Tel ces médailles qui, sous la patine des siècles, accusent un profil
à jamais orgueilleux et viril, Un Tel, malgré les épuisements et
les fièvres, garde le visage de ses vingt ans. Il est la parfaite
image d'une époque inquiète, le souple sujet d'une race sportive et
spirituelle.
Né au cœur du pays, Un Tel est le frère de tous ceux dont l'âme
affectionne la claire campagne, la lumière mouvante des fleuves aux
vertes rives, les lignes graves et simples des châteaux, les parcs
galants où rêve sur de fuyantes terrasses le peuple immortel des
statues; Un Tel est le fils des dresseurs de barricades, romantiques
insurgés, fiers communards qui tombaient le crâne ouvert, ivres de
lectures folles, invoquant le décevant mirage de la liberté.
Il en est ainsi, de toutes les idées. Elles arborent, en leur
printemps, la pourpre de ton gilet, Théophile Gautier, pour finir dans
le sang du peuple!
Aux heures d'orage intérieur, Un Tel entend gronder en lui les échos
attardés d'anciennes clameurs; il lui monte aux lèvres l'amer parfum
des vins troublants, qui, jadis, énervaient ses pères, de ces idées
neuves où fermentent le doute et l'angoisse éternels de la vie. Mais,
vienne un après-midi de tennis et de course, de fortes heures où les
muscles rivalisent d'adresse, alors Un Tel, animal épris uniquement
de vitesse et de joie, rebondit sur le sol de France comme une balle
légère.
Il fut un gamin simple et que satisfaisait sa pauvreté.
Se contenter de l'ivresse des étés, de la fabuleuse poésie de la neige,
suivre d'un œil captivé le vol magique des hirondelles et trouver au
pain du ménage une saveur de brioche, ne sont-ce pas là des bonheurs
parfaits, lorsque l'on sait y joindre la richesse d'un cœur pur et
l'enthousiasme fleuri de l'enfance?
Etre le cerf que poursuit la meute des écoliers, le marin qui voit
partir sur une eau tranquille l'esquif de bois verni où tremble une
voile courbe, Un Tel avait été cela.
Sa prime enfance fut une longue kermesse, une pimpante théorie de fêtes
naïves, de bonheurs frêles comme des bateaux, et qui laissaient, eux
aussi, sur l'onde frémissante de sa belle âme, un sillage caresseur
et prolongé. Il connut les déjeuners champêtres, la table dressée
sous d'aimables ombrages, le retour des bois dans les parfums du
soir. Il aima les défilés multicolores du carnaval. Il suivit les
chars ensoleillés, où s'enivraient d'éphémères triomphes les reines
des marchés. Plus encore, les fêtes religieuses des vieux âges le
ravissaient: Pâques carillonnées, légendaires Noëls parés de crèches
et d'étoiles, heures tendres des patronages, douceur illuminée et
musicale des vêpres, Un Tel aspire encore leur encens délicat. Malgré
l'indifférence et le doute, il a gardé cette faculté d'émotion qui le
faisait jadis pleurer en écoutant le chœur des confrériennes.
Qu'ils étaient doux les soirs de printemps dans la rue bruyante!
La voix claire d'un voyou chantait au peuple accouru des romances
aux rimes légères. Un Tel s'arrêtait afin de participer à l'ivresse
commune. Puis, le groupe harmonieux se disjoignait. Certains, que le
lyrisme assoiffait, couraient vers les bars; d'autres demeuraient sur
place comme si l'écho attardé d'un dernier refrain les berçait encore.
Un Tel, pour ajouter à la simplicité du repas familial un peu de la
splendeur printanière, achetait une livre de fraises nouvelles.
La mère d'Un Tel attendait l'enfant. Courbée vers le sol dur, ainsi
qu'une sainte en prières, elle semblait porter un lourd fardeau. Femme
du peuple qui ne saurait être brisée par les chagrins et le labeur,
elle pliait. N'ayant jamais failli à sa tâche simple, la vieille, une
fois encore, avec les gestes de toujours, préparait le repas du soir.
Sur le poêle bancal, où s'animait un feu tremblant, la soupe bouillait,
chère eau chaude aromatisée qui réconforte, compagne quotidienne de
ceux qui n'ont pas à leur table les fruits mûris aux provinces du
soleil, ni ces rôtis savoureux dont le fumet, à lui seul, ranime et
nourrit. Un pas allègre, tel un roulement de tambour, chassait le
silence; la porte s'ouvrait, Un Tel embrassait sa mère, il mettait
une nappe blanche sur la table, levait la flamme de la lampe, et voici
que la mansarde où rôdaient les esprits sombres de la nuit était,
soudainement, réjouie comme si des ondes lumineuses jaillissaient de
quelque invisible fontaine.
Un Tel narrait à sa mère les menues aventures de la journée; il avait
quinze ans, une âme enthousiaste et gamine, et il ignorait encore qu'il
est souvent pénible de gagner ce beau pain frais qu'il aimait et dont
la petite vie merveilleuse nourrissait sa jeunesse éclatante. C'était
l'heure de la causerie. La vieille mère contait l'histoire de la
famille.
Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un travailleur; tout
jeune, il avait fait son tour de France. Il repose dans la banlieue
mélancolique, en un cimetière peuplé d'érables rouges et d'ormes.
Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente. Il allait, la
musette au côté, travaillant de bourgade en bourgade. Comme il avait
belle prestance, les filles lui souriaient. Parfois, fatigué de rôder à
l'aventure, il s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil
au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler ses forces, il
contemplait avec amour l'image de celle qui devait être un jour sa
femme.
En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant les terres
labourées. Il revint à Paris, élever de solides charpentes. Vinrent
d'heureux jours, on se maria un matin d'hiver; la noce s'en fut à
Robinson, où les bosquets déserts étaient couverts de neige.
La vieille mère évoquait les douleurs du ménage: une fille naquit,
jolie comme un enfant Jésus et qui souriait dans son berceau. Elle
avait cinq ans, quand, un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital.
La petite n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les jardins
du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés de guignols, de
chevaux de bois et de balançoires. Le père, l'année suivante, tomba
d'un échafaudage.
Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de sa vie.
Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux dont nul
roman héroïque ne saurait dire l'intime et vivante beauté. Les routes
assombries où son destin l'avait mené lui semblaient s'élargir à
l'horizon, comme des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son
jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi quand, desservant
la table, il jetait au loin les miettes dorées tombées sur la nappe, on
eût dit que ces douloureux souvenirs s'envolaient avec elles.
Un Tel est au physique un homme moderne, affectant un américanisme
voulu, sous lequel apparaît aisément une fantaisie d'artiste. De
sombres étoffes donnent à son clair visage une lumière particulière.
Il a le pas rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'œil
vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse, Un Tel est
un nerveux Apollon dont la silhouette complexe dessine sur l'écran du
monde une ombre de tendresse et de brutalité.
Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir d'impossibles joies, il
désira d'étranges compagnes, dont une chanteuse, qui fut son premier
amour.
Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains sensuels. La
musique animant les courbes de son corps, elle apparaissait telle
une voile marine qui, gonflée d'un vent joyeux, se joue sur la mer
lumineuse. L'électricité lui faisait une étincelante parure, et le
populaire acclamait la volupté de ses gestes. Elle était le fruit
tentant et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des simples
s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre à sa lèvre écarlate,
imaginaient qu'elle avait la fraîcheur de ces oranges de Jérusalem, où
du sang coule sous l'écorce d'or.
Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la chanteuse, eut en
son cœur une illumination; il l'aima pour le vice énervant de ses
yeux. Elle était l'incarnation de l'amour, la bacchante populaire,
glorifiée par la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au bar
tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit à la sombre
porte du concert; elle sortit, pauvrement vêtue. Un Tel hésitait à la
reconnaître; mais elle vint le rejoindre, car elle avait compris qu'il
l'aimait.
Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses du canal, où
la lune se baignait parmi des cheminées d'usines renversées. Ils
arrivèrent sur une place déserte. Farfale entraîna l'adolescent dans
un couloir obscur, dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et
triste, telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait jamais
vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse était ouverte au
vent nocturne. Le plafond avait un large trou. Dans le toit croulant,
flambait un triangle d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente
se mit à tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du jeune
homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue, les désirs de
l'adolescent s'envolèrent; subitement se brisa le cercle de feu qui lui
brûlait les tempes.
Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait du ciel,
sentaient mourir en eux les orages de l'amour. On eût dit, à les voir
l'un près de l'autre, contemplant les arcs-en-ciel évanouis de leur
rêve, qu'un vent rapide leur avait enlevé les parures de leur jeunesse.
Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux que s'il avait
connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint embellir sa chambrette; il
mit à son lit des draps frais, il prit une taie d'oreiller qui sentait
le foin coupé. A l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé,
reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui, pour dormir
après l'orage, choisit une branche fleurie d'amandier.
Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des Orientales, des juives
aux lourdes chevelures. Beautés maladives, bijoux affinés et frêles,
bêtes perfides ou splendides, tendres prostituées; il mit au front de
toutes ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de son désir
et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit qu'il lui fallait
rechercher une femme dont les idées et les sens auraient une parenté
frémissante avec son cœur et sa raison.
Tout homme a, de par le monde, une femme née pour être sienne. Souvent
cette amante prédestinée meurt sans avoir rencontré celui qu'elle
attendait. Un Tel connut, dans une nature chaude et riche où la forêt
et la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne qui devait
embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent. Ce fut simple et fort,
comme les jeux des plantes et des eaux.