DE MIROITIERS.

Outre la Manufacture des Glaces façon de Venise établie depuis longtemps

au fauxbourg saint Antoine[1], on vient d’en établir une autre rue de

l’Université allant au Pré aux Clercs, où l’on fabrique des Glaces d’une

grandeur si extraordinaire qu’on y en trouve d’environ sept pieds de

haut[2].

[1] Cette manufacture des glaces étoit rue de Reuilly, au coin du

faubourg. On ne les y fabriquoit pas. Elles venoient toutes fondues

de Tourlaville, près de Cherbourg, ou de St-Gobain; on les y

polissoit seulement par un procédé qu’avoit plus ou moins inventé le

poëte Du Fresny, et dont il eut quelque temps le privilége exclusif.

Le besoin d’argent le lui fit vendre à la société qui régissoit la

manufacture. «La manufacture de glaces de la porte Saint-Antoine,

dit Lister, _Voyage à Paris_, chap. V, mérite bien d’être vue, mais

je regrettai que pour économiser sur le prix du bois on eût

transporté la fonderie à Cherbourg en Normandie... On y emploie

journellement six cents hommes, et on espère bientôt avoir de

l’ouvrage pour mille. A l’étage inférieur, on passe les glaces

brutes au grès pulvérisé... Dans les étages supérieurs, où l’on

donne le poli et la dernière main, les ouvriers sont disposés sur

trois rangs, deux hommes pour chaque glace qu’ils passent à la

sanguine détrempée dans de l’eau. On les met ensuite dans de la

potée blanche sur des tables de pierre.»--Quant aux glaces de sept

pieds de haut, dont parle ici Blegny, Lister n’en dément pas la

dimension: «J’ai vu, dit-il, toute étamée et achevée, une glace de

quatre-vingt-huit pouces sur quarante-huit, et d’un quart seulement

d’épaisseur.»

[2] Cette manufacture des glaces de la rue de l’Université ne dut pas

réussir, quoi qu’en dise Blegny. Nous n’en trouvons trace nulle

part. Liger, qui le copie, pour presque tout le reste, n’en dit mot,

dans son _Voyageur fidèle_, de 1715, où il n’oublie pas la

manufacture de la rue de Reuilly. C’est à elle qu’il fait honneur

des glaces «d’une grandeur extraordinaire, et, ajoute-t-il, à prix

assez raisonnable». Lister s’étonne aussi du bon marché des glaces,

après avoir admiré le procédé de fabrication auquel ce bon marché

étoit dû: «On y a gagné, dit-il, d’avoir les glaces à si bas prix

qu’il n’est pas jusqu’à toutes les voitures de remise, et la plupart

des fiacres, qui par devant ne soient fermées d’une grande glace.»

M. le Duc et ses associez se trouvent ordinairement en leur Bureau au

même lieu, où ils font débiter leurs Glaces à un prix fort modeste.

M. Fressoy Marchand Miroitier, tient magasin de Glaces façonnées

joignant la manufacture du fauxbourg saint Antoine.

Il y a d’ailleurs un semblable magasin au bout de la rue Dauphine, qui a

d’ailleurs une entrée rue Contrescarpe[3].

[3] «Les argenteurs et doreurs, qui vendent des chenets, foyers,

girandoles, vaisselles et autres ouvrages de fer et de laiton dorés

et argentés, ont leur boutique rue Dauphine et rue de la Verrerie.»

Édit. 1691, p. 36.

On trouve des Glaces de Venise chez M. le Tellier et chez plusieurs

autres Miroitiers du Pont Notre Dame[4] et encore chez Madame la Roüe

rue saint Denis près la fontaine des Innocens, qui vend d’ailleurs des

lustres et girandoles de cristal[5].

[4] Les marchands de miroirs étoient, en effet, en grand nombre sur le

Pont Notre-Dame. Lorsque Louis XIV vint à Paris, après sa grande

maladie de 1686, les miroitiers du Pont par lequel il devoit passer

en allant du Palais à l’Hôtel de Ville crurent ne pouvoir faire

mieux que d’étaler sur son passage leurs plus éclatantes

marchandises. Un poète assez inconnu, nommé Viguier, fit à ce sujet

quelques vers, dont voici les derniers. Il s’adresse au Roi, en lui

parlant de Paris:

Et comme tu devois ne lui donner qu’un jour,

Par une invention digne de son amour,

Il fit de ses miroirs un pompeux étalage,

Pour multiplier ton image.

Dans l’Édit. de 1691, il est parlé, p. 36, des miroitiers, non du

Pont Notre-Dame, mais des alentours: «les plus fameux miroitiers

sont aux environs du Pont Notre-Dame.»

[5] «Le sieur Vergne, rue Saint-Denis, près la fontaine

Saint-Innocent, tient magasins de lustres et girandoles de cristal.»

Édit. 1691, p. 36. C’étoit un des grands luxes du temps: «Je

connois, dit l’abbé de La Varenne, un simple particulier, qui a pour

un million de tableaux, de _lustres_ et de _girandoles_, de

porcelaines, de glaces, de bronzes, de cabinets de la Chine.»

_Amusements de l’Amitié... Recueil de lettres écrites vers la fin du

règne de Louis XIV_, 2e édit., 1741, in-12, p. 306.

Le Sieur Lafond rue sainte Marguerite du fauxbourg saint Antoine, met

toutes sortes de Glaces au teint pour les Marchands, et racommode pour

les particuliers les miroirs et glaces des chambres qui sont gatées[6].

[6] L’usage de mettre des glaces au-dessus des cheminées commençoit.

Il étoit dû à Hardouin Mansard et en portoit le nom. Voy. à la

Biblioth. Nat. aux _Estampes_ Hd. 22, cheminées nouvelles _à la

Mansarde_. On les appeloit aussi _à la Royale_ et _à la Françoise_.

Dans l’_Architecture à la mode_ de Mariette, se trouvent six pièces

de P. Lepautre: _Portes cochères des plus belles maisons de Paris;

cheminées _à la Royale_, à grand miroir et tablettes_. On a aussi de

Daniel Marot: _Nouvelles cheminées à panneaux de glace, à la manière

de France_. On peut consulter encore le _Livre de cheminées_ et le

_Nouveau Livre de cheminées_ de H. Bonnard.

On trouve au Soleil et à la Couronne d’or sur le quay de l’Orloge, des

lunettes d’aproches et communes d’Angleterre et de Paris, des

microscopes, des visières, et généralement toutes les sortes de verres

préparez pour l’optique avec toute la justesse qu’on peut désirer.

Les Glaces du fauxbourg saint Antoine se vendent de quatorze pouces de

haut 10 livres, de seize pouces 12 livres, de dix sept pouces 14 livres,

de dix neuf pouces 20 livres, de vingt pouces 24 livres, de vingt deux

pouces 30 livres, de vingt quatre pouces 33 livres, de vingt sept pouces

55 livres, de vingt huit pouces 60 livres, de vingt neuf pouces 65

livres, de trente pouces 80 livres, de trente six pouces 180 livres, de

trente sept pouces 225 livres, de quarante pouces 425 livres.

Les lustres de cristal[7] sont louez[8] et raccommodez par une veuve rue

Betizy, près l’Hotel de Beauvais, et par une autre à l’aport de Paris

près le Veau qui tètte[9].

[7] «Les chandeliers, lustres et girandoles de cristal.» Édit.

précéd., p. 36.

[8] Liger, p. 368-369, parle ainsi de ces lustres en location: «On en

loue aussi pour servir d’ornement dans les églises, aux fêtes

solennelles et dans plusieurs spectacles qu’on donne au public, ce

qui fait le plus bel effet du monde.»

[9] C’est le fameux cabaret, devenu plus tard restaurant, qui n’a

disparu que de nos jours, dans les derniers remaniements et

agrandissements de la Place du Châtelet. (_V._ nos _Chroniques et

légendes des rues de Paris_, p. 151.)

Le livre commode des adresses de Paris pour 1692, tome 2/2 · 第 71 / 232 题