branitz;--enfin en Angleterre, MM. Stevenson du
Record-Office, Holmes et Granville du British Museum, lord Ashburnham
à Ashburnham-Place, sir Thomas Phillipps à Cheltenham.
[177] M. le duc de Mouchy, en consentant avec tant de bonne grâce
à me prêter son précieux manuscrit, a rendu à la Société de
l'histoire de France et à son éditeur un service de premier
ordre.
J'ai trouvé dans ce dernier pays surtout un accueil que je n'oublierai
pas. L'Angleterre, dont tant de côtés sont admirables, ne m'a pas été
moins douce qu'elle ne le fut il y a quatre siècles pour Froissart
lui-même: le savant M. Stevenson m'a reçu avec cette bonté
affectueuse qui rappelle les mœurs patriarcales de l'Écosse, son pays
d'origine; et la magnifique hospitalité d'Ashburnham-Place m'a remis
en mémoire ce que l'auteur des Chroniques raconte de son séjour chez
les grands seigneurs contemporains d'Édouard III.
Plus heureux que Johnes, dont la traduction parut au plus fort des
guerres terribles qui ont ensanglanté le commencement de ce siècle,
l'éditeur de la Société de l'histoire de France publie son travail à
une époque où la France et l'Angleterre, associées l'une à l'autre par
une alliance déjà éprouvée, tendent de plus en plus à établir entre
elles un échange fécond d'idées, de sentiments et d'intérêts. Loin de
chercher à raviver le souvenir des luttes anciennes, celui qui écrit
ces lignes n'a rien tant à cœur que l'union intime de deux grands
pays trop longtemps rivaux, et il dédie cette édition à l'alliance
libérale, pacifique, civilisatrice de la France et de l'Angleterre.
Paris, 1er mai 1869.