«Le[s] lettres _escriptes et seelées, honme bien esploitant
furent cargiet de faire ce message et se missent à voie et
chevaucièrent tant quoitousement de nuit et de jour que il
vinrent à Douvres. Et tantos entrèrent en un vassiel et furent
oultre de une marée, et vinrent deviers le roi premierement, et
baillièrent lors lettres de par la roine. Li rois les ouvri et
lissi tout au lonc. Et qant il ot entendu toute la substance de
la lettre et la prise dou roi d'Escoce, son serouge et son
adversaire, et l'ordenance de la bataille et les noms des mors et
des pris, des honmes d'onnour qui à la bataille avoient esté, et
conment Jehans de Copelant, esquiers de Northombrelande, l'avoit
pris et le tenoit en un chastiel, et ne le voloit rendre à nul
honme ne fenme ne à la roine sa fenme meismement, et toutes ces
coses et nouvelles la roine li specifioit clerement, vous devés
savoir que il ot grant joie; et appella tantos mesire Godefroi de
Harcourt qui estoit dalès lui, et li lissi les lettres tout au
lonch. De ces nouvelles fu mesires Godefrois moult resjois et
dist_: «Sire, madame la roine d'Engleterre est une vaillans
fenme: c'est une noble paire de vous deus. Dieus est en vostres
oevres et mains. Perseverés tousjours avant: vous venrés à chief
ou en partie de vostres ententes et calenge. Et se vous avés,
ensi que vous auerés, celle ville de Calais, vous auerés un grant
avantage et porterés les clefs dou roiaulme de France à vostre
çainture. Et à bonne heure passai la mer pour vous, _car je vous
ai resvilliet; à très grant painne vous amenai je par de deçà_.
Considerés le biau voiage que vous avés fait et desconfi vostres
ennemis. _Et d'autre part et tout une saison vostre fenme a eu
une telle journée pour lui que pris le roi d'Escoce et toute la
fleur de celi roiaulme. Jamais de vostre eage ne se releveront
les Escoçois. Vostres coses vous viennent à plain et pur
souhet._»--«Godefroi, dist li rois, vous dittes verité. Et je sui
grandement ténus, et aussi est tous mes roiaulmes, de rendre
graces à Dieu qui ce nous a envoiiet.» F{o} 132 v{o}.
M. Kervyn de Lettenhove, personne ne le niera après avoir lu ce qui
précède, n'a pas tout à fait tort de voir dans la dernière partie des
deux éditions dont l'érudition lui est redevable de nombreux symptômes
d'épuisement et de lassitude; seulement, ce sont des symptômes de
l'épuisement et de la lassitude de ses copistes, dont l'honorable
savant, qui est l'un des plus vifs admirateurs de l'auteur des
Chroniques, regrettera certainement d'avoir rendu Froissart
responsable.
Une phrase résumera tout ce chapitre. La troisième rédaction où, d'une
part, la pitié pour Richard II perce à chaque page sous forme de
jugements sévères portés sur le peuple anglais, où, d'autre part, une
narration vraiment originale au moins dans la forme a été substituée à
toute la partie du premier livre empruntée plus ou moins servilement à
Jean le Bel dans les rédactions antérieures, la troisième rédaction,
dis-je, est un monument de la reconnaissance affectueuse en même temps
que de l'honnêteté littéraire de Froissart.