§ 1. _Quelle est la première rédaction?_
Froissart n'a pas pris soin de nous dire à quelle époque il a composé
soit la rédaction ordinaire, soit celle d'Amiens: cela étant, la
comparaison attentive du contenu de ces deux rédactions peut seule
nous éclairer sur leur date respective. Si l'on examine à ce point de
vue toute la partie de la rédaction ordinaire antérieure à l'année
1373, on voit qu'il n'y est fait mention d'aucun fait postérieur à
cette date. La mention la plus récente que l'on y puisse découvrir se
rapporte à la mort de Philippe de Hainaut[2], la célèbre reine
d'Angleterre, qui eut lieu le 15 août 1369. Il est vrai que l'on
rencontre cette mention dès les premiers chapitres; d'où il faut
conclure que la rédaction ordinaire, pour toute cette partie du
premier livre qui s'étend de 1325 à 1373, a été composée après 1369.
Les règles de la critique ne permettent pas, d'ailleurs, d'attribuer
ce passage à une interpolation, car on le retrouve dans tous les
manuscrits de la rédaction ordinaire _proprement dite_ qui offrent un
texte complet[3]. Si ce passage fait défaut dans les manuscrits
de la rédaction ordinaire _revisée_, c'est que, comme nous le verrons
plus loin, ces derniers manuscrits présentent pour le commencement du
premier livre une narration qui leur est propre[4].
[2] Voyez p. 233 de ce volume. Quand on ne trouvera dans les
notes que l'indication de la page, cette indication se rapporte
toujours au tome I de la présente édition.
[3] Ce passage manque dans le célèbre manuscrit de Breslau et
dans les manuscrits de la même famille désignés A 23 à 29 dans
nos variantes, parce que le texte du premier livre a été abrégé
dans ces manuscrits.
[4] Les manuscrits de la révision ne deviennent semblables aux
autres manuscrits de la rédaction ordinaire qu'à partir du § 11,
depuis ces mots: _Si singlèrent par mer_. Voyez p. 26.
La rédaction d'Amiens, au contraire, ne peut avoir été composée
qu'après 1376, puisqu'il est question, presque dès les premiers
folios[5] des deux manuscrits qui nous l'ont conservée, de la mort du
prince de Galles[6], le fameux Prince Noir, qui arriva le 8 juillet de
cette année. La supposition d'interpolation, outre qu'elle est
gratuite, ne serait pas plus admissible ici que dans le cas précédent
par la raison que le manuscrit d'Amiens, comme nous le montrerons dans
le chapitre II consacré à la seconde rédaction, semble à certains
indices avoir été copié servilement sur un exemplaire d'écriture
cursive assez illisible et, sinon autographe, au moins original.
[5] Cette mention se trouve au f{o} 20 du ms. d'Amiens qui se
compose de 208 folios et au f{o} 42 du ms. de Valenciennes qui
compte 123 folios.
[6] P. 349.
Il faut aussi prendre garde que Froissart, mentionné pour la première
fois comme curé des Estinnes-au-Mont[7] dans un compte du receveur de
Binche du 19 septembre 1373[8], _ne prend la qualité de prêtre dans le
prologue d'aucun des manuscrits de la rédaction ordinaire_[9], tandis
qu'il a grand soin de faire suivre son nom de ce titre dans les
deux manuscrits d'Amiens[10] et de Valenciennes: cette circonstance
donne lieu de croire que la rédaction ordinaire a été composée avant
1373 et par conséquent entre 1369 et 1373.
[7] Belgique, prov. Hainaut, arr. Thuin, cant. Binche, à 13 kil.
de Mons.
[8] _La cour de Jeanne et de Wenceslas_, par M. Pinchart, p. 68.
[9] P. 7 et 209 à 211.
[10] P. 209.
Ces déductions, déjà légitimes par elles-mêmes, n'acquerraient-elles
pas un degré d'évidence irrésistible si l'état matériel des manuscrits
de la rédaction ordinaire venait les confirmer, en d'autres termes si
le texte des exemplaires les plus anciens, les plus authentiques, les
meilleurs de cette rédaction s'arrêtait précisément entre 1369 et
1373? Or, cette supposition est la réalité même. Le premier livre se
termine entre ces deux dates, comme le § suivant l'exposera plus en
détail, dans les manuscrits de notre Bibliothèque impériale cotés
20356, 2655, 2641, 2642, ainsi que dans le manuscrit no 131 de sir
Thomas Phillipps, qui représentent incontestablement les cinq plus
anciens exemplaires de la rédaction ordinaire que l'on connaisse.
On est fondé à conclure de cet ensemble de faits que la rédaction
ordinaire a précédé celle d'Amiens: aussi, désormais, appellerons-nous
l'une première rédaction et l'autre seconde rédaction.
§ 2. _De la formation successive des diverses parties de la première
rédaction._
Un des caractères distinctifs de la première rédaction, c'est qu'elle
n'a pas été pour ainsi dire coulée d'un seul jet; on y distingue
aisément des soudures qui marquent comme des temps d'arrêt dans
le travail de l'auteur. La composition de cette rédaction paraît avoir
traversé trois phases distinctes que nous allons indiquer
successivement.
_Première phase._ Le point de départ de toute recherche sérieuse sur
la formation successive des diverses parties de la première rédaction
devra toujours être le passage suivant de Froissart:
«Si ay tousjours à mon povoir justement enquis et demandé du fait des
guerres et des aventures qui en sont avenues, et par especial depuis
la grosse bataille de Poitiers où le noble roy Jehan de France fut
prins, car devant j'estoie encores jeune de sens et d'aage. Et ce non
obstant si emprins je assez hardiement, moy yssu de l'escolle, à
dittier et à rimer les guerres dessus dites et porter en Angleterre le
livre tout compilé, si comme je le fis. Et le presentay adonc à très
haulte et très noble dame, dame Phelippe de Haynault, royne
d'Angleterre, qui doulcement et lieement le receut de moy et me fist
grant proffit[11].»
[11] Voyez p. 210 et cf. la note qui se rapporte à ce passage
dans le sommaire du prologue de la première rédaction.
Froissart dit quelque part qu'il était déjà en Angleterre en 1361[12].
Le livre que le jeune chroniqueur présenta à la reine d'Angleterre
devait donc contenir le récit des événements arrivés depuis la
bataille de Poitiers, c'est-à-dire depuis 1356 jusqu'en 1359 ou 1360.
Ce livre n'a pas été retrouvé jusqu'à présent, mais ce n'est pas une
raison pour révoquer en doute le témoignage si formel de Froissart. On
remarque d'ailleurs, à partir de 1350, une solution de continuité
tout à fait frappante, une véritable lacune dans la trame du premier
livre: n'est-il pas remarquable que cette solution de continuité finit
juste en 1356? Une telle lacune, comblée dans les manuscrits de la
première rédaction proprement dite à l'aide d'un insipide fragment,
n'indique-t-elle pas que la partie du premier livre qui s'arrête à
1350 et celle qui commence à 1356 étaient, malgré le raccord d'emprunt
qui les relie aujourd'hui, primitivement distinctes?
[12] _Chroniques de Froissart_ publiées par Buchon, éd. du
Panthéon, t. III, p. 333, col. 2.
Le livre que Froissart présenta à la reine d'Angleterre était-il écrit
en vers ou en prose? M. Kervyn de Lettenhove[13] a soutenu la première
opinion, M. Paulin Paris[14] a adopté la seconde. La réponse à cette
question dépend surtout de la place respective des deux mots _rimer_
et _dicter_ dans une phrase de Froissart citée plus haut: «.... Si
empris je assés hardiement, moy issu de l'escole, à _rimer et
ditter_[15] lez guerres dessus dictes....» Comme la leçon: _rimer et
dicter_ est fournie par 19 manuscrits qui appartiennent à 7 familles
différentes, tandis que la leçon: _dittier et rimer_ ne se trouve que
dans 13 exemplaires répartis entre 3 familles seulement, il semble, en
bonne critique, que l'opinion de M. Paulin Paris est plus probable que
celle de M. Kervyn de Lettenhove.
[13] Froissart, _Étude littéraire sur le quatorzième siècle_, par
M. Kervyn de Lettenhove, tome Ier, p. 52 et 53. Bruxelles, 1857,
2 vol. in-12.
[14] _Nouvelles recherches sur la vie de Froissart et sur les
dates de la composition de ses Chroniques_, par M. P. Paris, p.
14. Paris, 1860.
[15] Le texte de cette dernière leçon est emprunté au ms. de
notre Bibliothèque impériale coté 2655, f{o} 1 v{o}.
Le livre offert à Philippe de Hainaut en 1361, tel est le point de
départ, le germe qui nous représenterait, si nous le possédions,
la phase initiale de la composition du premier livre, et, par
conséquent, de l'œuvre entière de Froissart; c'est l'humble source
qui, se grossissant sans cesse d'une foule d'affluents, est devenue
cet immense fleuve des chroniques.
_Seconde phase._ On a dit plus haut que le texte du premier livre
s'arrête entre 1369 et 1373 dans un certain nombre d'exemplaires de la
première rédaction: c'est ce qui constitue la seconde phase de la
composition de cette rédaction. Les manuscrits dont il s'agit sont au
nombre de cinq: quatre sont conservés à notre Bibliothèque impériale
sous les nos 20356, 2655, 2641 et 2642; le cinquième appartient à sir
Thomas Phillipps, et il figure sous le no 131 dans le catalogue de la
riche collection de cet amateur. Ces manuscrits offrent un ensemble de
caractères qui doit les faire considérer comme les exemplaires les
plus anciens, les plus authentiques, les meilleurs de la première
rédaction: les règles de l'ancienne langue y sont relativement mieux
observées, les noms de personne et de lieu moins défigurés que dans
les copies plus modernes. Le texte s'arrête à la prise de la
Roche-sur-Yon, en 1369, dans le ms. 20356 et à la reddition de la
Rochelle, en 1372, dans les mss. 2655, 2641, 2642, ainsi que dans le
ms. 131 de sir Thomas Phillipps, à Cheltenham.
On pourrait ajouter à la liste qui précède le tome I d'un manuscrit de
notre Bibliothèque impériale, dont il ne reste aujourd'hui que le tome
II, coté 5006. Comme ce tome II est reproduit textuellement dans le
tome II d'un autre exemplaire, coté 20357, il y a lieu de croire que
le tome I, qui nous manque, se retrouve également dans le tome I de
cet autre exemplaire, coté 20356. L'empreinte du dialecte wallon
et la distinction du cas sujet et du cas régime, qui sont
très-marquées dans le texte du ms. 5006, attestent l'antiquité et
l'authenticité exceptionnelles de cette copie; et le tome I, si par
malheur il n'était perdu, nous offrirait certainement le plus ancien
exemplaire de la première rédaction.
Enfin, le premier livre, dans le manuscrit de notre Bibliothèque
impériale coté 86, ainsi que dans le célèbre exemplaire de la ville de
Breslau, semble aussi appartenir à la seconde phase de la deuxième
rédaction; car il est encore plus court que dans le ms. 20356, et ne
va pas au delà du siége de Bourdeilles en 1369. Il est vrai que les
manuscrits 86 et de Breslau sont relativement modernes et n'ont été
exécutés que pendant la seconde moitié du quinzième siècle; mais comme
ils appartiennent à des familles différentes et ne dérivent l'un de
l'autre en aucune façon, ils reproduisent sans doute un exemplaire
beaucoup plus ancien qu'on devrait alors considérer comme le spécimen
le moins étendu de la première rédaction.
Tous les manuscrits qu'on vient de mentionner sont d'ailleurs complets
dans leur état actuel; et s'ils coupent le premier livre plus tôt que
les autres exemplaires de la première rédaction, ils n'ont pourtant
subi aucune mutilation.
Quoique la coupure du premier livre soit toujours placée entre les
années 1369 et 1373, on aura remarqué qu'elle ne s'arrête pas au même
endroit dans les divers manuscrits indiqués plus haut; elle est fixée,
dans les mss. 86 et de Breslau, au siége de Bourdeilles; dans les mss.
5006 et 20356, à la prise de la Roche-sur-Yon; enfin dans les
mss. 2655, 2641, 2642 et 131 de sir Thomas Phillipps, à la reddition
de la Rochelle. Pendant le laps de temps qui s'est écoulé de 1369 à
1373, il est probable que Froissart a fait exécuter plusieurs copies
de son œuvre. Chacune de ces copies a dû naturellement s'enrichir de
ce que l'auteur avait trouvé le moyen d'ajouter à son récit dans
l'intervalle d'une copie à l'autre. Ne pourrait-on pas expliquer ainsi
les diversités de coupure que nous venons de signaler, diversités qui,
d'après cette hypothèse, correspondraient à autant de copies
successives, et, par suite, à une rédaction de plus en plus complète,
de plus en plus avancée? Les scribes qui ont exécuté ces copies
avaient sans doute l'ordre de transcrire tout ce que Froissart
pourrait rédiger tandis qu'ils accomplissaient leur besogne, et l'un
d'eux a accompli sa tâche avec une ponctualité si machinale, que les
mss. 2655, 2641, 2642 et 131 de sir Thomas Phillipps se terminent par
une phrase inachevée[16]. Il est très-remarquable, comme Dacier en a
fait l'observation[17], que les mss. 2641, 2642, 2655 et sans
doute[18] aussi le ms. 131 de sir Thomas Phillipps, malgré leur
ressemblance profonde, n'ont point été copiés cependant les uns sur
les autres: cela n'indiquerait-il pas que, sinon ces manuscrits, du
moins leurs prototypes, ont été exécutés par différents scribes
sur le texte original lui-même?
[16] Les derniers mots sont dans le ms. 2655 et le ms. 131 de sir
Thomas Phillipps: _esperons encore à nuit_, dans les mss. 2641 et
2642: _esperons encore_. Cf. _Chroniques_ dans Buchon, éd. du
Panthéon, t. I, p. 645.
[17] Voyez les notes de Dacier sur les mss. de Froissart
conservés à la Bibliothèque du Roi, dans Buchon, t. III, p. 384.
[18] Je dis sans doute, car j'ai fait exprès en 1868 le voyage de
Cheltenham pour étudier le ms. 131, et le malheur a voulu que sir
Thomas Phillipps n'ait pu le retrouver. C'est par M. Kervyn que
j'ai appris quels sont les derniers mots du ms. 131, et je
renouvelle ici publiquement au célèbre érudit belge mes
remerciments.
D'ailleurs, si la fin du premier livre a je ne sais quoi d'écourté et
d'un peu hâtif dans les exemplaires dont il s'agit, il faut peut-être
attribuer ce caractère moins encore à l'impatience des grands
seigneurs pour lesquels les copies ont été faites qu'au besoin
pressant que devait éprouver l'auteur de recevoir une rémunération
légitime de son travail. N'oublions pas, en effet, que la seconde
phase de la composition de la première rédaction correspond à une
période de la vie de Froissart où ce chroniqueur semble n'avoir eu, à
défaut de patrimoine, d'autres moyens d'existence que le produit de sa
plume. Le jeune protégé de Philippe de Hainaut venait de perdre par
suite de la mort de la bonne reine d'Angleterre arrivée le 15 août
1369 la position de clerc qu'il occupait auprès de cette princesse; il
avait dû revenir dans son pays, sans doute pour y chercher les
ressources assurées qu'il ne trouvait plus désormais au delà du
détroit. D'un autre côté, nous voyons par les comptes du duché de
Brabant[19] qu'il n'était pas encore curé des Estinnes-au-Mont en
1370; et peut-être ne fut-il pourvu de cet important bénéfice que
l'année même où il apparaît pour la première fois avec le titre de
curé, c'est-à-dire en 1373. Qui sait si des nécessités plus ou moins
impérieuses et le désir de se créer de nouveaux titres à une position
qui lui tint lieu de celle dont il venait d'être privé par la mort de
sa protectrice, qui sait, dis-je, si ces circonstances plus ou
moins difficiles ne sont pas venues se joindre dans une certaine
mesure à une vocation naturelle pour stimuler le génie de Froissart?
[19] M. Pinchart, qui a publié des extraits de ces comptes, est
le savant qui aura le plus fait en ce siècle pour la biographie
positive de Froissart. Voyez sa brochure intitulée: _La cour de
Jeanne et de Wenceslas_, p. 68.
Dans cette seconde phase, l'auteur des Chroniques a dû plus ou moins
remanier l'essai présenté jadis à Philippe de Hainaut, et il a ajouté
à son œuvre primitive, d'une part, le récit des événements depuis
1325 jusqu'en 1356, de l'autre, la narration des faits survenus de
1359 ou 1360 à 1372. Il a puisé les matériaux de la partie antérieure
à 1356 soit dans la chronique de Jean le Bel soit dans ses propres
renseignements, tandis qu'il semble avoir composé la partie
postérieure à 1359 à peu près exclusivement d'après ses informations
personnelles.
Quand nous plaçons entre 1369 et 1373 la seconde phase de la
composition de la première rédaction, est-ce à dire que l'auteur des
Chroniques n'ait rien écrit au point de vue historique de 1359 ou 1360
à 1369? Telle n'est pas notre pensée. Froissart, qui a vécu pendant
cet intervalle à la cour d'Angleterre en qualité de clerc de la reine
Philippe, avait à un trop haut degré la passion de l'histoire pour ne
pas tirer parti d'une situation aussi favorable: il a dû recueillir
sans cesse des matériaux, prendre des notes, enregistrer des faits et
des dates. Ce rôle d'historiographe était même inhérent aux fonctions
du jeune clerc, comme le prouvent les paroles suivantes du maréchal
d'Aquitaine venant annoncer à Froissart en 1367 la naissance de
l'enfant qui fut plus tard Richard II: «Froissart, escripsez et mettez
en memoire que madame la princesse est accouchée d'un beau fil qui est
venu au monde au jour des Rois[20].» Lors donc qu'on fixe de 1369
à 1373 la seconde phase de la première rédaction, il faut entendre
seulement que la mise en œuvre définitive, la composition proprement
dite en un mot n'eut lieu qu'à cette date.
[20] _Chroniques de Froissart_ dans Buchon, édit. du Panthéon, t.
III, p. 369.
On vient de dire que Froissart a puisé les matériaux de la première
rédaction, pour la partie antérieure à 1356, dans la chronique de Jean
le Bel. Le prologue de cette rédaction contient les lignes suivantes
qu'on ne saurait trop méditer: «..... Je me vueil _fonder et ordonner_
sur les vraies croniques jadis faites et rassemblées par venerable
homme et discret monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint Lambert
du Liège, qui grant cure et toute bonne diligence mist en ceste
matière et la continua tout son vivant au plus justement qu'il pot, et
moult lui cousta à acquerre et à l'avoir.» Et plus loin: «..... J'ay
emprinse ceste histoire à _poursuir_ sur l'ordonnance et fondation
devant dite.» Un autre passage de ce même prologue nous apprend que
Froissart avait raconté dans un premier essai historique les
événements survenus depuis la bataille de Poitiers; cet essai devait
s'arrêter à 1361, puisque nous savons que c'est l'année où il fut
présenté à la reine Philippe; d'où il suit que le mot _poursuir_ dans
la dernière phrase citée s'applique évidemment à la continuation de
cet essai jusqu'en 1369 ou 1372. Quant à la partie antérieure à 1356,
il est impossible d'exprimer plus clairement que par ces mots: _Je me
vueil fonder et ordonner_, toutes les obligations que notre
chroniqueur reconnaît devoir à Jean le Bel pour cette première partie.
Des trois rédactions du premier livre la première est certainement
celle où l'on trouve en général, de 1325 à 1356, le moins de
développements originaux et où l'on constate les emprunts les plus
nombreux, les plus serviles à la chronique du chanoine de Liége. Ces
emprunts à Jean le Bel abondent tellement dans la première rédaction
qu'on a plus vite fait d'y relever ce qui est original que ce qui
provient d'une source étrangère.
Dans le présent volume, notamment, cette rédaction, si l'on ne tient
pas compte d'une foule de modifications de détail, n'offre guère
d'autres additions un peu importantes et entièrement propres à
Froissart que les suivantes: entrevue du roi de France Charles le Bel
avec sa sœur Isabelle d'Angleterre[21];--voyage d'Édouard III en
France et prestation d'hommage de ce prince à Philippe de
Valois[22];--préparatifs d'une croisade projetée par le roi de
France[23];--combat de Cadsand[24];--divers incidents de la chevauchée
de Buironfosse: prise de Thun-l'Évêque par Gautier de Mauny[25]; sac
de Relenghes[26] et d'Haspres[27] par les Français, d'Aubenton[28] par
les Hainuyers. Si l'on excepte ces additions, tout ce qui reste de la
première rédaction est puisé plus ou moins intégralement dans la
chronique de Jean le Bel.
[21] P. 15 et 17, 220 et 221.
[22] P. 90 à 100.
[23] P. 114 à 118.
[24] P. 132 à 138.
[25] P. 154 à 156.
[26] P. 190 et 191.
[27] P. 194 à 196.
[28] P. 199 à 204.
Parfois même Froissart a transcrit mot à mot le texte du chanoine de
Liége. On peut citer comme exemple l'admirable récit des derniers
moments de Robert Bruce, la plus belle page peut-être de ce
volume[29]: la foi qui a fait les croisades n'a rien inspiré de plus
simple, de plus ému, de plus naïvement grand. Ni Villehardouin, ni
Joinville n'ont atteint cette hauteur d'éloquence où l'on sent passer
comme un souffle de la chanson de Roland. Malheureusement pour
Froissart, tout l'honneur de cette page incomparable revient à Jean le
Bel dont le chroniqueur de Valenciennes s'est contenté de reproduire
le récit sans y rien changer. On en peut dire autant du célèbre
passage où l'élévation de Jacques d'Arteveld[30] est racontée avec
tant de malveillance et de parti pris. Quel récit passionné, curieux
même dans ses erreurs et ses injustices! Comme il respire bien
l'étonnement, le dédain que dut éprouver la fière aristocratie des
bords de la Meuse pour l'insolente tentative du chef des vilains de
Flandre! C'est qu'en effet le véritable auteur du récit dont nous
parlons n'est pas Froissart, mais le noble chanoine de Liége qui,
n'allant à la messe qu'avec une escorte d'honneur de seize ou vingt
personnes[31], trouve bien impertinent cet Arteveld qui se fait
accompagner de soixante ou quatre-vingts valets! Deux des récits les
plus vantés de la première rédaction, l'épisode des amours d'Édouard
III et de la comtesse de Salisbury, la narration du siége de Calais,
sont aussi à peu près littéralement empruntés au galant et
chevaleresque chanoine. On s'étonne moins de ces emprunts quand on
admet comme nous que la rédaction où ils sont le plus fréquents et
surtout le plus serviles a précédé les autres.
[29] P. 77 à 79. Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, éd. Polain, t. I,
p. 79 à 81.
[30] P. 126 à 129. Cf. Jean le Bel, t. I, p. 127 à 129.
[31] Il faut lire dans J. de Hemricourt la description du train
de vie fastueux que menait le chanoine grand seigneur: «.... Ilh
n'alloit onkes les commons jours delle semaine alle eglize qu'ilh
n awist sauzo ou vingt personnes quy le conduysoient, tant de ses
proymes come de ses maynyes et de cheaz quy estoyent à ses dras.
Et quant c'estoit az jours solempnes, chilz quy estoyent à ses
dras le venoyent quère en son hosteit et le mynoyent alle eglize.
Sy avoit soventfois assy grant rotte après ly com après l'evesque
de Liège, car ilh avoit bin chinquante ou de moins quarante
parsiwans qui tos demoroient al dineir deleis ly....» _Miroir des
nobles de la Hasbaye_, par Jacques de Hemricourt, éd. de Salbray,
p. 158.
Sous quelle influence a été composée la première rédaction? Les
dernières lignes du prologue fournissent la réponse à cette question:
«.... à la prière et requeste d'un _mien chier seigneur et maistre
monseigneur Robert de Namur_, seigneur de Beaufort, à qui je vueil
devoir amour et obéissance, et Dieu me laist faire chose qui lui
puisse plaire![32]» Robert de Namur figure dans deux autres passages
de la première rédaction. Froissart nous apprend que «ce gentil et
vaillant chevalier,» neveu de Robert d'Artois dont il portait le nom,
au retour d'une croisade en Prusse et en Palestine, vint offrir ses
services à Édouard III pendant le siége de Calais en 1346[33]. Nous
retrouvons Robert de Namur dans les rangs des Anglais en 1369 à cette
chevauchée de Tournehem où il joue un rôle si brillant et dont il a dû
fournir à notre chroniqueur les détails très-circonstanciés[34].
Robert, qui toucha jusqu'à la mort d'Édouard III en 1377 une pension
de trois cents livres sterling sur la cassette de ce prince,
avait encore resserré les liens qui l'unissaient au parti anglais en
se mariant par contrat du 2 février 1354 à Élisabeth de Hainaut, sœur
de la reine d'Angleterre. Il n'est donc pas étonnant que le jeune
clerc de Philippe, revenu dans son pays après la mort de sa
bienfaitrice en 1369, ait trouvé des encouragements auprès d'un
personnage aussi chevaleresque et aussi dévoué à la cause anglaise que
Robert de Namur.
[32] P. 211.
[33] Ms. 2655, f{o} 154. Cf. Froissart de Buchon, éd. du
Panthéon, t. I, p. 259.
[34] Ms. 2655, f{os} 312 et 313. Cf. Froissart de Buchon, t. I, p.
593 à 595.
On a prétendu que Froissart n'est entré en relations avec Robert de
Namur qu'après 1373, à l'occasion du mariage de Marie de Namur, nièce
de Robert, avec Gui de Blois. La seule raison qu'on donne, c'est que
l'auteur du _Joli buisson de Jonèce_, poëme composé le 30 novembre
1373[35], n'a pas nommé Robert parmi ses protecteurs[36]. Quoiqu'il ne
faille pas demander à une œuvre de poésie légère une précision en
quelque sorte statistique et que l'on puisse signaler d'autres lacunes
dans la liste du _Joli buisson_, l'omission du nom de Robert de Namur
a néanmoins, on doit en convenir, quelque chose de frappant et de
caractéristique. Faut-il y voir un simple oubli analogue à celui
qu'allait commettre Froissart lorsqu'il dit:
Haro! que fai? Je me bescoce;
J'ai oubliiet le roy d'Escoce
Et le bon conte de Duglas[37].
L'auteur de la rédaction dédiée à Robert de Namur aurait-il été
peu satisfait de la récompense qu'il reçut de son travail, ou y
avait-il alors quelque brouille entre Robert et Gui, _le bon seigneur
de Beaumont_, pour lequel le poëte du _Joli buisson_, dès lors curé
des Estinnes, témoigne cette déférence particulière que l'on rend à
son maître et seigneur? Il serait téméraire de répondre à ces
questions. Ce qui est certain, c'est que, quoique la première
rédaction ait été composée à la requête de Robert de Namur, le nom de
ce seigneur a été omis ou plutôt supprimé dans le prologue de tous les
manuscrits revisés de cette rédaction, suppression bien plus
surprenante que l'omission relevée dans le _Buisson de Jonèce_. Et
pourtant on ne peut contester que les manuscrits où l'on trouve la
révision ne soient postérieurs à ceux qui ne la contiennent pas et où
l'on voit figurer le nom de Robert de Namur. A plus forte raison
serait-on mal fondé à tirer de l'omission de ce nom dans un poëme une
conclusion contre la date que nous avons assignée à la première
rédaction.
[35] Bibl. imp., ms. fr. coté 831, f{o} 161 v{o}.
[36] _Étude sur Froissart_, par M. Kervyn de Lettenhove, t. I, p.
242 et 243, en note.
[37] Bibl. imp., ms. fr. no 831, f{o} 157 v{o}.
D'après l'opinion que nous combattons, Froissart se serait attaché à
Robert de Namur de 1390 à 1392, et il faudrait reporter entre ces deux
dates la rédaction du premier livre, entreprise sous les auspices de
ce seigneur. Mais cette hypothèse est entièrement gratuite, en
opposition avec les faits les mieux établis et contraire à toute
vraisemblance. Froissart dit en termes formels dans le prologue du
troisième livre, composé précisément vers 1390, qu'il a pour maître et
seigneur Gui, comte de Blois: «Et pour ce je sires Jehans Froissars,
qui me sui ensoingnez et occupez de dicter et escripre ceste hystoire
_à la requeste et contemplacion de hault prince et renommé messire_
_Guy conte de Bloys, mon bon maistre et seigneur_[38]....» Depuis
le jour où notre chroniqueur, devenu dès 1373 curé des Estinnes, où
Gui de Châtillon possédait un fief dépendant de la seigneurie de
Chimay, s'attacha par un lien étroit à la fortune et même au service
de la maison de Blois, rien, absolument rien ne fait supposer que la
protection dont cette illustre maison ne cessa de l'entourer se soit
démentie un seul instant. Au contraire, dans le prologue du quatrième
livre, Froissart apparaît pour la première fois investi d'un canonicat
dont il était certainement redevable à la faveur du comte de Blois,
seigneur de Chimay. L'auteur des Chroniques s'intitule dans ce
prologue «presbiterien et chapelain à mon très cher seigneur dessus
nommé (Gui de Blois) et pour le temps de lors _tresorier et chanoine
de Chimay_ et de Lille en Flandres.» Un des plus récents biographes de
Froissart n'en a pas moins intitulé l'un des chapitres de son livre:
_Froissart chez Robert de Namur_[39]. Il est vrai que l'on se borne
dans ce chapitre à raconter divers incidents des dernières années de
la vie de Robert mort le 18 août 1392, incidents qui n'ont rien à
démêler ni avec la personne ni avec la vie du chroniqueur: on n'y
trouve pas un mot d'où l'on puisse inférer que le chapelain de Gui de
Blois ait vécu, comme on le prétend, de 1390 à 1392, auprès du
pensionnaire, du partisan dévoué des Anglais.
[38] Ms. de Besançon, t. II, f{o} 201.
[39] _Étude littéraire sur Froissart_, par M. Kervyn, t. I, ch.
XII, p. 242 à 246.
Le caractère essentiel, le trait distinctif de cette partie de la
première rédaction qui s'arrête entre 1369 et 1373 et qui a été
composée à la requête et sous les auspices de Robert de Namur,
c'est que l'influence anglaise y est beaucoup plus marquée que dans
les autres rédactions du premier livre et même que dans le reste des
Chroniques. Sans doute, Froissart est trop animé de l'esprit
chevaleresque pour ne pas rendre hommage à la générosité, à la
bravoure, à la grandeur, partout où il les voit briller; il n'en est
pas moins vrai qu'à la complaisance avec laquelle il s'étend sur les
événements où l'Angleterre a joué le beau rôle, à l'insistance qu'il
met à faire ressortir les prouesses des chevaliers du parti anglais,
on reconnaît aisément la prédilection de l'auteur pour la patrie
adoptive de Philippe de Hainaut. Au sujet des différends, des guerres,
des batailles qui, de 1325 à 1372, mirent aux prises la France et
l'Angleterre, la rédaction dédiée à Robert de Namur donne presque
toujours la version anglaise. On peut citer comme exemple le récit des
journées de Crécy et de Poitiers qui dans cette rédaction est fondé
principalement, suivant le témoignage de Froissart lui-même, sur le
témoignage des compagnons d'armes d'Édouard III et du Prince Noir.
Prise dans son ensemble, la rédaction faite pour Robert de Namur doit
être considérée avant tout comme un monument élevé par une âme
enthousiaste, par une main amie et pieuse à la gloire anglaise. Et
l'on voudrait attribuer une pareille œuvre au serviteur d'une maison
aussi française que celle des comtes de Blois, au chapelain de ce Gui
de Châtillon dont le père avait été tué à Crécy et qui, donné lui-même
en otage aux Anglais, n'avait obtenu sa mise en liberté que moyennant
une rançon ruineuse! Et l'on voudrait placer la composition de cette
œuvre vers 1390, c'est-à-dire à une époque où la gloire des
premières années du règne d'Édouard III était depuis longtemps
évanouie, où les superbes vainqueurs de Crécy et de Poitiers, après
les revers réitérés de leurs armes en France, en Espagne, en Écosse,
étaient réduits à trembler sous la menace d'une invasion française!
Combien il est plus naturel d'admettre la conclusion à laquelle nous
ont conduit des preuves non pas plus fortes, mais plus topiques et
plus précises, en faisant remonter la rédaction du premier livre
inspirée par Robert de Namur à cette période comprise entre 1369 et
1373 où quelques échecs partiels avaient à peine entamé le prestige de
la puissance anglaise, où l'on était encore sous l'éblouissement
produit par des victoires merveilleuses, où surtout l'ancien clerc de
la reine Philippe, qui venait de passer les huit plus belles années de
sa vie à la cour d'Édouard III, avait des raisons personnelles de
ressentir avec une vivacité particulière l'admiration générale!
Outre la partialité pour l'Angleterre que nous venons de signaler, on
remarque dans la première rédaction un caractère de jeunesse,
d'entrain belliqueux que n'offrent pas à un égal degré les rédactions
postérieures. On dirait que le souffle guerrier qui anime nos grands
poëmes du douzième siècle a passé tout entier dans cette rédaction.
Notre chroniqueur, il est vrai, a toujours aimé les descriptions de
combats, mais il y porte ici une verve, un éclat, une furie de pinceau
supérieure. Les récits des batailles de Crécy et de Poitiers, pour ne
rappeler que ceux-là, sont des chefs-d'œuvre qu'on n'a pas surpassés.
Froissart lui-même, lorsque plus tard il a voulu raconter de
nouveau ces mémorables journées, n'a plus retrouvé la largeur de
dessin, la vivacité de coloris, l'heureuse fougue qui distinguent
l'inspiration de la fleur de l'âge. Combien la seconde rédaction
écrite par un chapelain parvenu à la maturité reste sous ce rapport,
malgré des beautés d'un autre ordre, inférieure à la première! Dans
celle-ci, qui remonte à une période où l'auteur n'avait guère plus de
trente ans, on sent qu'une jeunesse ardente ajoute encore sa flamme
aux instincts d'une nature chevaleresque.
Qui sait si Froissart n'a pas eu le premier conscience de cette
supériorité de la première rédaction au point de vue qui devait le
plus toucher les lecteurs de son temps et si la préférence littéraire
de l'auteur n'est pas pour quelque chose dans la multiplicité des
copies de cette rédaction, dont quelques-unes ont été exécutées de son
vivant, tandis que la seconde rédaction, représentée par l'unique
exemplaire d'Amiens, dont le manuscrit de Valenciennes n'est qu'un
imparfait abrégé, demeurait isolée et inconnue dans les archives de ce
château de Chimay dont les maîtres l'avaient inspirée?
En résumé, la partie de la première rédaction antérieure à 1373,
composée par Froissart immédiatement après son retour d'Angleterre à
la demande de Robert de Namur, l'un des partisans les plus dévoués de
la cause anglaise, cette rédaction affecte un triple caractère: 1º
Pour la partie qui s'arrête à 1356, elle contient généralement moins
de développements originaux, elle fait des emprunts plus nombreux et
surtout plus serviles au texte de Jean le Bel que les deux rédactions
postérieures; 2º l'auteur y montre partout plus de sympathie,
d'admiration et même de partialité pour les Anglais que dans les
autres parties de ses Chroniques; 3º on y trouve, notamment dans les
récits de batailles, l'expression la plus brillante peut-être du génie
littéraire de Froissart.
_Troisième phase._ C'est après 1378 que se place la troisième phase de
la composition de la première rédaction. Froissart a continué dans
cette période le récit des événements de 1372 à 1378; il a fait cette
continuation à deux reprises et sous deux formes fort différentes.
L'une de ces continuations est plus sommaire, elle a un caractère en
quelque sorte provisoire, et l'on dirait parfois qu'elle a été
esquissée un peu au fur et à mesure des événements: c'est celle qui
caractérise la première rédaction _proprement dite_. L'autre
continuation qui semble avoir été écrite d'un seul jet, est une
révision de la première dont elle corrige les erreurs ou dont elle
enrichit le texte par des développements et même par des récits tout
nouveaux: c'est celle qui distingue la première rédaction _révisée_;
et elle forme, comme on le verra, une sorte de trait d'union entre la
première rédaction et la seconde où elle se retrouve aussi.
L'exemplaire le plus ancien de la continuation, qui appartient en
propre à la première rédaction proprement dite, pourrait bien être
offert par le beau manuscrit de Besançon où le premier livre s'étend
jusqu'à ces mots: «Adonc s'esmeut la guerre entre le roy de Portingal
et le roy Jehan de Castille qui dura moult longuement, si comme vous
orrés recorder avant en l'istore.» Le premier livre du manuscrit de
Besançon empiète ainsi sur les quarante-deux premiers chapitres du
second livre des autres manuscrits[40]. Plus tard sans doute, ces
quarante-deux chapitres furent reportés en tête du second livre, et
Froissart les remplaça en ajoutant à la fin du premier livre certains
développements qui manquent dans le manuscrit de Besançon. Ces
développements commencent après ces mots: «..... Laquelle fille estoit
convenancée au damoisel de Haynault, filz aisné du duc Aubert[41];»
ils se terminent ainsi: «..... et par toutes les marches sur le clos
de Costentin.» Les quatre ou cinq chapitres additionnels où sont
contenus ces développements marquent la fin du premier livre dans les
manuscrits de la première rédaction proprement dite.
[40] Cf. dans Buchon, t. II, p. 49.
[41] Ms. de Besançon, f{o} 371 v{o}. Le manuscrit de notre
Bibliothèque impériale coté 2649, reproduction généralement
fidèle de celui de Besançon, contient quelques lignes seulement
de plus que la partie de ce dernier manuscrit qui correspond au
premier livre des autres exemplaires de la première rédaction
proprement dite. Le manuscrit 2649 se termine à ces mots: «....
ains passèrent oultre et prindrent.» Cf. Froissart dans Sauvage,
édit. de 1559, t. I, p. 457, ligne 11.
Quant à la continuation qui distingue la première rédaction revisée,
si l'on excepte les manuscrits 5006 et 20357 où, comme on l'a fait
remarquer plus haut, cette continuation à partir de 1369 est comprise
dans le second livre, elle s'arrête dans le manuscrit 6477-6479 à ces
mots qui finissent le premier livre: «..... je parlerai plus à plain
quant j'en serai mieux informé[42];» la coupure est rejetée quatre ou
cinq chapitres plus loin dans le manuscrit de Mouchy-Noailles qui se
termine au siége de Bergerac et dont voici la dernière ligne: «.....
près receu un grant damage[43].»
[42] Cf. dans Buchon, t. I, p. 717, col. 2, fin du chap. 394.
[43] Cf. dans Buchon, t. II, p. 4, fin de la col. 1.
§ 3. _Des deux branches de la première rédaction:_ 1º _Première
rédaction proprement dite; 2º première rédaction révisée;--caractères
distinctifs de ces deux branches._
La division de la première rédaction en deux branches tire surtout,
ainsi qu'on vient de le voir, sa raison d'être de la partie du premier
livre postérieure à 1372. En effet, dans un certain nombre de
manuscrits de la première rédaction, le récit des événements, depuis
1372 jusqu'en 1377, comme aussi depuis 1350 jusqu'en 1356[44], est
tout autre et plus ample, plus développé que celui qu'on trouve dans
la partie correspondante des autres exemplaires de la même rédaction.
[44] Selon M. Kervyn, cette version plus originale, particulière
aux manuscrits de la première rédaction revisée pour les années
1350 à 1356, serait postérieure à 1388, époque du voyage de
Froissart en Béarn: «Elle est postérieure à 1388, dit-il,
_puisque Froissart y raconte les démêlés du sire d'Albret avec
les habitants de Capestang, d'après ce que ceux-ci lui dirent_.
Je la crois écrite vers 1391.» Froissart, t. I, p. 243 en note.
Voici le passage sur lequel s'appuie l'argumentation de M.
Kervyn: «_Depuis me fu_ dit qu'ils (il s'agit des habitants de
Capestang) laissèrent prendre leurs ostages....» Voyez Buchon,
éd. du Panthéon, t. I, p. 317. Froissart ne dit nullement dans ce
passage qu'il tient les détails qu'il va raconter de la bouche
même des habitants de Capestang; par conséquent il n'y a pas lieu
d'en conclure avec M. Kervyn que la version des manuscrits
revisés pour les années 1350 à 1356 est postérieure au voyage du
chroniqueur en Béarn en 1388 et a été écrite vers 1391.
Laquelle des deux branches dont il s'agit a précédé l'autre?
Évidemment, les manuscrits où la narration a le moins d'originalité et
d'ampleur doivent être considérés comme les plus anciens; les
exemplaires de cette branche, qui sont de beaucoup les plus
nombreux, constituent ce que nous avons appelé déjà dans le paragraphe
précédent la première rédaction _proprement dite_, par opposition aux
manuscrits où le récit a reçu plus de développement entre les dates
indiquées ci-dessus, qui forment la première rédaction _revisée_.
Il importe aussi de faire remarquer que le commencement du premier
livre diffère dans les deux branches de la première rédaction jusque
vers le milieu du paragraphe 11 de ce volume[45]. Au contraire, le
texte de ces dix premiers paragraphes est le même dans la seconde
rédaction que dans la première rédaction proprement dite.
[45] Voyez p. 26, l. 21. Le texte devient semblable dans les
manuscrits des deux branches après ces mots: _Si singlèrent par
mer_.
La première rédaction revisée et la seconde offrent deux traits
communs d'une importance capitale: elles remplacent l'une et l'autre,
entre 1350 et 1356, le fragment d'emprunt de la première rédaction
proprement dite, par une version originale et plus développée qui,
sans être identique dans les deux rédactions, présente du moins
beaucoup d'analogie. En outre, le texte plus complet et meilleur que
donne la première rédaction revisée pour la partie comprise entre 1372
et 1377, se retrouve intégralement dans la seconde rédaction. Des
ressemblances aussi caractéristiques, aussi considérables entre celle
des branches de la première rédaction qui a été écrite la dernière, et
la seconde rédaction confirment d'une manière frappante la date plus
récente que nous avons assignée à la composition de celle-ci. En
effet, supposer, comme on l'a fait, que la première rédaction
proprement dite est postérieure à la seconde rédaction, c'est supposer
que Froissart a substitué de gaieté de cœur, 1º de 1350 à 1356, un
fragment emprunté et insipide à une version plus originale dont il
était l'auteur; 2º de 1372 à 1377, un texte imparfait à un texte plus
complet et meilleur, en un mot, à un texte revisé. Une telle hypothèse
n'est-elle pas contraire à la vraisemblance?
§ 4. _De la première rédaction proprement dite;--classement des
manuscrits de cette rédaction._
Les manuscrits de la première rédaction sont extrêmement nombreux; on
en compte environ cinquante, tandis que la seconde n'est représentée
que par les deux exemplaires d'Amiens et de Valenciennes, et la
troisième par le texte unique de Rome. Une disproportion aussi énorme
peut être considérée comme un argument de plus en faveur de la
priorité de la rédaction qui compte un si grand nombre de copies, car
il tombe sous le sens que des trois rédactions, c'est la première en
date qui a dû être le plus tôt et le plus souvent reproduite.
L'expérience enseigne que, dans ce cas, l'avantage reste quelquefois
au premier occupant; mais cela est surtout vrai lorsqu'il s'agit d'une
transcription aussi longue et aussi coûteuse que celle du premier
livre des Chroniques. Serait-il téméraire d'attribuer, en partie du
moins, à l'apparition plus tardive des seconde et troisième rédactions
la rareté vraiment singulière des exemplaires qui les représentent?
Des cinquante manuscrits de la première rédaction, plus de quarante
appartiennent à la première rédaction proprement dite; il reste
six mss. seulement de la première rédaction revisée. Encore faut-il
comprendre parmi ces six un ms. où le premier livre presque tout
entier est perdu, un simple fragment et un abrégé.
On a prévenu le lecteur qu'il ne devait pas chercher ici une
description des manuscrits; diverses raisons ont fait renvoyer cette
description à la fin de l'édition. Le tableau sommaire qu'on trouvera
ci-dessous n'en a pas moins coûté à l'éditeur plus de six mois de
travail; il a nécessité de lointains voyages et des recherches sans
nombre. Il a présenté d'autant plus de difficultés qu'il est
impossible de grouper les manuscrits par familles, en se fondant sur
les caractères saillants, extérieurs et pour ainsi dire matériels de
ces mss. L'éditeur avait, au début de son travail, nourri cette
illusion; mais il a dû y renoncer après bien des tâtonnements et de
vains efforts. Ainsi, il semble au premier abord que les manuscrits où
le premier livre est coupé au même endroit et se termine beaucoup plus
tôt que dans les autres, doivent être rattachés à la même famille; et
pourtant il est tel cas où l'on s'égarerait infailliblement en suivant
cette méthode. Le ms. de Besançon, par exemple, ne contient pas trois
ou quatre chapitres qui terminent le premier livre dans les mss. 2649,
2663, 2674, etc., et néanmoins il appartient à la même famille que ces
derniers exemplaires. Au contraire, le ms. de notre Bibliothèque
impériale coté 86 et le ms. de Breslau finissent l'un et l'autre le
premier livre au siége de Bourdeilles, en 1369; ce qui n'empêche pas
ces copies de se rattacher à deux familles différentes.
Écartant donc ces apparences trompeuses et ces analogies purement
superficielles, il a fallu pénétrer plus avant pour essayer de saisir
les caractères vraiment génériques qui sont les _variantes du texte_.
On comprend tout ce qu'une pareille tâche exige de comparaisons
minutieuses et combien ces comparaisons sont difficiles lorsqu'elles
doivent porter sur d'énormes manuscrits souvent fort éloignés les uns
des autres! Heureusement, un fil conducteur nous a guidé dans ce
dédale: ce fil, nous l'avons trouvé dans les titres des chapitres qui,
provenant uniquement du fait des copistes, constituent un indice à peu
près sûr de l'identité des variantes et par suite de la communauté
d'origine des manuscrits où ces intitulés ajoutés au texte sont
semblables. Conformément à cette méthode, on n'a rangé dans la même
famille que les manuscrits dont le texte présente des modifications
identiques qui leur sont exclusivement propres et que l'on ne retrouve
point dans les autres. Toutefois, une exception a été admise en faveur
de certains exemplaires qui, tout en offrant généralement les mêmes
variantes que ceux auxquels on les a réunis, se distinguent cependant
de ceux-ci par des différences plus ou moins notables, sans qu'on
puisse d'ailleurs les rattacher à une autre famille. Ces manuscrits
excentriques ont été joints à ceux dont ils se rapprochent le plus;
seulement, on les a laissés en dehors de l'accolade pour bien marquer
leur singularité.