A genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente à

l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de

joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffée d'une mitre

éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l'air,

s'étale partout!

Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois,

des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs

transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue; il

prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.

ANTOINE

Pour quoi faire?

HILARION

Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise,

les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.

Tout à coup paraît

UN HOMME NU

assis au milieu du sable, les jambes croisées.

Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses

cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une

protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très-longs, descendent

droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent

à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux

soleils; et il reste complètement immobile--en face d'Antoine et

d'Hilarion,--avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches

comme sur les gradins d'un cirque.

Ses lèvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:

Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux

croyants comme aux profanes j'expose la loi.

Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux

pleuraient quand je suis parti.

J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire,

épouse d'un roi, très-bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le

corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans

l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre.

J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent.

HILARION

murmure entre ses dents:

«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent un grande joie!»

Antoine regarde plus attentivement

LE BUDDHA

qui reprend:

Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.

HILARION

«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le

Christ!»

LE BUDDHA

On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs.

HILARION

« ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient

ravis de sa sagesse.»

Antoine fait signe à Hilarion de se taire.

LE BUDDHA

Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des

arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.

Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures,

l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de

cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et

tous les arts!

Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;--et je passais les

jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums,

éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant

mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes

retentissantes.

Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui.

J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les

sépulcres; et comme il y avait un ermite très-savant, j'ai voulu devenir

son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.

Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus

l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai vidé promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongés de

convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures,

couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de

la mort!

HILARION

«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!»

LE BUDDHA

Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes--ne mangeant par jour qu'un

seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas

plus gros qu'à présent;--mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes

yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond

d'un puits.

Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions

et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la

foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter

même avec la main.

Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des

mottes de terre!

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai appelé.

Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des

charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et

des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,

quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent

des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent

dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros

ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou

la terreur.

ANTOINE

à part:

J'ai enduré cela, autrefois!

LE BUDDHA

Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardées, avec des ceintures

d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la

trompe de l'éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour

montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,

quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs

vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines

d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.

ANTOINE

à part:

Ah! lui aussi?

LE BUDDHA

Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement

de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés,

les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre

sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins

le Buddha!

Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à

la fois.

Il lève dans l'air sa haute main et reprend:

En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de

sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des

chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains

aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai

coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai

distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé

personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au

voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé

mourir de faim.

Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien

à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les

Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des

Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir;--et,

jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des

mondes détruits!

Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en

convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent,

leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,

lancent par dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité,

s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée;--et quand

tout a disparu ...

HILARION

lentement:

Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions

d'hommes!

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et

tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.

Un assez long temps s'écoule.

Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps

de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa

queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait

rire Antoine.

OANNÈS

d'une voix plaintive:

Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.

J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites,

sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes

ténébreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient

confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques,

parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.

Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait

son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la

terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se

contemplent mutuellement.

Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir

la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la pêche,

les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux.

Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le

désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les

dévore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à

travers l'eau. J'y retourne.

Il saute, et disparaît dans le Nil.

HILARION

C'est un ancien Dieu des Chaldéens!

ANTOINE

ironiquement:

Qu'étaient donc ceux de Babylone?

HILARION

Tu peux les voir!

Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant

six autres tours qui, plus étroites à mesure qu'elles s'élèvent, forment

une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse

noire,--la ville sans doute,--étalée dans les plaines. L'air est froid,

le ciel d'un bleu sombre; des étoiles en quantité palpitent.

Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.

Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de

manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement; et, la

tête levée, ils contemplent les astres.

HILARION

en désigne plusieurs à saint Antoine.

Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,

quinze le dessous. A des intervalles réguliers, un d'eux s'élance des

régions supérieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne

les inférieures pour monter vers les sublimes.

Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois

ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D'après leur

position et leur mouvement on peut tirer des présages;--et tu foules

l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y

sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel,

pour mieux connaître les Dieux.

ANTOINE

Les astres ne sont pas Dieux.

HILARION

Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme

l'éternité, reste immuable!

ANTOINE

Il a un maître, pourtant.

HILARION

montrant la colonne:

Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle!--L'Autre, qu'il

féconde, est sous lui!

Antoine aperçoit un jardin, éclairé par des lampes.

Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. A droite et à

gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un

bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux.

Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes

chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de

peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides

à longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent

confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des

princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes à pomme

ciselée. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le

même désir.

De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot

couvert, traîné par des boeufs; ou bien c'est un âne, secouant sur son

dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers

les cabanes.

Antoine a peur; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité

inexprimable l'entraîne.

Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de

cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes,

magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus

timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une

matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D'autres, la tête enveloppée

d'un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues

de chair. Dès qu'un homme leur a jeté de l'argent sur les genoux, elles

se lèvent.

Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri

aigu.

HILARION

Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse.

ANTOINE

Quelle déesse?

HILARION

La voilà!

Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte

illuminée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel d'une femme.

ANTOINE

Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu!

HILARION

Tu l'imagines bien comme une personne vivante!

Antoine se retrouve dans les ténèbres.

Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes

horizontales.

Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille

d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne à sa main, et

tout la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes

étalées en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il voltige en criant:

J'ai peur! J'entrevois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!

D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures

Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain,

Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les coeurs, tu

as poussé vers le ciel tes bataillons.

J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous

de mon trône tous les astres échelonnés.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes,

les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre

sa richesse.

La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait

sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais créé tous les

êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le

bec des oiseaux les emportait vers le ciel.

J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme

des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prêtres

étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût l'éternité du

Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les

autels, on confessait à haute voix ses crimes.

Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.

Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants

d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable

servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins

avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le

représentait égorgeant un monstre,--emblème du Bien qui extermine

le Mal.

Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre

définitivement Ahriman.

Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi, les

Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton

épée! Caosyac, qui doit revenir, pour la délivrance universelle,

défends-moi! Comment?... Personne!

Ah! je meurs! Abriman, tu es le maître!

Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans

les ténèbres.

Alors paraît

LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE

noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras

écartés, les mains ouvertes.

Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles

s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent trois rangées

de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans

une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs,

des griffons et des abeilles.--On l'aperçoit à la blanche lueur que fait

un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.

Où est mon temple?

Où sont mes amazones?

Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me

prend!

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les

taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en

bourdonnant, meurent par terre.

Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais

sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas,

comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis

rentre dans l'obscurité.

Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et

beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les

gouttes d'une pluie chaude tombent.

ANTOINE

Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles

vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à plat

sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait

dans sa jeunesse éternelle!

Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une

foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges,

amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les

sabots peints.

Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos

entre deux corbeilles; l'une reçoit les offrandes qu'on y place: oeufs,

raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde

est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne effeuillent devant

lui, tout en marchant.

Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés,

les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un

médaillon à figurine; des poignards sont passés dans leur ceinture; et

ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant trois lanières garnies

d'osselets.

Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un

grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas

ombragent un petit mouton.

L'âne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde

enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met

à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux devant la boîte bat

du tambourin, et

LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE

commence:

Voici la Bonne-Déesse, l'idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie!

Approchez, braves gens!

Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et

satisfait les amoureux.

C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais

temps.

Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours

de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes

s'élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les

précipices. La voilà! la voilà!

Ils enlèvent la couverture; et on voit une boîte, incrustée de petits

cailloux.

Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que

le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux

des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête;

la pâleur de sa figure a blanchi la lune.

Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la

barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares!

La boîte s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,

une petite image de Cybèle--étincelante de paillettes, couronnée de

tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la

patte levée.

La foule se pousse pour voir.

L'ARCHI-GALLE

continue:

Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le

hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la

fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui

tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée,--du

sang! A toi! à toi, Mère des montagnes!

Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur

poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs

couteaux, se tailladent les bras.

Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut

souffrir! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout;

jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un

autre--d'un pur!

L'archi-galle lève son couteau sur le mouton.

ANTOINE

pris d'horreur:

N'égorgez pas l'agneau!

Un flot de pourpre jaillit.

Le prêtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et

Hilarion,--rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence les

dernières palpitations de la victime.

Du milieu des prêtres sort Une Femme,--exactement pareille à l'image

enfermée dans la petite boite.

Elle s'arrête, en apercevant Un Jeune Homme coiffé d'un bonnet phrygien.

Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là par des

losanges réguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du

coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flûte à la main,

dans une pose langoureuse.

CYBÈLE

lui entourant la taille de ses deux bras:

Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions--et la famine

ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime!

Réchauffe mon corps! unissons-nous!

ATYS

Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il

ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir

d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait,

la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres.

Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma

virilité me fait horreur!

Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir furieux,

en levant dans l'air son membre coupé.

Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et

femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de

chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix, durant toujours,

deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux

funérailles.

Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d'ébène,

qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, où

verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du

haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la

ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air mélancolique de gros

bouquets de fleurs.

Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de

myrrhe fument, lentement.

On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa

cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lèche

ses ongles.

La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et

Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un.

Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence,

TOUTES

à la fois psalmodient:

Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout!

Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis

dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!

Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos

lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de

petits oiseaux?

Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos

doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui

cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pâmé,

sourd à nos prières!

Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis

se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.

Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux

qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont

mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous!

Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs

longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou

blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une

grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.

Alors

UNE FEMME

s'incline sur le cadavre.

Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux

talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme

celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.

Antoine songe à la mère de Jésus.

Elle dit:

La tentation de Saint Antoine · 第 6 / 10 段