L'orthographe du texte comme des variantes est la reproduction fidèle
des manuscrits. On attache tant de prix à cette fidélité qu'on n'a
reculé devant aucun voyage, aucune dépense, aucun sacrifice pour
l'obtenir. Il n'y a pas dans ce volume et il n'y aura pas, s'il plaît
à Dieu, dans les volumes suivants une seule ligne qui n'ait été copiée
ou collationnée par l'éditeur lui-même; et c'est là certainement le
principal titre qui recommandera notre édition à l'indulgence des
juges impartiaux.
Cette fidélité littérale devait être ici d'autant plus recherchée
qu'il y a plusieurs bonnes raisons de ne rien entreprendre pour le
texte de Froissart qui rappelle, par exemple, le beau travail de
correction et de restitution fait récemment sur Joinville par notre
vénéré maître M. Natalis de Wailly. D'abord, les manuscrits du premier
livre, d'après lesquels on a établi le texte proprement dit ainsi que
la plus grande partie des variantes, sont à peu près contemporains de
l'époque où vivait l'auteur; ensuite, il ne nous reste de Froissart
aucun manuscrit, sinon autographe, au moins incontestablement
original, qui puisse fournir à la critique le solide point d'appui que
le savant auteur des _Éléments de Paléographie_ a trouvé dans les
chartes émanées de la chancellerie de Joinville. On peut ajouter que,
quand même ce manuscrit qui nous manque existerait, il ne devrait être
considéré comme un criterium sûr que pour une certaine période,
car qui sait si les différentes phases de la vie errante et vagabonde
du chroniqueur n'ont pas amené des modifications successives et
correspondantes dans sa langue ou du moins dans son orthographe? Ces
observations s'appliquent aussi bien aux poésies de Froissart qu'à sa
prose. Il est vrai que la rime garantit contre les altérations des
scribes la phonétique des syllabes finales de chaque vers ou du moins
permet de la restituer sûrement; mais qui nous dit que le
versificateur n'a pas en certains cas modifié plus ou moins son
orthographe ordinaire pour les besoins de la rime? Il faut aussi faire
la part de ce qu'il doit y avoir de factice dans la langue de ces
poëmes de cour. Il est certain, toutefois, que l'on retrouve dans le
célèbre manuscrit des poésies de Froissart conservé à la Bibliothèque
impériale le bizarre mélange de formes wallonnes et françaises, tantôt
conformes, tantôt contraires aux règles anciennes, qui distingue la
prose du chroniqueur.
Quoi qu'il en soit, il y a une raison plus haute et pour ainsi dire
plus philosophique de ne point tenter la correction des fautes, des
irrégularités qu'on retrouve, non-seulement dans les divers manuscrits
des Chroniques, mais encore dans tous les textes qui datent de la même
époque: supprimer ces fautes, en effet, ce serait enlever à la langue
du chroniqueur de Valenciennes son caractère réel, historique, le
trait distinctif qui la recommande surtout à l'attention des savants
et qui fait des Chroniques un monument d'une incomparable importance
pour les philologues aussi bien que pour les lettrés et les érudits
appliqués à l'observation des événements.
Tout se tient dans ce vaste organisme qui compose la vie des sociétés,
et la décadence de la langue accompagne toujours celle des
institutions et des mœurs. C'est là l'un des faits les mieux établis
et en même temps l'un des enseignements les plus graves que puisse
offrir l'étude du passé; mais jamais cette vérité n'a été plus
éclatante qu'en France au quatorzième siècle. A cette époque,
l'organisation féodale, après avoir atteint son apogée dans les
siècles précédents, est déjà en pleine dissolution, et la
centralisation monarchique, qui doit aboutir au despotisme de Louis
XI, de Richelieu et de Louis XIV, vient à peine d'essayer ses forces
sous Philippe le Bel et n'a pas encore réussi à se constituer: la
société, ainsi qu'il arrive toujours dans ces temps de crise, est en
proie à la confusion, au désordre, à tous les maux de l'anarchie. Il
se produit alors un phénomène bien digne d'être médité et approfondi.
Sous l'influence de causes diverses, la langue du quatorzième siècle
en général, celle de Froissart en particulier, revêt le même caractère
mixte, bâtard, de transition que l'époque dont elle est l'expression,
que la société qui la parle: comme cette société, elle est pleine de
désordre, d'irrégularités, d'incohérences, parce que tantôt elle suit
les règles de l'ancien français, et tantôt elle s'en affranchit pour
prendre le caractère qu'a conservé le français moderne. D'ailleurs, si
la royauté, qui tend depuis longtemps à absorber les pouvoirs locaux,
est loin encore d'avoir atteint ce but à l'époque de Froissart;
l'idiome de l'Ile-de-France, de son côté, quoiqu'il pénètre et altère
de plus en plus, à la même époque, les dialectes des autres provinces,
ne les a pas néanmoins supplantés; il en résulte un pêle-mêle
provisoire qui, se régularisant peu à peu, doit devenir un jour la
langue définitive. Un éditeur des Chroniques commettrait donc une
étrange méprise s'il ne reproduisait pas avec un soin scrupuleux ces
irrégularités, ces incohérences, ce pêle-mêle. Il ne pourrait les
corriger sans fausser la réalité, sans rompre, par conséquent, avec la
méthode scientifique, pour tomber dans la pure fantaisie; autant
vaudrait supprimer l'histoire.
Il ne s'agit ici, bien entendu, que des fautes qui proviennent de
l'état général, et pour ainsi dire organique de la langue; quant à
celles qui ne peuvent être attribuées qu'à la négligence ou à la
distraction des copistes, et qui ont, comme on dirait en pathologie,
le caractère de lésions purement superficielles et accidentelles, un
éditeur intelligent, consciencieux, n'a pas seulement le droit, il a
le devoir strict de les effacer et de les corriger[153].
[153] La distinction capitale que nous essayons de marquer ici
s'applique, du moins dans une certaine mesure, aux ouvrages de la
décadence grecque et latine aussi bien qu'à ceux qui représentent
la décomposition de l'ancien français. On n'a pas tenu peut-être
un compte suffisant de cette distinction lorsqu'on a publié, au
seizième siècle et même de nos jours, certains auteurs de la
basse latinité ou de la basse grécité. C'est surtout en matière
de langage, ce perpétuel _devenir_, que la méthode naturaliste et
scientifique, propre à notre siècle, doit remplacer l'abus du
dogmatisme classique.
Le caractère mixte, composite de la langue de Froissart est d'autant
plus sensible dans le premier livre, que les meilleurs, les plus
importants manuscrits de ce livre sont écrits en dialecte wallon. Or,
on sait que l'une des particularités de ce dialecte, c'est qu'il a
maintenu plus longtemps que les autres la distinction du cas sujet et
du cas régime, fondamentale dans l'ancien français. Un passage de
ce volume offre un curieux exemple de cet archaïsme. Dans ce passage,
_abbes_ du nominatif _abbas_, est toujours employé au cas sujet, et
_abbet_, formé sur l'accusatif _abbatem_, au régime[154].
[154] Voyez p. 168, lignes 16 et 28.
La ponctuation a été l'objet d'une attention toute spéciale, et l'on
peut dire que ce détail, en apparence infime, donne à notre édition un
aspect entièrement nouveau. Qui ne se rappelle avoir vu dans les
éditions antérieures, ces phrases vraiment interminables dont les
divers membres, enchaînés ensemble par la conjonction _et_
indéfiniment répétée, s'embarrassent et s'entravent en quelque sorte
les uns les autres? Toutes les fois que le sujet est sous-entendu en
tête d'une phrase, comme il arrive d'ordinaire si ce sujet est un
pronom, les précédents éditeurs n'ont presque jamais placé devant
cette phrase un point; dans ce cas, ou bien ils se sont abstenus de
tout signe de ponctuation, ou bien ils n'ont mis qu'un point et
virgule, ou même qu'une simple virgule. L'éditeur de ce volume a suivi
d'autres errements: il a remplacé très-souvent par des points les
virgules dont on avait un peu abusé jusqu'à ce jour, de telle sorte
que là où le texte ne formait naguère qu'une seule phrase, le lecteur
en trouvera maintenant quatre ou cinq. Outre que cette innovation
s'appuie sur l'autorité de quelques manuscrits anciens[155], elle a
l'avantage d'imprimer au récit une allure plus dégagée, plus facile,
plus rapide, plus conforme, en un mot, au véritable génie de
Froissart. Si l'on prend la peine de comparer sous ce rapport les
dernières éditions, on verra que le système de ponctuation adopté dans
la nôtre change complétement et peut-être heureusement la physionomie
du texte des Chroniques.
[155] On peut citer notamment le manuscrit de la Bibl. imp., coté
6477 à 6479 = B1 d'après lequel a été établi le texte du premier
livre et où la fin de chaque phrase est marquée par des points.
On sait qu'il n'y a pas trace de nos signes d'accentuation dans les
manuscrits; cette absence d'accents, tels du moins que nous les
entendons aujourd'hui, donne lieu à certaines difficultés quand il
s'agit d'imprimer d'anciens textes français. Les Allemands, qui
ignorent la mesure et ne s'arrêtent pas volontiers aux moyens termes,
ont mis récemment à la mode l'orthographe dite diplomatique; ils
publient les monuments de notre vieille langue, en les calquant pour
ainsi dire, et sans y ajouter le moindre signe d'accentuation. On a
rejeté dans cette édition un système aussi absolu, et l'on a fait
usage des accents, du moins dans une certaine mesure; mais _le lecteur
est expressément prévenu qu'on n'entend engager, par l'emploi ou la
nature de ces accents, aucune question de prononciation_. Si l'on a
mis, par exemple, un accent aigu, grave ou circonflexe sur une
voyelle, on ne prétend pas dire que cette voyelle se prononçait de
telle façon plutôt que de telle autre; on veut simplement indiquer
qu'elle n'était pas muette.
C'est ici évidemment affaire d'empirisme, non de logique et de
science. La commodité, l'agrément du lecteur, qui nécessite cet
empirisme et le justifie, doit passer avant toute autre considération.
Employer les accents toutes les fois qu'ils sont consacrés par l'usage
et que le texte y peut gagner quelque chose en clarté, et ne les
admettre que dans ce cas; tel est le double principe qui domine
le système d'accentuation adopté par l'éditeur.
En vertu de ce principe, on a conservé les accents que l'orthographe
moderne a pris l'habitude de mettre sur certains mots qui sont
parfaitement semblables d'aspect et ne laissent pas néanmoins d'avoir
une acception différente, par exemple, sur _à_ préposition et _où_
adverbe, afin de les distinguer pour l'œil de _a_ verbe et de _ou_
conjonction; en revanche, on a supprimé les signes d'accentuation que
l'usage actuel inscrit sur les voyelles initiales ou intérieures d'un
grand nombre de vocables, comme dans p_é_n_é_trer, r_é_v_é_ler,
_é_ternel, _â_creté, parce que ces signes n'ajoutent absolument rien à
la clarté de la phrase. L'accent n'a été maintenu sur la voyelle que
dans les syllabes qui portaient en latin l'accent tonique, sur la
finale dans esper_é_, am_é_, dont les prototypes sont sper_á_tus,
am_á_tus, sur la pénultième dans esp_è_re, _ai_me, premi_er_re, qui
correspondent à sp_é_rat, _á_mat, prim_á_ria.
Il importe de faire remarquer que, dans ces deux derniers exemples,
comme du reste dans tout le cours de notre édition, l'accent ne
surmonte la pénultième ni dans _ai_me ni dans premi_er_re, quoique
d'après le principe posé tout à l'heure cette pénultième doive être
accentuée. C'est que la notation _ai_ dans le premier de ces mots et
le redoublement de la consonne _r_ dans le second équivalent à notre
accent: là où l'orthographe moderne aurait écrit _è_me, là où elle
écrit premi_è_re, l'orthographe ancienne écrivait presque toujours
_ai_me, elle écrivait souvent premi_er_re. En conservant cette
orthographe archaïque, avec sa valeur propre au point de vue de
l'accentuation, partout où il la trouve observée dans les
manuscrits, l'éditeur n'a fait que se conformer au système actuel qui
admet les mêmes anomalies: tandis que nous mettons aujourd'hui
l'accent sur la pénultième suivie d'une muette dans première,
fid_è_le, esp_è_ce, n'écrivons-nous pas sans accent, mais avec le
redoublement de la consonne v_er_re, cru_el_le, par_es_se, selon les
errements de l'orthographe ancienne?