collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.

C'est toi! c'est toi!

Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il

t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des

Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.

Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la

couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus, toi,

tu es le Verbe! tu es le Christ!

Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les

éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.

Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil,

onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent

au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a

pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des

bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.

Un temps inappréciable s'écoule.

Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font

des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans l'ombre, des

gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les

consolent.

Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un

jour d'été.

Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace,

des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des

applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.

Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit

de l'eau dans un aqueduc.

Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion

qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges

de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont

en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus

haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu

dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,

coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins

disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats,

plébéiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules

de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches

de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,

tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante.

Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens.

Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes.

Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes

les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs

vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,

disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à

la fin.

Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique

noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient

du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté

d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne

sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.

Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous

ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme

rêve, debout, la tête basse.

LE VIEILLARD

n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de

Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie:

Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour

qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de

ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.

Il demande:

N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand

on a fléchi dans les tourments?

Puis, en lui-même:

Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible!

Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore!

Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté de

l'autel.

LE JEUNE HOMME

qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure:

Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!

--Les soldats t'auraient pris, dit un des frères.

--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde

fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr!

Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes

les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de l'autel.

Mais

L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

accourt sur lui:

Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes

qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un

miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de

Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.

Il se tourne vers le vieillard:

Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu

commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des

bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton

exemple va convertir le peuple entier.

Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter,

d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde

Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule.

Les femmes sont tassées contre les hommes.

LE CONSOLATEUR

va de l'un à l'autre.

Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de

fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était

dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est

surpris dans un bois.

Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il

croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans

leurs mâchoires.

Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.

Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé

trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête

au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.

LE CONSOLATEUR

s'écrie:

Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait.

TOUS

reculent, en vociférant:

Damnation au Montaniste!

Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.

Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes!

aux bêtes!»

Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin

narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en

main, vivement.

Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle

s'ouvre; un lion sort.

Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file,

paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des

léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.

Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et, pour

en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.

Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent.

Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et

mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.

Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol;

et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées

sur elles.

Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des

longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui

s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes,

mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et

grossiers.

UNE D'ELLES

en respirant largement:

Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres!

Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de

la pesanteur du soleil!

Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les

fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur

les tombeaux.

UNE FEMME

haletante:

Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre!

UNE AUTRE

Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est

suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le

signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.

UNE AUTRE

Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas me

soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,

il m'a fait poursuivre comme chrétienne.

UNE AUTRE

Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par

les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne

jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang

tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà!

Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers,

puis se jette sur les dalles, en criant:

Ah! mon ami! mon ami!

UN HOMME

Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut

lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui

brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant

les recouvre!

Il se jette sur un tombeau.

O ma fiancée! ma fiancée!

ET TOUS LES AUTRES

par la plaine:

O ma soeur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère!

Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les

deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur

poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant:

Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres;

daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de

ta lumière!

Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent:

Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes!

UNE VEUVE

Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et

double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme

autrefois, n'est-ce pas?

Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire d'une

façon extravagante, frénétique.

Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.

Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,

les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns

sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu à peu,

leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles

s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et

les flambeaux.

Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements;--et,

sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par

des chemins différents, dans la campagne.

Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée.

Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes,

d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul

tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui

s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales

et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une

charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en

place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.

Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des

fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux.

Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un

bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchés,

des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches

bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation

d'une vie profonde.

A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange--un

homme--enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie;

ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent

des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très-

longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,

ankylosé, raide comme un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que

des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.

Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste

en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder

Antoine:

Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?

Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres;

et

LE GYMNOSOPHISTE

reprend:

Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais

l'arbre derrière moi.

En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation

naturelle de la taille d'un homme.

Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance

des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger.

Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le

désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,

tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant

mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et

considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune

dans mon coeur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où

s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes

de la vie.

J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans

l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans

laquelle j'avais fait rentrer mes sens.

Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui

ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.

Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus.

Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de

bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.

Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une

contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les

dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d'une voix monotone.

Les feuilles à l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,

s'enfuient.

Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:

J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à

la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait transitoire

qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.

Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les

êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore

formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres

créatures.

Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des

enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne

veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,

maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine

d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus

profond de l'absolu, dans l'Anéantissement.

Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tête

passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants

regardent toujours.

ANTOINE

se relève.

La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes ont

roussi sa barbe.

Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste plus

qu'un amas de cendres:

Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure.

Je l'ai vu!

Eh! non, c'est impossible! je me trompe!

Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus

de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il?

Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages

indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même du

temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que

l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de

martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait

dit sur les débauches qu'ils occasionnent.

Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques ... Quels

cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et

d'égarements de l'esprit?

C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De

quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont

disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait

trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme

s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je

suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir

éteint le feu!

Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se

fait entendre, au loin, dans la montagne.

Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur

perdu?

Antoine écoute. La flamme se rapproche.

Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à

barbe blanche.

Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête

comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de

bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue.

Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.

L'ÉTRANGER (SIMON)

C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.

Il hausse le vase d'airain.

Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.

Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des

traces de coups; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures de

ses haillons; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.

SIMON

Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,

sans manger; puis elle se réveille,--et débite des choses merveilleuses.

ANTOINE

Vraiment?

SIMON

Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as à dire!

Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses

doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:

HÉLÈNE (ENNOIA)

J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre

l'occupe.

Antoine tressaille.

A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple

d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines

d'un corps, et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les

racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil.

Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les

nuits d'été.

ANTOINE

se touchant le front.

Ah! ah! je comprends! la tête!

SIMON

le doigt sur la bouche:

Chut!...

HÉLÈNE

La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait: «Que

m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu

m'appartiendras, dans ma maison!»

Qu'elle était douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur

le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.

A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on

allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un

char le long du rivage de la mer.

ANTOINE

Mais elle est folle entièrement! Pourquoi?...

SIMON

Chut!... chut!

HÉLÈNE

Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour

que je l'amuse.

Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots

grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes

coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte

fût ouverte.

SIMON

C'était moi! je t'ai retrouvée!

La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!

Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils

l'attachèrent dans un corps de femme.

Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poëte Stesichore a maudit la

mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a

été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille

d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère,

l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les

peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous

les visages.

A Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait

avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la

vermine de son lit tiède.

ANTOINE

Eh! que me fait!...

SIMON

d'un air furieux:

Je l'ai rachetée, te dis-je,--et rétablie en sa splendeur; tellement que

Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher

avec la Lune!

ANTOINE

Eh bien?...

SIMON

Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit

qu'elle fut emprisonnée dans une tour? Trois cents personnes vinrent

cerner la tour; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit

paraître la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,

ni plusieurs Ennoia!

ANTOINE

Oui ... je crois me rappeler ...

Et il tombe dans une rêverie.

SIMON

Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est

dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par la

transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à

l'ordre des choses.

J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du

torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo,

plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent à moi ceux

qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont

couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,

appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le

Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la

grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon!

ANTOINE

Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!

Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a

renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;

et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les

flots le sac qui contenait tes artifices!

SIMON

Les veux-tu?

Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine.

«Pourquoi pas?»

Simon reprend:

Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits

doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir

qui te ronge; avoue-le!

Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne

m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une

brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli

tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est

que me voilà!

Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se

recule.

Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de

marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or;

j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher

sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes,

apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre

ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?

Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.

C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu,» et

toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer.

Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus, et

qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte!

Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en

asperger Antoine:

Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos

nous arrive dans la huitième maison ...

ANTOINE

s'écrie:

Ah! si j'avais de l'eau bénite!

La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée.

Ennoia et Simon ont disparu.

Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère.

ANTOINE

étendant ses bras, comme un aveugle:

Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr,

est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!

Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit deux

hommes, couverts de longues tuniques blanches.

Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses

cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement

sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que

son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des

Orientaux.

Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux

crépus, une mine naïve.

La tentation de Saint Antoine · 第 4 / 10 段