LE SOLDAT PERDU

Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, avec

quelques rares esprits cultivés et beaucoup de sots et de prétentieux,

l'amour des belles-lettres. C'est dans une brasserie surpeuplée,

parfumée de tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière,

qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent plus

estimables que jamais les paysans de son escouade, au raisonnement lent

et grave, à la vie saine, aux mœurs raisonnables.

Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, Roumains

phraseurs, toute une faune cosmopolite y discutait des problèmes

d'art moderne, séduite par l'incohérence et le désordre. Des juives

aux cheveux taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, férues

d'esthétique et des questions sociales, âpres à soutenir leur race

errante, trônaient en des poses martiales, condamnant sans douceur

nos institutions et nos œuvres. Leurs époux, frêles adolescents venus

des Carpathes lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, les

discours de ces viragos.

Autour des petites tables chargées de soucoupes, les métèques

audacieux qui prétendent imposer leurs maladies mentales et leurs

tares à la pensée française se donnaient rendez-vous. Des oisifs les

rejoignaient, vieillards qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en

compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits par l'étrangeté

du lieu, courtisanes raffinées dont l'ancien métier de modèle a formé

le goût.

Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de s'y noyer,

afin de mieux comprendre combien il est, désormais, étranger à toute

sa fièvre mauvaise. Le soldat, perdu en ce tourbillon, méprise

infailliblement ces esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en

présence d'événements grandioses, alors que le monde en fut bouleversé,

se refusèrent de changer leurs mesquines habitudes et la conception

égoïste qu'ils avaient des choses.

Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des écrivains qui

firent l'amer sacrifice de leur sang et de leur liberté. Ceux-là ont

acquis le droit de s'irriter et de réprimer un jour les manifestations

orgueilleuses et turbulentes de cette phalange ultra-moderne.

«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan Rictus, est une

longue plaisanterie; Constantin Meunier est un pompier et Cézanne

un marchand de couleurs. Seuls apparaissent, confuses et promises

néanmoins à un prestigieux avenir, les quelques influences dont les

ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront de nous

élever à la splendeur d'imagination, à la géniale pureté des Sioux.»

Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive, dans le

café sonore où les artistes sont réunis.

Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions cursives et rares,

mettent à la base même de leur art l'originalité de la forme. Faute de

pouvoir faire mieux, ils révolutionnent la syntaxe et la typographie.

Balbutiant des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une poésie

saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent et se répètent

en un rythme nègre et décevant.

Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves visions

entrevues au cours des combats ne saurait l'être? Un Tel estime que

l'esprit moderne n'existe pas, spécialement, dans une forme neuve

et révolutionnaire, mais bien en lui-même, extérieurement au mode

d'expression. Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes, Un Tel

sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination et de verbe, malvats

de la poésie, ayant l'enfance de croire qu'il suffit de se coiffer d'un

chapeau haut de forme pour être gentilhomme.

A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs œuvres, dénombrant

leurs admirateurs. Le mépris de cette sorte de gens à l'égard de leurs

confrères est égal à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés

nient toute évolution profitable; ils réduisent à néant les œuvres de

leurs aînés, bouleversant les lois heureuses sans lesquelles l'art ne

serait qu'un délire stérile. Un Tel s'indigne de cette promiscuité. Il

souffre d'entendre ces prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi

de leur cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons du

Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux, dans le ciel illimité qui

les ravissait, les viles fumées de l'Amérique industrielle.

Un soldat est là, solitaire échoué par hasard sur la banquette où il

rêve, au côté d'une mulâtresse aux dents étincelantes qui parle de

l'œuvre récente de son amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel

converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas tous deux perdus en

cette foule?

Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut en entendant le

premier coup de canon. Le presbytère était fleuri et bien ordonné, on

y buvait un excellent vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles

maisons, c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal.

Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une boiteuse au

museau de musaraigne. Le conseiller municipal était un brave homme qui

s'occupait de ses bêtes et d'administration, sans autre ambition que le

bien-être de la commune.

Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de guerre. Le soldat

était parti parce que l'impérieux devoir militaire le commandait. Dans

trois mois, se disait-il, je reviendrai. Il avait baisé sa femme au

front, puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant qui ne

comprenait pas la gravité de l'heure et, devant cet être frêle, le père

avait pleuré. Il ne savait ce qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant

eu une permission, il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est si

vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres peintes, aux

poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes amies d'enfance,

jadis aimées, en des printemps paisibles. Hélas! Pas un visage ne

souriait à son ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel

comprit cette misère et, parce que les soldats ont une âme commune, il

confia à ce nouveau camarade son irritation.

Ils burent, unis dans le mépris du civil.

Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux confiait à la

mulâtresse son désir «que la compénétration de l'objectif et du

subjectif lui permît de réaliser le vrai bloc plastique», les

deux soldats affirmaient la valeur de la grenade citron qui tient

parfaitement en main et dont les éclats sont redoutables, comparée à

celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la garce, et

vous ménage des surprises.

Un Tel était heureux que la bonne santé morale et la calme raison d'un

compagnon lui aient fait oublier, en buvant une fraîche bouteille, la

vilenie et la stupidité de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses

confrères. Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert une

amitié, alors qu'il désespérait de tous et de lui-même. Ce bonheur

partagé ne leur semblait pas miraculeux.

Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, comme un autre

soldat, son frère.

Un tel de l'armée française · 第 22 / 157 题