Froissart a donné à ses récits le titre qui leur convient réellement
en les appelant des Chroniques: c'est ce qu'il ne faut pas perdre un
seul instant de vue lorsqu'on veut l'apprécier équitablement, car on
ne saurait sans injustice demander à un écrivain autre chose que ce
qu'il a voulu faire. S'entourer de tous les renseignements, peser tous
les témoignages, les contrôler les uns par les autres, essayer d'y
démêler la part de la vérité et celle de l'erreur: c'est le devoir,
c'est l'honneur de l'historien vraiment digne de ce beau nom.
Froissart n'eut jamais une ambition aussi élevée, et l'on peut ajouter
qu'il eut raison de ne pas l'avoir. Le clerc de la reine Philippe, le
curé des Estinnes-au-Mont, le chapelain de Gui de Blois vécut toujours
dans une position plus ou moins subalterne qui ne lui assurait pas
l'indépendance absolue ni peut-être les ressources matérielles
indispensables de son temps pour se placer dans les conditions où
l'histoire proprement dite peut éclore et fleurir. En outre, la
plus grande partie de ses Chroniques est consacrée à la narration des
événements contemporains; or il est impossible, quand il s'agit de
faits trop rapprochés, d'atteindre l'harmonie de la composition, la
justesse des proportions par où se manifeste, dans la forme en même
temps que dans le fond, cet esprit de justice distributive qui est
l'âme de l'histoire. Pour atteindre ou plutôt pour poursuivre sûrement
un but si difficile, la prudence commande d'attendre que les
événements se soient massés dans la perspective des siècles. Soit donc
que Froissart ait obéi à la nécessité, soit qu'il ait suivi son
instinct, soit même, si l'on veut, qu'ayant surtout égard à sa
commodité, il ait cédé à des calculs plus ou moins égoïstes, on ne
serait nullement fondé à lui reprocher, dès l'instant où il
s'appliquait au récit des faits contemporains, de n'avoir écrit que
des Chroniques.
Les obligations qui incombent à l'annaliste sont beaucoup moins
sévères et moins étroites que celles auxquelles est astreint
l'historien véritable. Enregistrer pour ainsi dire au jour le jour les
événements les plus marquants tels qu'il les entend raconter autour de
lui: là se borne la tâche modeste du chroniqueur. Aussi, tandis que la
sincérité de l'historien ne va pas sans l'impartialité et sans la
critique judicieuse des divers témoignages, il suffit au chroniqueur,
pour être sincère, de ne pas transmettre un écho trompeur, mensonger,
des bruits d'alentour: la fidélité de la reproduction est tout ce que
l'on attend de sa bonne foi.
A ce point de vue, qui est le seul équitable, on doit rendre hommage à
la sincérité de Froissart. Dans les récits qu'il fait de première
main, on admire généralement, avec la fidélité en quelque sorte
minutieuse de certains détails, cette fidélité plus haute et vraiment
supérieure qui reproduit jusqu'à la couleur des temps et des lieux,
jusqu'au geste et à l'accent des personnages et qui est le privilége
des grands artistes.
Non-seulement le chroniqueur n'a pas besoin, comme l'historien, de
concilier, de fondre dans une harmonie générale les diverses parties
de son œuvre, mais encore il n'est pas tenu à la rigueur de mettre
d'accord les récits différents qu'il donne du même fait, pourvu qu'il
rapporte fidèlement dans chacun d'eux ce qu'il a entendu raconter. En
d'autres termes, plus heureux que l'historien qui doit s'efforcer de
dégager la vérité, l'annaliste n'a qu'à transmettre exactement
l'information telle qu'il l'a reçue, si incomplète, si partiale
qu'elle puisse être, pour s'acquitter envers son lecteur.
Froissart a largement usé et parfois, il faut bien en convenir, un peu
abusé de ces immunités du genre inférieur qu'il avait adopté. Avec un
courage, une persévérance infatigables, il a composé à d'assez longs
intervalles trois rédactions de son premier livre profondément
distinctes les unes des autres, mais il paraît n'avoir jamais songé à
faire ce qu'on appellerait aujourd'hui la critique comparée de ces
différentes rédactions. Il ne tente nulle part de les confronter, de
les rapprocher ou de les opposer entre elles. Qu'elles se confirment
ou qu'elles se contredisent, on dirait que peu lui importe. Il raconte
le même événement une seconde, une troisième fois, avec une allure
aussi dégagée et sans plus de souci de ses récits antérieurs que
quelqu'un qui y serait complétement étranger. Cette habitude est
constante, et l'on ne peut guère citer comme exception qu'un curieux
passage du manuscrit de Rome, c'est-à-dire de la troisième rédaction
où Froissart, non content d'adopter une version tout à fait contraire
à celle qu'on trouve dans les deux rédactions précédentes, prend la
peine de reproduire sa première version pour la contredire et y
opposer le démenti le plus formel[156].
[156] Cf. la page 221 des variantes, lignes 1 à 14 avec la p. 18,
lignes 24 à 30 du texte.
On n'aurait le droit d'adresser des reproches à l'auteur des
Chroniques que s'il avait voulu donner le change sur le caractère
borné, exclusif, intéressé et par suite plus ou moins partial des
témoignages qui ont servi de base à ses récits. Ne semble-t-il pas
avoir prévu cette objection lorsque, dans la première rédaction, avant
de raconter la bataille de Crécy, il prévient loyalement le lecteur
qu'il est surtout redevable de sa narration à des chevaliers du parti
anglais? «Il n'est nulz homs, tant fust presens à celle journée, ne
euist bon loisir d'aviser et ymaginer toute la besongne ensi que elle
ala, qui en seuist ne peuist imaginer ne recorder le verité,
especialement de le partie des François, tant y eut povre arroy et
ordenance en leurs conrois. _Et ce que j'en sçai, je le seuch_ LE PLUS
_par les Englès qui imaginèrent bien leur couvenant_[157].» Au
contraire, l'auteur de la seconde rédaction fait douter de sa parfaite
bonne foi quand, après avoir décrit la journée de Crécy dans un
tableau dont les traits principaux trahissent une origine purement
française, il ajoute néanmoins les lignes suivantes: «... Si
comme cil le tesmoingnent qui y furent _tant d'ung lés comme de
l'autre_, et par lesquelx le pure verité en est escripte[158].» Mais
ces cas sont rares, et d'ordinaire nul défaut de sincérité ne vient
altérer la fidélité pure et simple de reproduction qui recommande les
Chroniques, alors même que l'auteur a composé sa narration sous la
dictée de témoins intéresses, par conséquent avec un caractère de
partialité plus ou moins notoire.
[157] Ms. 6477, f{o} 187 v{o}.
[158] Ms. d'Amiens, f{o} 93.
Il ne faudrait pas se méprendre sur le caractère habituel des
variantes plus ou moins importantes qu'on remarque entre les diverses
rédactions. Ce n'est pas précisément que Froissart dise blanc dans
l'une après avoir dit noir dans l'autre: ce qui ressort surtout de ces
divergences, c'est que les témoins dont le chroniqueur a
successivement reproduit la version, placés dans des camps opposés,
ont envisagé le même fait d'un point de vue différent. L'infatigable
auteur des trois rédactions du premier livre visait sans doute
beaucoup moins à représenter toutes les faces de la réalité historique
qu'à plaire aux maîtres et seigneurs dont il a recueilli les bienfaits
tour à tour; mais qu'importe, puisque, si, comme nous le croyons, il a
été chaque fois un narrateur aussi fidèle que partial, le résultat est
le même pour la postérité! Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un
son, dit le proverbe. Froissart a frappé à toutes les cloches et nous
fait entendre ainsi tous les sons. Son premier livre si riche, si
touffu, avec ses rédactions différentes et parfois contradictoires,
avec ses variantes infinies, rappelle tout à fait ces carillons fameux
des Flandres qui ébranlent les airs par une cadence à la fois si
variée et si profonde. Seulement, à la différence des carillonneurs de
Bruges ou d'Anvers, l'auteur des Chroniques n'essaye pas de fondre
sous son clavier tant de timbres, tant de bruits divers: il se
contente de les noter fidèlement pour les transmettre à la postérité,
laissant à celle-ci le soin d'en dégager cette harmonie de l'histoire
qui s'appelle la vérité.
Cette fidélité de reproduction a été d'autant plus facile à Froissart
qu'il ne paraît animé d'aucun sentiment de haine contre quelqu'un ou
contre quelque chose: il ignore toute espèce de fanatisme; il n'est
obsédé d'aucune de ces passions de caste ou de nationalité qui
offusquent la vue et troublent le jugement. S'il n'avait eu soin de
nous dire qu'il fut prêtre, on l'aurait deviné difficilement en lisant
ses Chroniques[159]; né dans les rangs du peuple, il se préoccupe de
la noblesse outre mesure et montre pour elle une complaisance, une
indulgence parfois excessive; s'il aime avec une tendresse
particulière et vraiment filiale le Hainaut sa patrie, une
prédilection si naturelle ne le rend point injuste pour les autres
pays. A le bien prendre, notre chroniqueur porte en son âme un
idéal qui est l'unique objet de son culte, qui lui dicte ses jugements
sur les faits ainsi que sur les individus: cet idéal, moins étroit que
le patriotisme, presque aussi ardent que la foi religieuse, c'est
l'esprit chevaleresque.
[159] Il est curieux de comparer sous ce rapport Froissart aux
chroniqueurs des siècles précédents: le curé des Estinnes, le
chanoine de Chimay, est beaucoup plus dégagé des préoccupations
ecclésiastiques qu'un Villehardouin ou un Joinville, par exemple;
il a davantage ce qu'on peut appeler _l'esprit laïque_, cet
esprit qui a dispensé la France au seizième siècle de se faire
protestante, et auquel la Révolution française doit ce qu'elle a
de sain, la partie malsaine ayant été recueillie dans l'héritage
de la centralisation monarchique. Il faut juger l'arbre par ses
fruits: la France, animée de cet esprit large, qui est l'une des
faces de son génie, a joui de la _liberté religieuse_ dans les
mœurs aussi bien que dans les lois avant les pays de l'Europe
qui ont embrassé la Réforme.
Cet esprit chevaleresque, qui a constitué tout à la fois l'une des
grandeurs et l'une des faiblesses du moyen âge en général et du
quatorzième siècle en particulier, est aussi la source des meilleures
qualités et des défauts les plus saillants qu'on remarque dans les
Chroniques. Si, comme on l'a dit plus haut, Froissart néglige de
mettre de l'unité dans ses diverses rédactions, c'est qu'évidemment,
malgré la curiosité naturelle de son esprit, il n'attache qu'un prix
assez médiocre aux circonstances accessoires, aux détails de la
narration: ce qui l'intéresse, ce qui l'émeut, ce qui le passionne
par-dessus tout, c'est l'idéal même qui a été le principe vivifiant
des hauts faits qu'il raconte, c'est-à-dire la chevalerie. Aussi, l'on
remarquera que notre chroniqueur s'écarte volontiers de sa réserve
habituelle pour juger les faits ou les hommes et manifester ses
propres sentiments si l'honneur chevaleresque est sérieusement en jeu,
et dans ce cas on peut avoir toute confiance en son impartialité.
C'est en effet la gloire du quatorzième siècle, de ce siècle
d'ailleurs si misérable, que l'esprit magnanime, héroïque de la
chevalerie, y exerça dans l'opinion sinon dans les actes un empire
incontesté et reconnu de tous. En s'inspirant de cet esprit, un
chroniqueur placé comme Froissart dans une position dépendante pouvait
prononcer un jugement sévère sur tel ou tel grand personnage sans
encourir la disgrâce des protecteurs puissants qui se trouvaient
plus ou moins directement atteints par ce jugement. Pour s'en
convaincre, il suffit de lire plus loin ce que Froissart dit à
plusieurs reprises de la déloyauté de Jean III duc de Brabant envers
Philippe de Valois, déloyauté dont un brave chevalier nommé Léon de
Crainhem fut si honteux d'avoir été l'instrument qu'il en mourut. Rien
assurément ne forçait notre chroniqueur à emprunter à Jean le Bel le
récit de cette vilaine action; et pourtant dans ses deux premières
rédactions, composées à une époque où il avait tout intérêt à ménager
la fille de Jean III, Jeanne, femme de Wenceslas, dont il recevait
annuellement les bienfaits, il a fait ressortir, il a flétri avec une
certaine insistance la mauvaise foi du père de la duchesse de
Brabant[160]. Appliquées aux jugements rendus à ce point de vue élevé,
les protestations d'indépendance[161] que l'auteur des Chroniques a
pris soin de renouveler dans les diverses parties de son ouvrage,
méritent une entière créance. Robert de Namur, Wenceslas, Gui de Blois
étaient, comme Froissart lui-même, trop animés de l'esprit de leur
temps pour avoir seulement l'idée d'exercer une influence, une
pression quelconque sur leur protégé en ce qui touche à la chevalerie
et à l'honneur chevaleresque.
[160] P. 151, 161, 437, 438. Cf. Jean le Bel, éd. de M. Polain,
t. I, p. 149 et 150.
[161] Voyez plus haut, p. LIV.
Lors donc que Froissart a varié dans ses sentiments, dans ses
jugements soit sur les individus, soit sur les peuples, on peut être
sûr qu'il a modifié sa manière de voir en toute liberté, en toute
sincérité. Rien n'est plus curieux à cet égard que le changement
qui s'est opéré dans les dispositions de notre chroniqueur à l'endroit
des Anglais: après les avoir admirés d'abord presque sans réserve,
notamment dans la première rédaction de son premier livre, il finit
par les juger dans la troisième rédaction de ce même livre avec la
sévérité la plus perspicace. On se rendra aisément compte de ce
changement si l'on se rappelle ce que nous disions tout à l'heure, à
savoir que l'auteur des Chroniques se place toujours, pour juger les
peuples aussi bien que les individus, au point de vue de la
chevalerie.
La première rédaction où Froissart exalte surtout les Anglais, a été
composée, comme on l'a vu plus haut, de 1369 à 1373. A cette époque,
Froissart venait de passer huit années à la cour d'Édouard III comme
clerc de Philippe de Hainaut, sa compatriote et sa protectrice, qui
l'avait comblé de faveurs. Toutefois, on se tromperait sans nul doute
en attribuant seulement à la reconnaissance personnelle l'enthousiasme
pour l'Angleterre qui éclate à toutes les pages de la première
rédaction: cet enthousiasme a une autre cause plus noble encore et
surtout plus désintéressée. La première rédaction ne comprenait, du
moins sous sa seconde forme, que la partie du règne d'Édouard III
antérieure à 1373, et l'on sait que cette brillante période, signalée
par les victoires de Crécy et de Poitiers, marque l'apogée de la
gloire et de la puissance anglaise. Durant le même temps, la noblesse
normande, transplantée de l'autre côté du détroit, lutta d'esprit
chevaleresque non moins que de courage avec la noblesse française; et
quand on vit le jeune vainqueur de Poitiers servir à table son
royal prisonnier, un tel acte de courtoisie souleva l'admiration de
l'Europe entière. Comment Froissart, l'historien, j'allais dire, le
chantre de la chevalerie, n'aurait-il pas ressenti, lui aussi, pour
l'Angleterre d'Édouard III et du Prince Noir, un enthousiasme qui ne
fut jamais ni plus légitime ni plus universel?
Tout était bien changé lorsque, trente ans plus tard, notre
chroniqueur, devenu chanoine de Chimay, entreprit d'écrire la
troisième rédaction de son premier livre. L'infortuné Richard II,
dépouillé de sa couronne par un usurpateur, venait de périr
misérablement après avoir subi les plus indignes traitements; et
Froissart avait dû éprouver une profonde douleur en voyant disparaître
dans la personne de ce prince, qui l'avait si bien accueilli lors de
son dernier voyage en Angleterre, le petit-fils de Philippe de
Hainaut, le fils du Prince Noir, le rejeton d'une dynastie qu'il
aimait[162]. D'ailleurs, comme ces tempêtes qui soulèvent jusqu'à la
surface les monstres endormis au sein des mers, les troubles
précurseurs de la déposition, de la mort de Richard avaient mis à nu
et pour ainsi dire déchaîné ce fond d'égoïsme effréné, indomptable,
barbare au besoin, que recouvre d'ordinaire le flegme de la race
anglo-saxonne. A partir de ce moment, il est visible que l'Angleterre
cesse d'apparaître à notre chroniqueur comme la terre chevaleresque
par excellence. Froissart se dégoûte du pays des Lancastre et de leurs
sicaires sous l'empire du même sentiment qui le remplissait naguère
d'admiration pour la patrie des Chandos; et s'il continue de rendre
justice dans sa troisième rédaction aux fortes qualités de la nation
anglaise, on s'aperçoit aisément qu'il ne lui accorde plus comme
autrefois sa sympathie.
[162] Justice a été rendue à Richard II par un digne compatriote
de Froissart, M. H. Wallon dans son beau livre intitulé: _Richard
II, Épisode de la rivalité de la France et de l'Angleterre_.
Paris, Hachette, 1864, 2 vol. in-8º. Un art discret est mis dans
cet ouvrage au service d'une science approfondie, d'une
conviction pleine de chaleur contenue; le passé y est étudié pour
lui-même, et l'on n'y trouve aucune de ces allusions par où les
_partisans_ déguisés en historiens mettent ce qu'ils appellent
l'amorce aux passions de leurs contemporains. Aussi le livre de
M. Wallon a-t-il échappé à la mode, mais en revanche il ne se
fanera pas.
Il est une nation au sujet de laquelle les sentiments de Froissart
n'ont jamais varié: c'est la nation allemande pour laquelle il laisse
percer partout l'aversion la plus profonde. Il importe d'autant plus
de constater ici ce fait qu'on y trouve l'occasion de signaler un
trait saillant du caractère de notre chroniqueur qui n'est pas une des
moindres garanties de sa sincérité, je veux dire le désintéressement.
Il n'y eut jamais d'âme plus française que celle de Froissart, parce
qu'il n'y eut jamais d'âme plus chevaleresque et plus désintéressée.
Admirer le courage, l'honneur, la générosité, la magnificence, la
beauté et faire partager, en les racontant dignement, cette admiration
à la postérité: tel semble avoir été le but dominant du chroniqueur
d'un bout à l'autre de sa carrière; le souci de sa personne, de ses
intérêts ne paraît avoir joué dans sa vie qu'un rôle tout à fait
secondaire. Froissart sait joindre, comme les génies vraiment
français, à l'activité féconde, à l'inspiration créatrice, au labeur
tenace, l'esprit de désintéressement et l'absence de préoccupation
personnelle, tandis que dans d'autres pays, l'égoïsme plus ou moins
âpre des artistes hors ligne est presque toujours le principal ressort
de leur force. Il ne faut donc pas s'étonner si l'auteur des
Chroniques juge sévèrement les Allemands et s'il saisit toutes
les occasions d'exprimer cette sévérité. Ce qu'il leur reproche avec
insistance, c'est d'être dévorés d'une convoitise insatiable, c'est de
présenter dans leur caractère un mélange inouï d'insolence et de
platitude, c'est de faire prendre en dégoût les qualités mêmes qui les
distinguent, en les mettant toujours au plus offrant et dernier
enchérisseur[163]. Du reste, le mépris pour la bassesse et la vénalité
tudesques n'est pas moins marqué dans la chronique de Jean le
Bel[164]. Cet esprit désintéressé, chevaleresque, constituait
évidemment, dès le quatorzième siècle, une sorte de courant moral qui
creusera toujours, qu'on ne l'oublie pas, un fleuve cent fois plus
large et plus profond que le Rhin entre l'Allemagne et la France de
l'Escaut ou de la Meuse. Toutefois, Jean le Bel et Froissart ont
peut-être conclu un peu vite du particulier au général; ils se
seraient montrés plus justes en admettant des circonstances
atténuantes: l'âpreté au gain est le défaut des races laborieuses et
intelligentes, mais pauvres. Quant à la servilité obséquieuse, elle
est la dépravation du penchant le plus profond, le plus
caractéristique des natures germaniques qui les porte à l'enthousiasme
en présence de toutes les manifestations de la force. L'Allemagne est
essentiellement naturaliste: elle n'a pas seulement le génie, elle a
le culte de la force. La France, au contraire, est humaine par
excellence: sans doute elle est loin de manquer de ce génie de la
force sans lequel il n'y a point de grande race, mais elle y joint
une adoration de la faiblesse, du malheur qui va parfois jusqu'à
je ne sais quelle folie sublime. Aussi, je le dis avec une conviction
moins ardente que raisonnée, le jour où notre généreuse nation
disparaîtrait de la scène du monde, c'est le cœur même de l'humanité
qui aurait cessé de battre.
[163] P. 395, 437, 449. On retrouvera des passages analogues et
plus significatifs encore dans tous les volumes de cette édition.
[164] Voyez Jean le Bel, édit. Polain, t. I, p. 122, 125, 133.
Soit que l'on compare les diverses rédactions du premier livre au
point de vue de leurs ressemblances, soit qu'on les confronte sous le
rapport de leurs divergences, on voit que l'esprit désintéressé,
chevaleresque de Froissart et la fidélité, sinon l'impartialité de ses
récits, ressortent victorieusement de cette comparaison. Les limites
imposées à cette Introduction ne permettent pas d'entreprendre ici un
pareil travail qui trouverait mieux sa place dans les dissertations
critiques dont le plan a été esquissé plus haut[165]. Cette
publication, on peut le dire dès maintenant, confirmera pleinement, au
point de vue de la sincérité des sentiments et des jugements, le
témoignage que Froissart se rend à lui-même, lorsqu'il dit dans le
prologue de la première rédaction revisée: «.... J'ai ce livre
hystoriiet et augmenté.... à le relation et conseil des dessus dis,
_sans faire fait, ne porter partie, ne coulourer plus l'un que
l'autre_, fors tant que li biens fais des bons, de quel pays qu'il
soient, qui par proèce l'ont acquis, y est plainnement veus et
cogneus, car _de l'oublier ou esconser, ce seroit_ PECHIÉS[166]....»
[165] Voyez la seconde partie de cette Introduction, chap. III,
p. XCVIII.
[166] P. 1 et 2.