DE L'EXACTITUDE RELATIVE DE FROISSART.

La conscience de Froissart n'est pas moins incontestable que sa bonne

foi; mais, de même que celle-ci n'empêche pas toujours la partialité,

la conscience de l'auteur des Chroniques n'exclut point, hélas! un

fréquent défaut de critique. Il serait souverainement injuste de

demander à un chroniqueur qui a dû composer la plupart de ses récits

d'après des témoignages purement oraux l'exactitude matérielle qu'il

est si facile d'atteindre aujourd'hui grâce aux ressources de tout

genre mises à la disposition des historiens depuis la découverte de

l'imprimerie.

Si l'on veut apprécier équitablement le degré de conscience apporté

par Froissart dans la recherche de la vérité, il le faut comparer sous

ce rapport aux autres annalistes ses contemporains: on verra que la

comparaison n'est nullement défavorable au chroniqueur de

Valenciennes.

Assurément, ce qu'il y a de plus défectueux dans l'œuvre de

Froissart, c'est sa chronologie et sa géographie ou plutôt sa

stratégie; et pourtant il est loin de fausser les dates, de confondre

et d'estropier les noms au même degré que tel autre chroniqueur de la

même époque, Jean le Bel, par exemple. Quelques-unes des plus

grossières erreurs de ce volume, Cardueil ou Carlisle placé en

_Galles_[167], _Guillaume_[168] de Douglas et _Louis_[169] de

Crainhem substitués à Jacques de Douglas et à Léon de Crainhem, le

titre de _comte de Richemont_[170] conféré à Robert d'Artois, le noble

et riche Jacques d'Arteveld transformé en simple _brasseur de

miel_[171]: ces erreurs et une foule d'autres sont autant d'emprunts

malheureux faits à la chronique du chanoine de Liége.

[167] Voyez Jean le Bel, _Chroniques_, édit. Polain, t. I, p. 46.

Cf. Froissart, t. I de notre édition, p. 50.

[168] Jean le Bel, t. I, p. 80. Cf. Froissart, t. I, p. 78.

[169] Jean le Bel, p. 135. Cf. Froissart, t. I, p. 151.

[170] Ibid., t. I, p. 95. Cf. Froissart, t. I, p. 105.

[171] Ibid., p. 127. Cf. Froissart, t. I, p. 127.

Combien Froissart est moins inexact que son modèle dans les parties

qui lui appartiennent en propre, telles que le récit des campagnes

d'Écosse[172] de 1333 à 1336 ou de la guerre de Gascogne[173]! Là

encore sans doute notre chroniqueur intervertit souvent l'ordre des

événements, il brouille les dates, surtout il ne se rend pas

toujours un compte bien exact des mouvements stratégiques, il

altère parfois au point de la rendre méconnaissable la forme de

certains noms de personne ou de lieu: il n'en est pas moins vrai

que l'éditeur a pu identifier à peu près sûrement la plupart des

localités d'Écosse ou de Gascogne mentionnées dans les deux longues

narrations dont il s'agit.

[172] P. 316 à 352 de ce volume.

[173] P. 377 à 388.

La géographie de Froissart est même en certains cas d'une exactitude

minutieuse jusque dans les détails les plus infimes. Ainsi dans le

récit de la guerre de Gascogne, l'auteur des Chroniques dit quelque

part que les Français mirent le siége «devant Miremont, qui siet sur

le rivière de Dourdonne[174].» Ce mot de Dourdonne fait supposer au

premier abord qu'il s'agit de la Dordogne: on consulte la carte de

Cassini, et l'on voit que Miramont se trouve à une assez grande

distance de cette rivière. Il ne faudrait pas se presser d'en conclure

que Froissart s'est trompé, car on ne tarde pas à découvrir, si l'on

poursuit cette recherche, que Miramont est en effet situé sur un tout

petit ruisseau qui s'appelle encore aujourd'hui, comme au temps du

chroniqueur, la Dourdoine.

[174] P. 385.

Après Jean le Bel, prenez le continuateur de Guillaume de Nangis, le

moine Jean de Venette ou encore le continuateur des Grandes Chroniques

de France pour les règnes de Philippe de Valois, de Jean et de Charles

V. Personne ne niera que ce dernier principalement se trouvait dans

les conditions les plus favorables pour donner à son œuvre un

caractère particulier d'exactitude: il était à la source des documents

authentiques. De plus, il semble que la maigreur un peu sèche de ses

récits, la discrétion officielle, compassée, de son allure, aurait dû

le préserver des écarts, des faux pas où s'expose et se laisse

inévitablement entraîner le génie primesautier, abondant, aventureux

du chroniqueur de Valenciennes. Et pourtant on n'ignore pas que les

erreurs de tout genre ne sont guères moins nombreuses dans les Grandes

Chroniques de France que dans celles de Jean de Venette et de

Froissart.

Entre les diverses compositions du même genre que nous a léguées le

quatorzième siècle, celle qui soutient avec le plus d'avantage le

contrôle des chartes est la _Chronique des quatre premiers Valois_.

Telle est du moins l'opinion d'un juge dont personne ne récusera la

compétence, M. Léopold Delisle. Dans cette _Histoire du château de

Saint-Sauveur-le-Vicomte_ où il a renouvelé de fond en comble

l'histoire de la première partie de la guerre dite de Cent ans,

le savant membre de l'Institut a eu l'occasion de confronter les

principaux chroniqueurs contemporains de Froissart avec les pièces

authentiques, originales; et c'est la _Chronique des quatre premiers

Valois_ qui a le mieux résisté à une aussi redoutable épreuve; mais

cette chronique ne mesure, soit dans le temps soit dans l'espace,

qu'un champ fort restreint, elle est presque exclusivement

provinciale; il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'elle a dû être

écrite par un Normand.

Des considérations qui précèdent il ressort avec évidence que

Froissart, quoiqu'il ait embrassé dans sa narration l'histoire de

plusieurs pays et qu'il ait donné à son œuvre une étendue tout à fait

exceptionnelle, égale néanmoins, s'il ne surpasse, au point de vue de

l'exactitude, la plupart des chroniqueurs contemporains. D'où vient

donc que l'opinion contraire est passée pour ainsi dire à l'état de

légende, alors que tant d'annalistes du haut moyen âge ou de

l'Antiquité, qui sont peut-être moins exacts que le chroniqueur de

Valenciennes, jouissent sous ce rapport d'une meilleure renommée? La

raison en est que les érudits ont abondamment ce qu'il faut pour

contrôler et rectifier Froissart, pour le percer à jour, tandis que

nombre d'auteurs anciens échappent plus ou moins à la critique par

leur isolement relatif et l'obscurité même dont ils sont enveloppés.

Sans parler d'Hérodote et de Tite-Live aussi mal famés que l'auteur

des Chroniques, est-il bien sûr que les Commentaires de César, par

exemple, si nous en pouvions vérifier pour ainsi dire jour par jour

les moindres détails à l'aide d'une masse énorme de documents de

tout genre analogue à celle qui projette sur l'histoire du quatorzième

siècle ce faisceau de lumière dont les chroniqueurs de la même époque

ont tant de peine à soutenir l'éclat, est-il bien sûr, dis-je, que,

placés dans ces conditions, les Commentaires de César eux-mêmes

garderaient parfaitement intacte leur réputation classique

d'exactitude? Certes, on admirera toujours les belles lignes

architecturales d'un Thucydide ou d'un Salluste qui se dessinent avec

l'harmonie d'un fronton de Phidias dans le ciel lumineux et pur: qui

sait cependant si, le jour où il nous serait donné d'appliquer à ces

incomparables historiens les moyens de contrôle nombreux, variés,

précis dont la critique dispose pour l'époque moderne, nous n'aurions

pas à faire des réserves sur l'exactitude d'une foule de détails

qu'ils ont racontés?

Voilà pourquoi, soit dit en passant, les esprits vraiment soucieux

d'atteindre aussi sûrement que possible, sinon la vérité, du moins la

réalité historique, n'abordent pas volontiers l'étude de l'Antiquité

et notamment des périodes où la pénurie des documents rend le contrôle

multiple, détaillé des faits presque impossible. Le peu qui nous reste

sur ces époques obscures ressemble à ces nuages flottant à l'horizon

que notre imagination façonne à sa guise, où elle met elle-même ce

qu'elle veut y voir. Qui pourrait empêcher un historien des premiers

temps de Rome, pourvu que son érudition procède avec logique, de

donner pleine carrière à sa fantaisie et d'élever gravement les

constructions les plus chimériques? Où il y a si peu de chose, pour ne

pas dire rien, le roi ne perd-il pas ses droits?

La situation change et devient tout autre s'il s'agit de l'histoire de

l'Europe occidentale, surtout à partir du douzième siècle. Depuis

cette époque jusqu'à l'invention de l'imprimerie, il faut convenir

qu'au point de vue de l'exactitude les chroniqueurs qui ont vécu dans

l'intervalle se présentent à la postérité dans des conditions

exceptionnellement défavorables. D'une part, en effet, ils n'ont pas

eu à leur disposition les ressources inépuisables que la presse a

fournies à leurs successeurs: la rareté des manuscrits, des pièces

authentiques, originales, en les forçant à s'appuyer presque

exclusivement sur des témoignages oraux, ne leur a pas permis de

soumettre les faits à une vérification complète, minutieuse,

approfondie. D'autre part, les documents deviennent assez nombreux,

assez variés, assez précis à partir du douzième siècle pour que la

critique y trouve aujourd'hui les instruments dont elle a besoin et

contrôle avec leur aide les compositions historiques contemporaines de

ces documents. Il arrive ainsi que les chroniques, rédigées du

douzième siècle à la fin du quinzième, nous paraissent moins exactes

et les chroniqueurs moins consciencieux qu'avant et après cette date,

quoique cette apparence puisse être dépourvue de fondement. De telles

conditions sont encore plus défavorables pour les chroniqueurs dont

nous parlons, s'ils ont entrepris, comme Froissart et Villani, pour ne

citer que ces deux noms, d'embrasser à la fois l'histoire de plusieurs

pays, et si, comme le chroniqueur de Valenciennes, ils n'ont pas

craint de donner à leur œuvre une étendue supérieure à celle des

monuments du même genre les plus considérables que l'Antiquité nous

ait laissés. A qui ne réfléchit pas à cet ensemble de circonstances,

Froissart peut sembler un prodige d'inexactitude, mais en réalité il

n'y a là qu'un simple malentendu. Ce n'est pas notre chroniqueur qui

est plus inexact que tel annaliste qui l'a précédé, que Richer, par

exemple, c'est nous qui sommes infiniment mieux instruits sur le

quatorzième siècle que sur le dixième: ce n'est pas l'eau de la source

qui est plus froide, c'est notre main qui est plus chaude.

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 48 / 96 题