Gymnase: l'_Obstacle_, pièce en quatre actes, par M. Alphonse Daudet.
L'obstacle, c'est la folie héréditaire, c'est ce mal de l'esprit ou de
l'âme qui se transmet du père au fils, pour atteindre fatalement toutes
les générations à naître. Ainsi le veut du moins la science moderne,
laquelle sur une observation de détail bâtit une théorie, généralise un
fait d'exception et perd la raison dans la quintessence de ses
raisonnements. Admirable matière à mettre en romans et en pièces de
théâtre, avec le pour et le contre, le tout sans préciser d'autres
conclusions que celles que le lecteur ou le spectateur veulent bien
prendre d'eux-mêmes. Ibsen dit: oui; M. Alphonse Daudet dit: non. A vous
de décider, quand vous aurez vu l'_Obstacle_ au Gymnase.
Une riche héritière, Madeleine de Rémondy, qui a pour tuteur M. de
Castillan, un conseiller à la cour d'appel de Montpellier et veuf à
trente-sept ans, est fiancée à Didier, marquis d'Alein. C'est pendant le
carnaval que les deux familles se rencontrent dans un hôtel de Nice.
Didier a auprès de lui sa mère et son précepteur, Hornus, qui, séparé de
son élève, l'éducation une fois achevée, est venu le rejoindre.
Madeleine est accompagnée de son tuteur et de Mlle Estelle, sa cousine,
une vieille fille montée en graine et qui garde dans sa quarantième
année toutes les rancunes de la jeunesse perdue. M. le conseiller son
frère, personnage retors et souterrain, ne voit pas sans un profond
déplaisir la belle dot de Madeleine qu'il convoite s'en allant grossir
la fortune du marquis. Et, bien que les choses soient des plus avancées,
bien que la ville de Nice soit au courant de ce mariage, et que Didier
ait donné à la faveur de la fête une aubade à sa fiancée, il garde
l'espérance, ce conseiller, de devenir un jour le mari de sa pupille.
Car il y a un malheur dans cette famille d'Alein, c'est ce que nous
apprennent les confidences de Hornus et de la marquise. Feu le marquis
d'Alein, officier de marine, a été frappé au Sénégal d'une insolation,
est resté fou pendant quinze ans, et il est mort. La marquise, en
mettant au courant le tuteur de Madeleine et de sa fortune et de ses
affaires, n'a pas cru devoir lui faire connaître cette partie
douloureuse de sa vie. Bien que Didier soit né deux ans avant cet
accident, elle craint que M. de Castillan puisse invoquer l'hérédité
contre son fils et s'opposera l'union projetée. Discussion inutile, car
ce conseiller est bientôt au courant de cette triste histoire, et, au
nom de son pouvoir discrétionnaire, ce tuteur reconduit Mlle de Rémondy
à Montpellier. Comment expliquer à Didier le motif de ce départ, la
cause de cette rupture? on gagnera du temps; on lui fera comprendre que
l'amour de Madeleine, avec toutes ses promesses de fidélité, n'était
qu'un amour né dans une imagination de dix-huit ans et qui s'est repris
lui-même. Quant à dire à ce jeune homme le secret terrible qui jusque-là
lui était caché, jamais.
On laissera au temps à faire le reste, sans toutefois fermer toute
espérance de retour à Didier, lequel continue tranquillement à préparer
son domaine de Colombières pour le rendre digne de sa femme. La pensée
du jeune marquis est si loin de ces abominables choses dans lesquelles
vont s'effondrer son coeur et peut-être sa raison! Pourtant ce silence
ne peut se prolonger indéfiniment. Mais Mlle de Castillan, envoyée par
monsieur son frère, vient à Colombières; elle est chargée de rendre les
lettres de Didier à Madeleine, et de demander au marquis et les lettres
de Mlle de Rémondy et le portrait qu'il a reçu d'elle. La parole donnée
est reprise; Didier n'y peut pas croire, l'amour promis, juré, est
oublié. C'est impossible! l'étonnement saisit le marquis, la colère
vient ensuite, et si subite, si violente, que la vieille fille,
épouvantée de cette fureur, se sauve au plus vite. La marquise essaie
vainement d'apaiser son fils. Après les larmes versées en abondance,
après la crise d'un désespoir d'amour, la raison revient à Didier. Il
questionne froidement maintenant, la fièvre de douleur passée: quelle
est la cause de cette rupture? Quelle que soit la vérité, il a payé par
trop de souffrance le droit de le savoir. Il doit y avoir là un secret
de famille. On ne lui a jamais parlé de son père, et le regard de Didier
interroge Mme d'Alein, qui répond que le marquis a été toute sa vie un
homme d'honneur, et qui ajoute, dans une phrase qui a enlevé toute la
salle «Ah! le noble enfant, son soupçon ne m'a pas un instant
effleurée!»
Didier ne pourra donc rien savoir; la vérité lui est fermée. Ni les
prières de la mère ni les raisonnements de Hornus ne peuvent agir sur sa
volonté. Il ne rendra les lettres, le portrait, que lorsque Madeleine
lui aura dit elle-même quelle ne l'aime plus. C'est cet aveu qu'il lui
faut et il va le chercher au couvent des Dames-Bleues où Mlle de Rémondy
a été élevée et où elle est venue se réfugier. Car le malheur qui a
frappé Didier l'a aussi atteinte; M. de Castillan, en racontant à sa
pupille l'histoire de M. d'Alein, lui a démontré de quel danger il
l'avait sauvée, d'un mariage qui la faisait la femme d'un fou frappé
d'avance de folie par l'hérédité de la folie de son père. Madeleine
s'est résignée en cherchant en Dieu un appui. L'entrevue est consentie
dans le jardin du cloître tout embaumé et qui sert de parloir d'été.
Hornus et le marquis sont là; derrière eux nous voyons arriver M. de
Castillan et sa soeur Estelle. Le tuteur ne se soucie guère de ce
tête-à-tête entre Madeleine et sa pupille, mais Hornus combat ses
conclusions hypocrites et la supérieure résout de son autorité le litige
en faveur d'une explication entre les jeunes gens.
Elle a lieu, cette explication, et elle n'est pas longue. Plus fort que
toutes les craintes et que tous les raisonnements, la passion a parlé et
Madeleine, émue jusqu'au fond de l'âme des pleurs et de l'amour de
Didier, lui dit qu'elle l'aime et qu'elle l'aimera toujours. Puis, comme
effrayée à la pensée de la folie héréditaire de Didier, elle se lève du
banc où elle était assise la tête appuyée sur l'épaule de Didier, en
s'écriant quelle ne peut être à lui. L'épreuve est faite; M. de
Castillan reparaît et le marquis d'Alein, exaspéré, déclare hautement
qu'il renonce à Mlle de Rémondy et, élevant le ton de la menace, il
interdit au conseiller de penser à elle, à quoi M. de Castillan répond
qu'on ne se bat pas avec le fils d'un fou et que des gens comme Didier
on les douche et on les enferme.
Didier sait tout maintenant: Hornus l'a mis au courant de cette
lamentable catastrophe du marquis d'Alein. Le jeune homme vit retiré
dans son château; sa mère l'a surpris à lire des livres de médecine sur
la folie. Qui sait si la maladie qui a saisi le père ne saisira pas le
fils hanté par cet horrible souvenir! et la marquise d'Alein, qui veut
sauver Didier de l'effroi de la pensée d'hérédité, trouve un moyen
extrême. Cette mère se sacrifie, en laissant entendre à Didier qu'elle
est coupable et que le marquis d'Alein n'était pas son père.
J'avoue que dès le commencement de la pièce je m'attendais à ce
dénouement que je trouvais inutilement mélodramatique; mais je comptais
aussi qu'une belle scène entre le fils et la mère sortirait de cette
situation qu'elle rachèterait. Le public me paraissait assez surpris,
mais j'espérais que l'auteur qui l'attendait là allait le surprendre à
son tour et que cette défaillance momentanée se redressait par une scène
maîtresse. Il n'en a rien été. Devant cette courageuse confession
maternelle, Didier impose silence à la marquise en lui disant:
«Tais-toi, ton pieux mensonge est inutile. Ne crains rien pour moi. Je
ne crois pas à l'hérédité, et les livres que j'ai lus m'ont appris à ne
pas y croire. J'ai foi dans le bonheur qui m'arrive sous les traits de
Madeleine.» Et, en effet, nous voyons Mlle de Rémondy, majeure de la
veille, hors de tutelle par conséquent, et devenant la jeune marquise
d'Alein après avoir déjoué les desseins ténébreux de M. le conseiller de
Castillan.
Est-ce à dire que ce dénouement un peu trop facile atteindra le succès
de l'_Obstacle?_ en aucune façon. La pièce est des plus attachantes en
ses quatre actes, avec des scènes pleines de passion et d'émotion,
charmante dans ses accents justes et pénétrants, d'un goût délicieux et
parfois d'une poésie exquise. La langue de M. Alphonse Daudet, cette
jolie langue colorée et pittoresque, y fait merveille; il y a là oeuvre
d'artiste supérieur et j'oublie la comédie et ses faiblesses du dernier
quart-d'heure pour ne me souvenir que du second acte tout entier, des
scènes ravissantes du cloître et des rôles hors ligne de Hornus, de
Didier et de la marquise. Je crois fermement que le public sera de mon
avis.
Hornus c'est M. Lafontaine, excellent comédien dans un rôle d'excellent
homme. Didier, c'est M. Duflos que toute la salle a applaudi dans ses
deux scènes d'amour. M. Léon Noël a été très bien accueilli dans le
personnage du garde-chasse Sautecoeur: Mme Raphaële Sisos est bien jolie
dans le rôle de Madeleine, et Mme Darlaud bien touchante dans le
personnage épisodique de Noëlie. Mlle Desclauzas fait Estelle; Mme Pasca
fait la marquise, un succès de plus pour cette comédienne.
Le Théâtre-Français nous a donné un acte tout souriant de finesse, tout
vivant d'esprit, une de ces jolies comédies de paravent déjà si
nombreuses dans l'écrin de son répertoire. Celle-ci a été écoute avec le
plus grand plaisir pendant près de trois quarts d'heure et saluée par
les applaudissements de la salle à la chute du rideau. Elle a pour
auteur M. Charles de Courcy, coutumier du succès, et pour titre: _Une
Conversion_. Pendant que M. de Champnolin abandonne sa femme pour aller
chasser à La Rochelle, qui d'ailleurs n'est guère un pays de gibier, Mme
de Champnolin se console de son mieux de cette absence. Elle va au bal,
et M. de Latour, qui conduit le cotillon, n'oublie pas sa jolie
danseuse. Il envoie des bouquets à Régine, cet amoureux de la veille. Il
la prie d'accepter une loge aux Variétés et la prie à dîner au cabaret
en compagnie de ses amies.
Il y a péril en demeure, vous le voyez. Par bonheur, M. de Brige veille
sur l'honneur de son ami Georges de Champnolin. Il aime tant Georges, M.
de Brige! Il sermonne la jeune femme tant et si bien que Régine écoute
ce sage et excellent homme et qu'elle renvoie à M. de la Tour et son
bouquet, et sa loge, et qu'elle reste à dîner chez elle. Alors, un
bouquet revient; c'est de Brige qui l'envoie cette fois; la loge entre
sous forme de baignoire, c'est de Brige qui l'adresse et de Brige offre
à dîner à Régine au café Anglais. Mme de Champnolin a tout compris, en
femme d'esprit elle accepte les fleurs et la loge et retient à dîner
chez elle, au coin du feu, ce bon de Brige, ce Bourdaloue laïque qui lui
a prêché la vertu; quand M. de Brige a dans ce tête-à-tête fait une
déclaration, elle le laisse seul à ses réflexions, lui écrit un petit
mot et part pour la Rochelle.
Ceci fait, M. de Brige opère son mouvement de retraite entre le valet de
pied et la femme de chambre qui l'accompagnent jusqu'à porte. C'est
tout, mais c'est rempli de bonne humeur et de saine gaieté. M. Febvre
joue à merveille le rôle de Brige. Mme Worms-Baretta est charmante
dans le personnage de Régine. Mlle Ludwig dit avec beaucoup d'esprit un
spirituel rôle de soubrette. La Comédie-Française a donc dit adieu dans
un succès à l'année théâtrale qui vient de s'en aller, elle attend le
Thermidor de M. Sardou pour saluer l'année qui vient.