DES VARIANTES.

Les variantes comprennent tout ce qui, dans les différentes rédactions

et les divers manuscrits, ajoute quelque chose au texte au point de

vue historique. La nature, le nombre de ces variantes qui, pour le

premier livre du moins, dépassent presque toujours en étendue, et

souvent en importance, le texte lui-même, les a fait renvoyer en

appendice à la fin de chaque volume, où elles sont distribuées par

paragraphes correspondant à ceux du texte et selon l'ordre

chronologique des rédactions.

A désigne la première rédaction proprement dite; B la première

rédaction revisée; les chiffres placés après A et B indiquent les

divers manuscrits qui appartiennent à ces deux rédactions.

La mention: _Ms. d'Amiens_ équivaut à la seconde rédaction, ainsi

nommée du principal manuscrit qui la représente; cette mention

s'applique, non-seulement au manuscrit d'Amiens, mais encore à celui

de Valenciennes, qui n'est le plus souvent qu'un abrégé du

premier, et dont le texte s'arrête au siége de Tournai, en 1340. Ce

manuscrit offre néanmoins quelques additions que l'on trouvera dans

notre appendice; et toutes les fois que les leçons par où il diffère

de l'original ont semblé plus ou moins intéressantes au point de vue

historique, on les a recueillies avec soin et placées au bas de la

page comme variantes du texte d'Amiens.

La rubrique: _Ms. de Rome_ correspond à la troisième rédaction que le

manuscrit unique de la Bibliothèque du Vatican nous a conservée.

En tête de chaque variante figure l'indication du manuscrit qui l'a

fournie, et dont le feuillet est marqué après cette variante. Ce soin

constant de renvoyer au feuillet, plus indispensable pour les

manuscrits, quoique moins usité, que l'indication de la page pour les

imprimés, est une petite innovation de l'éditeur.

Si plusieurs manuscrits donnent la même variante, on s'impose la tâche

de les indiquer tous; et dans ce cas le feuillet de la variante se

rapporte toujours au manuscrit indiqué le premier et d'après lequel a

été établi le texte de cette variante. Vous lisez, par exemple: «_Mss.

A_ 7, 18, 19, 23 à 35: ce roi Philippe nommé Beau de France. F{o} 2

v{o}[149].» Le f{o} 2 v{o} est celui du manuscrit A 7 d'où la variante

est tirée; et si vous vous reportez au paragraphe[150] consacré au

classement des manuscrits A, vous y voyez que A 7 désigne le ms. de la

Bibliothèque impériale coté 2655. Avec ce système, on ne publie pas

une seule variante sans en faire connaître la provenance; or il

est très-intéressant pour l'historien comme pour le philologue de se

rendre un compte exact de cette provenance.

[149] P. 217.

[150] Voyez la première partie de cette Introduction, chap. I, §

4, p. XXXIV.

Ce serait, qu'on ne l'ignore pas, se méprendre étrangement que de voir

dans cette énumération de tous les manuscrits qui reproduisent la même

variante un vain étalage d'érudition. Une leçon a plus ou moins de

valeur selon le nombre, l'ancienneté, l'authenticité des manuscrits

qui la fournissent. Relever cette leçon sans indiquer tous les

exemplaires où on la trouve, c'est ne faire que la moitié de la tâche;

c'est produire un témoignage sans offrir au public les moyens de

l'apprécier et de le contrôler.

Notre édition ne donne que les variantes _historiques_, mais on a

compris le mot _historique_ dans son sens le plus large, comme on

pourra s'en convaincre si l'on jette un regard sur l'énorme appendice

de ce volume. Les variantes relatives aux dates, aux noms de lieu et

de personne, qui sont historiques au premier chef, ont été l'objet

d'une attention toute spéciale. On a pris soin de recueillir les

leçons même défectueuses, toutes les fois qu'elles modifient

essentiellement la forme d'un nom. Bref, on a rejeté seulement les

variantes de pure forme, celles qui n'auraient ajouté au texte ni un

fait ni un détail nouveau. Du reste, les philologues n'y perdront

rien, car les mots et les tournures plus ou moins remarquables sont

réservés pour le glossaire qui doit embrasser tous les manuscrits et

toutes les variantes sans exception.

Le but qu'on s'est proposé, en ne publiant que les variantes

historiques, a été moins d'économiser du temps et de l'espace que

d'éviter les répétitions et surtout de dégager nettement, de bien

mettre en lumière ce qui appartient en propre à chaque rédaction. Tel

est en effet le principal avantage du système adopté dans cette

édition: il permet de comparer et de mesurer matériellement, de

toucher pour ainsi dire du doigt les différences que les diverses

rédactions du premier livre présentent entre elles. L'œuvre de

Froissart ressemble à ces forêts où les arbres sont si rapprochés et

si touffus qu'ils portent un ombrage trop épais; pour faire pénétrer

davantage le jour et circuler la lumière dans les profondeurs de cette

forêt, nous y avons percé des avenues, nous en avons élagué les

broussailles et les branchages parasites.

On sera peut-être surpris de ne pas trouver ici un certain nombre de

variantes d'un intérêt historique qui figurent dans l'édition de

Dacier d'où elles ont sans doute passé dans celle de M. Kervyn de

Lettenhove; mais il y avait une bonne raison de ne les pas reproduire:

elles sont fausses. Il convient de citer quelques exemples à l'appui

d'une assertion qui ne manque pas de gravité. La leçon: «huit[151]»

dans l'édition de Dacier, p. 40, et dans celle de M. Kervyn, t. II, p.

168 au bas de la page; la leçon: «quatre cens» Dacier, p. 42 et M.

Kervyn, t. II, p. 177; la leçon: «mars» Dacier, p. 57 et M.

Kervyn, t. II, p. 234 en note; la leçon: «neuf» Dacier, p. 64 et

Kervyn, t. II, p. 273 en note; ces leçons et une foule d'autres dont

il serait fastidieux de donner le détail, doivent être le résultat de

mauvaises[152] lectures, car on n'a pu les retrouver dans aucun des

nombreux manuscrits du premier livre; et pourtant tous ceux que Dacier

et M. Kervyn ont compulsés ont été mis à contribution. L'illustre

académicien français semble avoir commis la faute grave de laisser à

des copistes le soin de recueillir les variantes de son édition: il

n'y a donc pas lieu de s'étonner si les erreurs abondent dans cette

partie de son travail. La reproduction de ces erreurs dans la belle

publication de M. Kervyn est un peu plus difficile à comprendre:

peut-être faut-il l'expliquer en supposant que l'érudit belge a cru

pouvoir emprunter des variantes garanties par le nom de Dacier, sans

les soumettre à un contrôle préalable.

[151] Une note de Dacier relative à ce passage prévient le

lecteur que la leçon «huit» est, non une restitution pure et

simple, mais une correction de l'éditeur. L'édition de Dacier

dont il s'agit ici, commencée avant 1789, était en cours de

publication lorsque la Révolution vint l'interrompre, et elle ne

fut jamais reprise par son auteur; il n'en reste que des bonnes

feuilles dont le beau caractère fait le plus grand honneur aux

presses de l'Imprimerie royale. Notre exemplaire compte 632

pages, et il a été acheté à la vente du cabinet de feu

Champollion-Figeac.

[152] Le lecteur voudra bien remarquer qu'on s'est abstenu dans

le cours de l'édition de signaler les fautes commises par les

précédents éditeurs. Ici, force nous était de critiquer les

autres, si nous ne voulions laisser croire qu'un certain nombre

de variantes véritablement historiques ont été omises dans notre

relevé. Il n'en est pas moins vrai que nous n'avons aucun goût,

Dieu merci, pour ce genre de besogne. Qui sait d'ailleurs si

notre paresse n'y trouve pas son compte?

Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 1re partie · 第 38 / 96 题