1119-1128.
Charles le Bon.
Conjuration des Flamings. Attentat du 2 mars 1127.
Guillaume de Normandie.
Charles de Danemark, parent au second degré du comte Baudouin VII qui
l'avait désigné pour son successeur, était fils du roi Knuut ou Canut,
selon la prononciation romane. Saint Canut avait péri martyr dans une
église où des conspirateurs l'avaient frappé. Charles de Danemark
était encore enfant lorsque sa mère, fille de Robert le Frison, le
conduisit en Flandre, et la triste image de la fin de son père l'y
suivit comme un souvenir prophétique. Le comte Charles possédait les
mêmes vertus: si sa mort fut également pieuse, sa vie ne fut pas moins
héroïque.
Charles de Danemark avait fait un pèlerinage en Asie pour combattre
les Sarrasins, mais il n'avait quitté la Palestine qu'après avoir reçu
le dernier soupir de Godefroi de Bouillon. Robert II l'accueillit avec
honneur à son retour, et son influence s'accrut de jour en jour sous
le règne de son successeur. Baudouin VII lui fit épouser Marguerite de
Clermont et lui donna le comté d'Amiens et le domaine d'Ancre, qu'il
avait enlevés aux seigneurs de Coucy et de Saint-Pol. On ajoute que,
peu de mois avant sa mort, il lui confia le gouvernement de ses Etats.
Quoi qu'il en soit, la transmission de l'autorité souveraine ne
s'exécuta point sans opposition, et le règne du comte Charles, qu'un
complot devait achever, s'ouvrit au milieu des complots excités à la
fois par la comtesse Clémence de Bourgogne, veuve de Robert II, qui
venait d'épouser le duc de Brabant, et par son gendre Guillaume de
Loo, fils de Philippe, vicomte d'Ypres, que soutenaient les comtes de
Hainaut et de Boulogne, Hugues de Saint-Pol et Gauthier d'Hesdin.
Clémence s'était emparée d'Audenarde et le comte Hugues de Saint-Pol
envahissait la West-Flandre, lorsque Charles de Danemark rassembla son
armée. Dès ce moment, il marcha de victoire en victoire. Guillaume de
Loo se soumit; Clémence, vaincue, se vit réduite à demander la paix en
cédant quatre des principales cités qui formaient son douaire,
Dixmude, Aire, Bergues et Saint-Venant. Gauthier d'Hesdin fut chassé
de ses domaines: Hugues de Saint-Pol perdit son château.
Charles avait apaisé toutes les discordes intérieures; il retrouva
auprès du roi de France, qui un instant avait semblé favoriser la
comtesse Clémence, l'autorité et l'influence de Robert II et de
Baudouin VII. Suger, en rappelant les guerres de Louis VI en Normandie
et dans les Etats du comte Thibaud, attribue au comte de Flandre
l'honneur de la conquête de Chartres, et il ajoute qu'en 1124, lors de
l'invasion de l'empereur Henri V, il conduisit dix mille guerriers
intrépides dans le camp du roi de France. N'oublions point que ces
expéditions, auxquelles la Flandre prit la plus grande part, furent
les premières où les bourgeoisies marchèrent contre les ennemis sous
les bannières de leurs paroisses. La défense du territoire n'était
plus exclusivement confiée aux hommes de fief: elle devenait la tâche
et le devoir de toute la nation.
Henri V s'était retiré à Utrecht, couvert de honte et méprisé de ses
sujets. A sa mort, une ambassade solennelle, composée du comte de
Namur et de l'archevêque de Cologne, vint offrir la pourpre impériale
au comte de Flandre; mais il ne crut point pouvoir l'accepter. Les
devoirs de son gouvernement le retenaient en Flandre, et lorsque,
après la captivité de Baudouin du Bourg, les chrétiens d'Asie lui
proposèrent le trône de Jérusalem, il persista dans les mêmes
sentiments, et refusa le sceptre de Godefroi de Bouillon comme la
couronne de Karl le Grand.
Charles ne songea plus qu'à consolider la paix intérieure, en
s'efforçant de dompter les mœurs féroces des Flamings. Retirés aux
bords de la mer, ils ne cessaient de répandre le sang, et chaque jour
on les voyait agiter dans les airs leurs longues torches pour appeler
leurs gildes aux combats. «Afin d'assurer le repos public, le comte de
Flandre décida, dit Galbert, qu'à l'avenir il serait défendu de
marcher armé, et que quiconque ne se confierait point dans la sécurité
générale serait puni par ses propres armes.» Gualter ajoute, ce qui
paraît peu probable, que les Flamings respectèrent ces défenses dont
Robert II et Baudouin VII avaient donné l'exemple.
Le comte de Flandre mérita, par ses vertus et son pieux dévouement
pendant la désastreuse famine de 1126, l'affection des clercs et la
reconnaissance des pauvres; mais on ne peut douter que ses réformes
n'aient excité la colère des Flamings. «Autant les hommes sages, dit
Gualter, applaudissaient à son zèle, autant les hommes pervers le
supportaient impatiemment, parce qu'ils voyaient que sa justice
protégeait la vie de ceux qu'ils haïssaient et s'opposait à toutes
leurs tentatives: il leur semblait qu'aussi longtemps qu'on ne leur
permettrait point d'exercer librement leurs fureurs, le salut du comte
et leur propre salut ne pouvaient point s'accorder.»
Parmi les hommes de race saxonne qui repoussaient un joug odieux, il
n'en était point dont l'élévation eût été plus rapide que celle
d'Erembald, père de Lambert Knap et de Bertulf. Simple karl de Furnes
et confondu parmi les serfs du comte, il servait comme homme d'armes
sous les ordres de Baudrand, châtelain de Bruges, lorsque, dans une
guerre contre les Allemands, il profita d'une nuit obscure pour le
précipiter dans les eaux de l'Escaut. La femme de Baudrand, Dedda,
surnommée Duva, était la complice de ce crime. Elle se hâta de donner
sa main et ses trésors au meurtrier, qui acquit la châtellenie de
Bruges et la laissa à son fils Disdir, surnommé Hacket. Bertulf avait
eu également recours à la simonie pour s'emparer de la dignité de
prévôt de Saint-Donat, dont il avait dépossédé le vertueux Liedbert.
Les autres fils d'Erembald avaient acheté de vastes domaines.
Cependant, quelles que fussent leurs richesses, les barons et les
officiers du comte n'oubliaient point leur origine, et il arriva que
Charles de Danemark ayant ordonné une enquête sur les droits douteux
des Flamings dont la position était la même, Bertulf et sa famille
mirent tout en œuvre pour se placer au-dessus de ces recherches.
Bertulf protestait que ses aïeux avaient toujours été libres. «Nous le
sommes, nous le serons toujours, ajoutait-il; il n'est personne sur la
terre qui puisse nous rendre serfs: si je l'avais voulu, ce Charles de
Danemark n'aurait jamais été comte.» Selon la vieille coutume du
Fleanderland, la haine dont Bertulf était animé devint commune à ses
frères et à ses parents, que les historiens de ce temps nous
dépeignent d'une stature élevée, et d'un aspect si terrible qu'on ne
pouvait les regarder sans trembler.
Le comte de Flandre s'était rendu en France pour prendre part à une
expédition dirigée contre l'Auvergne et le duc d'Aquitaine. Les fils
d'Erembald voulurent profiter de son absence pour commencer à mettre à
exécution leurs perfides desseins, en ravageant le domaine de Tangmar
de Straten, l'un des nobles que Charles chérissait le plus. Burchard,
fils de Lambert Knap, dirigea ces dévastations, et tandis que Bertulf
présidait à des orgies dans le cloître de Saint-Donat, les laboureurs
qui cultivaient les terres de Tangmar, poursuivis par le fer et la
flamme, invoquaient en vain la trêve du Seigneur. A peine le comte
Charles était-il arrivé à Lille, qu'il y apprit les désordres qui
régnaient en Flandre. Deux cents laboureurs chassés de leurs demeures
l'attendaient à Ypres pour implorer sa protection. Ce fut dans cette
ville que Charles convoqua les barons pour juger les coupables.
Burchard fut condamné à rétablir le château, le verger et l'enclos de
Tangmar: de plus, conformément aux peines portées par les usages
germaniques contre les violateurs de la paix publique, sa demeure fut
livrée aux flammes.
Charles revint le 28 février à Bruges. Il employa toute la journée du
lendemain à rendre la justice; mais vers le soir, Gui de Steenvoorde
et d'autres amis des traîtres parurent dans son palais et cherchèrent
à exciter sa clémence. Ils lui représentèrent longuement que la faute
de Burchard était déjà assez expiée par la destruction de son château;
ils ajoutaient qu'il serait injuste d'en faire peser la responsabilité
sur toute sa famille. Parfois seulement, le comte, encore ému du
triste spectacle des ruines qui, la veille, lui avaient retracé sur
son passage les dévastations de Burchard, répondait à leurs
mensongères apologies par quelques plaintes énergiques. Les amis de
Burchard gardaient alors le silence, et lorsque les serviteurs du
comte remplissaient leurs coupes, ils demandaient qu'il y fît verser
les vins les plus précieux. Dès que les coupes étaient vides ils les
faisaient remplir de nouveau, et c'est ainsi que, par la violation des
saintes lois de l'hospitalité, ils se préparaient aux attentats les
plus criminels.
Le comte leur avait accordé la permission de se retirer, et ils en
profitèrent pour se rendre immédiatement à la demeure de Bertulf où
ils racontèrent les paroles de Charles, telles que leur imagination
troublée par les vapeurs du vin les avait conservées. «Jamais,
dirent-ils, le comte de Flandre ne nous pardonnera, à moins que nous
ne reconnaissions que nous sommes ses serfs.» Près de Bertulf, se
trouvaient rassemblés Guelrik son frère, Burchard son neveu, Isaac de
Reninghe, Guillaume de Wervicq, Engelram d'Eessen. Ils joignirent
leurs mains en signe d'alliance, et résolurent de faire périr le comte
dès qu'une occasion favorable se présenterait. Tandis que le prévôt de
Saint-Donat gardait la porte de la salle où ils étaient réunis, ils
continuèrent à délibérer, et jugèrent qu'il était important d'associer
à leur entreprise Robert, neveu de Bertulf, jeune homme paisible et
vertueux, qui avait succédé à toute l'influence dont jouissait son
père, longtemps châtelain sous le règne de Robert II. Ils l'appelèrent
donc et lui dirent: «Donne-nous ta main afin que tu prennes part à nos
projets, comme nous-mêmes, en joignant nos mains, nous nous sommes
déjà engagés les uns vis-à-vis des autres.» Robert, soupçonnant
quelque intention sinistre, refusait de les écouter et voulait quitter
la salle: «Qu'il ne sorte point,» s'écrient Isaac et Guillaume en
s'adressant au prévôt. Bertulf le retient et emploie tour à tour les
menaces et la persuasion. Le jeune homme cède enfin, donne sa main et
demande ce qu'il doit faire. On lui répond: «Charles veut nous perdre
et nous réduire à devenir ses serfs, nous avons juré sa mort:
aide-nous de ton bras et de tes conseils.» Robert, éperdu de terreur,
laissait couler ses larmes: «Il ne faut pas, disait-il, que nous
trahissions notre seigneur et le chef de notre pays. Si vous persistez
à le vouloir faire, j'irai moi-même révéler votre complot au comte, et
jamais, si Dieu le permet, on ne me verra prêter mon aide, ni mes
conseils à de pareils desseins.» Il fuyait hors de la salle: on le
retint de nouveau. «Ecoute, mon ami, répliquèrent Bertulf et ses
complices, si nos paroles semblaient annoncer que nous songeons
sérieusement à cette trahison, c'était seulement afin de voir si nous
pourrions compter sur toi dans quelque affaire grave. Nous ne t'avons
point encore appris pourquoi tu nous as engagé ta foi, nous te le
dirons un autre jour.» Et ils cherchèrent à cacher par des
plaisanteries et sous de légers propos le but de leur réunion; ensuite
ils se séparèrent, mécontents de ce qui avait eu lieu et agités par
une secrète inquiétude.
Isaac de Reninghe était à peine revenu dans sa demeure lorsque,
s'étant assuré que le silence de la nuit était complet, il remonta à
cheval et rentra dans le bourg où se trouvaient l'église de
Saint-Donat et le palais du comte. Il y appela tour à tour Bertulf et
les autres conjurés, et les conduisit dans la maison de Walter, fils
de Lambert de Rodenbourg. Là ils éteignirent tous les feux afin qu'on
ne remarquât point au dehors qu'ils veillaient, et poursuivirent leur
complot, protégés par les ténèbres. Afin que leur projet ne fût point
révélé, ils décidèrent qu'on l'exécuterait dès le lever de l'aurore,
et choisirent, dans la maison de Burchard, les karls qui seraient
chargés d'accomplir le crime. Quiconque frapperait le comte devait
recevoir quatre marcs d'argent; ceux qui aideraient à le tuer,
seulement la moitié. Ces résolutions prises, Isaac retourna chez lui:
le jour n'avait pas encore paru.
Depuis son retour, Charles s'abandonnait à de tristes pressentiments,
et semblait avoir reçu la révélation de sa fin prochaine. A Ypres, on
lui avait exposé toute la férocité des mœurs de Burchard. «Dieu me
protégera, avait-il répondu, et si je meurs pour la cause de la
justice, ma gloire sera supérieure à mon malheur.» Quelques clercs
étant venus se plaindre des dangers qui les menaçaient: «Si vous
mouriez pour la vérité, leur avait-il dit, quelle mort serait plus
honorable que la vôtre? Est-il quelque chose au-dessus des palmes du
martyre?»
Cette même nuit, pendant laquelle on aiguisait le fer qui devait
trancher sa vie, Charles avait peu dormi et ses chapelains
remarquèrent qu'il paraissait souffrant et agité. Il se leva un peu
plus tard que de coutume et se dirigea aussitôt vers l'église de
Saint-Donat. Le ciel était sombre et chargé de brouillard. De vagues
rumeurs arrivèrent jusqu'au comte de Flandre et l'avertirent que ses
jours étaient en péril; mais il ne voulut point y ajouter foi, et ne
prit avec lui qu'un petit nombre de serviteurs qui se dispersèrent dès
que Charles fut entré dans la galerie supérieure de l'église qui
communiquait avec son palais. Le clergé avait déjà chanté les hymnes
que la religion consacre aux premières heures du jour; Charles
unissait sa voix à leurs prières et récitait les psaumes de David; il
avait commencé le quatrième psaume de la pénitence et avait achevé le
verset: «Vous jetterez sur moi de l'eau avec l'hysope et je serai
purifié; vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige,»
lorsque, comme le dit Galbert, ses péchés furent lavés dans son sang.
Burchard, prévenu par ses espions de l'arrivée du comte, n'avait pas
tardé à le suivre dans l'église, caché sous un large manteau: il avait
chargé ses amis de garder les deux côtés de la galerie où priait le
prince, et était arrivé près de lui sans que sa présence eût été
remarquée. Charles avait pris un des treize deniers posés sur son
psautier pour le donner à une vieille femme. Celle-ci aperçut
Burchard: «Sire comte, prenez garde,» lui dit-elle. Charles tourna la
tête et au même instant l'épée de Burchard, s'abaissant, effleura son
noble front et mutila le bras déjà prêt à remettre cette dernière
aumône. Le fils de Lambert Knap se hâta de relever son épée, et d'un
second coup plus vigoureux et plus terrible il renversa sans vie à ses
pieds l'infortuné comte de Flandre. (2 mars 1127, v. s.)
La pauvre femme qui avait reçu les derniers bienfaits du prince
s'était précipitée sur la place du Bourg en criant: _Wacharm!
Wacharm!_ mais aucune voix ne répondit à la sienne, soit que parmi les
habitants de Bruges, il y eût beaucoup d'hommes que leur origine
attachait à la faction de Bertulf, soit que la terreur que fait
toujours naître un crime inopiné eût glacé tous les cœurs.
Cependant la mort du comte n'avait point satisfait la colère de ses
ennemis: ils n'avaient pas quitté l'église de Saint-Donat, et leur
fureur sacrilége méditait de nouveaux crimes. Thémard, châtelain de
Bourbourg, priait non loin de Charles de Danemark, dans la même
galerie: il ne put fuir et tomba couvert d'affreuses blessures. Enfin,
les meurtriers s'élancèrent hors de l'église: les uns voulaient
envahir le palais du comte, ou bien aller à Straten piller le domaine
de Tangmar; les autres se dispersèrent dans la ville, et les fils du
châtelain de Bourbourg, atteints au moment où ils fuyaient, périrent
également sous leurs coups.
Gauthier de Locre, sénéchal du comte de Flandre, avait disparu: il
avait été l'un des principaux conseillers de Charles de Danemark, et
l'on prétendait que, plus que personne, il n'avait cessé de l'engager
à faire rentrer les fils d'Erembald dans la condition des serfs.
Burchard et ses amis étaient impatients d'assouvir sur lui leur haine
et leur vengeance: ils le cherchaient inutilement, lorsqu'on vint leur
apprendre que le châtelain de Bourbourg respirait encore. Les
chanoines de Saint-Donat entouraient sa douloureuse agonie des
consolations de la religion, quand Burchard parut. A sa voix, on
précipita le vieillard mourant du haut de la galerie sur les degrés de
marbre de l'escalier, d'où on le traîna devant les portes de l'église
pour l'y frapper de nouveau.
Pendant cette scène d'horreur, un enfant accourt et annonce qu'il
connaît la retraite de Gauthier de Locre: il ajoute qu'il n'est pas
loin et qu'on le trouvera dans cette même église où déjà tant de sang
a coulé, et cet enfant conduit Burchard, tandis que la joie féroce des
meurtriers se révèle par de bruyantes acclamations. Le sénéchal de
Flandre, se voyant trahi, s'élance de la tribune occupée par les
orgues où l'un des gardiens de l'église l'avait couvert de son
manteau; éperdu de terreur, il fuit précipitamment vers l'autel de
Saint-Donat, et s'y réfugie sous le voile que les prêtres avaient
étendu sur le crucifix. C'est en vain qu'il invoque Dieu et tous les
saints. Burchard le suit, le saisit par les cheveux et lève son épée:
mais les chanoines s'interposent et demandent qu'il leur soit au moins
permis d'entendre sa confession. Prière inutile! Burchard les
repousse. «Gauthier, dit-il au sénéchal, nous ne te devons pas d'autre
pitié que celle que tu as méritée par ta conduite vis-à-vis de nous.»
Puis il ordonne à ses sicaires de le porter sur le corps inanimé du
châtelain de Bourbourg, où ils l'immolent à coups d'épée et de massue.
Burchard résolut alors de faire visiter toute l'église, afin de
reconnaître s'il ne s'y trouvait point quelques autres de ceux dont il
avait juré la perte. Ses serviteurs soulevèrent les bancs, les
pupitres, les rideaux et tous les ornements qui pouvaient servir
d'abri. Dans le premier sanctuaire, ils aperçurent les chapelains du
comte qui s'étaient placés sous la protection des autels. Plus loin,
ils découvrirent le clerc Odger, le chambellan Arnould et le notaire
Frumold le jeune, que Charles de Danemark chérissait beaucoup. Arnould
et Odger s'étaient retirés sous une vaste tapisserie. Frumold le jeune
avait cru pouvoir plus aisément se dérober aux regards, en se cachant
sous des rameaux verts qu'on avait cueillis pour l'une des solennités
du carême.
Burchard et ses amis attendaient dans le chœur le résultat de ces
recherches. «Par Dieu et ses saints! s'écria Isaac de Reninghe, dût
Frumold remplir d'or toute l'église, il ne rachètera point sa vie!» Le
notaire Frumold, dont la sœur avait épousé Isaac, se méprit
toutefois sur ses intentions, car il espérait trouver en lui un
protecteur. «Mon ami, lui disait-il, je t'en conjure par l'amitié qui
jusqu'à ce moment a existé entre nous, respecte mes jours et
conserve-moi à mes enfants qui sont tes neveux, afin que ma mort ne
les laisse point sans défense.» Mais Isaac lui répliqua: «Tu seras
traité comme tu l'as mérité en nous calomniant auprès du comte.» Un
prêtre, s'approchant de Frumold, ouït sa confession et reçut l'anneau
d'or qu'il le chargea de remettre à sa fille. Cependant Burchard et
Isaac délibéraient s'ils n'épargneraient pas les jours de Frumold et
d'Arnould jusqu'à ce qu'ils les eussent contraints à leur livrer tout
le trésor du comte. Tandis qu'ils hésitaient, les chanoines de
Saint-Donat avaient prévenu Frumold le vieux, oncle du notaire
Frumold, des périls qui menaçaient son neveu. Ils l'accompagnèrent
près de Bertulf, et unirent leurs prières aux siennes pour que le
prévôt interposât sa médiation. Bertulf consentit à envoyer un
messager vers Burchard pour l'engager à respecter la vie du notaire;
mais Burchard fit répondre que lors même que Bertulf implorerait
lui-même sa grâce, il ne pourrait l'accorder. Frumold le vieux et les
chanoines se précipitèrent de nouveau aux pieds du prévôt, le
suppliant de se rendre à l'église de Saint-Donat. Bertulf se leva; «il
marchait d'un pas lent, raconte Galbert, comme s'il se préoccupait peu
du sort d'un homme qu'il n'aimait point.» Quand il arriva dans le
sanctuaire, la délibération durait encore et Bertulf obtint qu'on lui
remettrait les prisonniers jusqu'à ce que Burchard les réclamât.
«Apprends, Frumold, dit le prévôt de Saint-Donat au malheureux
notaire, que tu ne posséderas point ma prévôté aux prochaines fêtes de
Pâques comme tu l'espérais.» Et il l'emmena dans sa maison.
Le corps du comte était resté étendu dans la galerie où il avait péri.
Les cérémonies religieuses avaient cessé dans l'église souillée par
des attentats sacriléges, et les chanoines avaient à peine osé réciter
quelques prières secrètes pour Charles de Danemark. Enfin, Bertulf
permit que les nobles restes du bon prince fussent enveloppés dans un
linceul et placés au milieu du chœur; puis on alluma quatre cierges
autour du cercueil. Bientôt quelques femmes vinrent s'agenouiller
auprès de ce modeste cénotaphe. Leurs larmes, touchantes prémices d'un
culte pieux, émurent tous ceux qui en furent les témoins; et, à leur
exemple, l'on vit, avant le soir, ce même peuple qui, aux premières
heures du jour, partageait le ressentiment des meurtriers contre le
comte Charles, l'honorer et le vénérer comme un martyr.
«Ce fut alors (je cite Galbert) que les traîtres examinèrent, avec le
prévôt Bertulf et le châtelain Hacket, par quel moyen ils pourraient
faire enlever le corps du comte, qui ne cesserait, tant qu'il
reposerait au milieu d'eux, de les vouer à un opprobre éternel; et,
par une résolution digne de leur ruse, ils envoyèrent chercher l'abbé
de Saint-Pierre, afin qu'il prît avec lui les restes du comte Charles
et les ensevelît à Gand. Ainsi s'acheva cette journée pleine de
douleurs et de misères!» Le remords tourmentait ces hommes que le
crime n'avait point effrayés; ils ne voyaient dans ce cadavre mutilé
qu'un accusateur terrible, et craignaient que la victime ne se levât,
voilée de son linceul, pour proclamer leur crime et annoncer leur
châtiment.
Pendant la nuit, Bertulf plaça des sentinelles sur la tour et dans les
galeries de l'église, afin que, s'il était nécessaire, il pût y
trouver un refuge. Il attendait impatiemment l'arrivée de l'abbé de
Saint-Pierre. Celui-ci était monté à cheval aussitôt après avoir reçu
le message du prévôt et parut à Bruges vers le lever du jour. Il
devait attacher le cercueil sur des chevaux et retourner à Gand sans
délai; mais une foule de pauvres, qui espéraient qu'on leur
distribuerait des aumônes pour le repos de l'âme du comte, s'étaient
déjà réunis. Leurs clameurs suivaient le prévôt de Saint-Donat; on
répétait de toutes parts qu'on allait enlever le corps du comte, et
les bourgeois accouraient en tumulte. Bertulf jugea qu'il n'y avait
point de temps à perdre, et tandis qu'on apportait aux portes de
l'église un cercueil préparé à la hâte, il ordonna à ses serviteurs de
soulever le corps du comte de Flandre et de l'y déposer sans délai.
Mais les chanoines s'y opposèrent: «Jamais, disaient-ils à Bertulf,
nous ne consentirons à abandonner les restes de Charles, comte
très-pieux et martyr; nous mourrons plutôt que de permettre qu'ils
soient portés loin de nous.» A ces mots, tous les clercs s'emparèrent
des tables, des escabeaux, des candélabres et de tout ce qui dans
leurs mains pouvait servir à combattre; en même temps, ils agitaient
les cloches. Les bourgeois prenaient les armes et se rangeaient dans
l'église, le glaive à la main. Les pauvres et les malades
s'élançaient sur le linceul et le couvraient de leurs bras, pour le
défendre et le conserver comme un gage de la miséricorde céleste. Tout
à coup le tumulte s'arrêta: un enfant paralytique qui avait coutume de
mendier aux portes de l'abbaye de Saint-André avait touché les
reliques sanglantes du martyr. Il s'était levé et marchait, louant le
ciel de ce miracle dont tout le peuple était témoin. On n'entendait
plus que des prières et des actions de grâces. Les uns essuyaient les
plaies du comte avec des linges; les autres grattaient le marbre rougi
par son sang: une sainte terreur avait pénétré tous les esprits.
L'abbé de Saint-Pierre avait fui à Gand, tandis que le prévôt et ses
neveux se retiraient dans le palais du comte. Leur ruse n'avait point
réussi, et ils se virent réduits à promettre qu'on n'enlèverait point
le corps du prince; quoi qu'il en fût, dès que le peuple se fut
éloigné, ils firent fermer les portes de l'église: les chanoines,
craignant quelque nouvelle perfidie, s'empressèrent de construire avec
des pierres et du ciment un tombeau placé dans la galerie de
Notre-Dame, aux lieux mêmes où le comte avait été frappé, et ils l'y
ensevelirent le lendemain.
Les cérémonies des obsèques furent célébrées le 4 mars dans l'église
de Saint-Pierre, située hors des murs de la ville. Le prévôt de
Saint-Donat y parut avec les chanoines: il ne cessait de leur répéter
qu'il était entièrement étranger à la trahison, et distribua de sa
propre main les aumônes funéraires; on le vit même pleurer. De plus,
Bertulf adressa, le 6 mars, des lettres aux évêques de Noyon et de
Térouane. Il les y suppliait de venir purifier l'église de
Saint-Donat, et ajoutait qu'il était prêt à prouver canoniquement son
innocence devant le peuple et le clergé.
Si le prévôt de Saint-Donat cherchait dans la religion un prétexte de
protestations mensongères, le fils de Lambert Knap, moins astucieux
mais plus cruel, conservait une foi aveugle dans les enchantements et
les superstitions du paganisme. L'église de Saint-Donat vit, en 1127,
sous ses voûtes sacrées, des hommes de race saxonne renouveler le
_dadsisa_, qu'en 743 le concile de Leptines avait condamné chez leurs
aïeux. Au milieu des ténèbres de la nuit, Burchard et ses complices
vinrent s'asseoir autour du tombeau du comte; puis ils placèrent sur
la pierre sépulcrale un pain et une coupe remplie de bière, qu'ils se
passèrent tour à tour. Ils croyaient apaiser par ces libations l'âme
de leur victime et s'assurer l'impunité.
Déjà ils avaient annoncé à Guillaume de Loo qu'ils lui feraient avoir
le comté de Flandre, et un agent du vicomte d'Ypres, nommé Godtschalc
Tayhals, s'était rendu à Bruges près du prévôt et de Burchard, porteur
d'un message ainsi conçu: «Mon maître et votre intime ami, Guillaume
d'Ypres, vous salue et vous assure de son amitié: sachez qu'il
s'empressera, autant qu'il est en lui, de vous aider et de vous
secourir.»
C'était précisément l'époque de l'année où les marchands étrangers
s'assemblaient à Ypres. Guillaume de Loo profita de ces circonstances
pour les obliger à lui rendre hommage et à le reconnaître comme comte
de Flandre. Bertulf lui avait donné ce conseil, et avait en même temps
mandé aux karls du pays de Furnes et à ceux des bords de la mer
attachés à sa gilde, qu'ils appuyassent les prétentions du vicomte
d'Ypres.
Cependant les serviteurs du comte, que l'horreur du crime avait un
instant glacés d'effroi, n'avaient point tardé à se rallier, et dès
que l'on connut en Flandre la sentence d'excommunication fulminée par
l'évêque de Noyon contre les meurtriers et leurs complices, Gervais de
Praet, chambellan du comte Charles, s'approcha de l'enceinte
palissadée, que les habitants de Bruges avaient, à la prière de
Bertulf, construite autour de leurs faubourgs. Le jour baissait, et
déjà la fumée qui s'élevait de l'âtre annonçait le repas du soir,
lorsque tout à coup on vit s'avancer dans les rues les hommes d'armes
de Gervais de Praet, auxquels on avait livré les portes du Sablon: les
conjurés eurent à peine le temps de se retirer dans le bourg.
Le siége commença aussitôt. Le 10 mars, Sohier de Gand, Iwan d'Alost,
Daniel de Termonde et Hellin de Bouchaute amenèrent à Gervais de Praet
de nombreux renforts. Le lendemain parurent Thierri, châtelain de
Dixmude, Richard de Woumen et Gauthier de Lillers, ancien boutillier
du comte. Les bourgeois de Gand n'arrivèrent que le 13 mars; ils se
préoccupaient peu de la lutte de Burchard et de Gervais de Praet, mais
ils voulaient conquérir et rapporter dans leur ville les célèbres
reliques dont on leur avait raconté les miracles. Se croyant assez
puissants et assez instruits dans l'art des siéges pour s'emparer de
la forteresse sans l'appui de personne, ils avaient emmené avec eux
des archers, des ouvriers et un grand nombre de chariots chargés
d'échelles énormes. A leur suite marchaient des troupes de voleurs et
de pillards venues du pays de Waes, et recrutées chez ces populations
frisonnes auxquelles s'étaient jadis mêlés les Normands qui
stationnaient sur l'Escaut. Les bourgeois de Bruges s'effrayèrent, et
peu s'en fallut que d'autres combats ne s'engageassent aux portes de
la ville. Enfin, il fut convenu que les Gantois entreraient à Bruges,
mais qu'ils se sépareraient des hommes de race étrangère, dont on
redoutait les fureurs et les déprédations.
Il y avait, parmi les conjurés du bourg, un homme dont le cœur
s'ébranla à l'aspect de cette menaçante agression: c'était le prévôt
Bertulf. Consterné, et aussi humble qu'à une autre époque il se
montrait orgueilleux, il parut en suppliant au haut des murailles. La
terreur avait éteint sa voix, et ce fut son frère, le châtelain
Hacket, qui prit la parole en son nom: «Seigneurs, daignez nous
traiter généreusement en faveur de notre ancienne amitié. Barons de
Flandre, nous vous prions, nous vous supplions de ne pas oublier
combien vous nous chérissiez autrefois; prenez pitié de nous. Comme
vous, nous pleurons et regrettons le comte; comme vous, nous
flétrissons les coupables, et nous les chasserions loin de nous, si,
malgré nos sentiments, les devoirs qu'imposent les liens du sang ne
nous arrêtaient. Nous vous supplions de nous écouter. Pour ce qui
concerne nos neveux que vous accusez d'être les auteurs du crime,
accordez-leur la permission de sortir librement de la forteresse, et
qu'ensuite, condamnés pour un aussi cruel attentat par l'évêque et les
magistrats, ils s'exilent à jamais et cherchent, sous le cilice et
dans la pénitence, à se réconcilier avec Dieu. Quant à nous,
c'est-à-dire quant au prévôt, au jeune Robert, à moi, et à nos hommes,
nous établirons, par toute forme de jugement, que nous sommes
innocents de fait et d'intention; nous le prouverons selon le droit
séculier qui régit les hommes d'armes et selon les divines Ecritures
auxquelles les clercs se conforment.» Mais l'un des chevaliers qui
avaient pris les armes à l'appel de Gervais de Praet, lui répondit:
«Hacket, nous avons oublié vos services et nous ne devons point nous
souvenir de l'amitié que nous portions autrefois à des traîtres
impies. Tous ceux qui s'honorent du nom de chrétiens se sont réunis
pour vous combattre, parce que, violant la justice de Dieu et des
hommes, vous avez immolé votre prince pendant un temps de prière, dans
un lieu consacré à la prière et tandis qu'il priait! C'est pourquoi,
châtelain Hacket, nous renonçons à la foi et à l'hommage qui vous
étaient dus; nous vous condamnons, et nous vous rejetons en brisant ce
fétu de paille que nous tenons dans nos mains.» Selon les usages de
cette époque reculée, la multitude, groupée autour de la forteresse,
prit des gerbes de blé et imita son exemple.
Tout espoir de paix s'était évanoui: Bertulf et Hacket avaient échoué
dans leur tentative. Lorsque la nuit fut venue, l'un de ces deux
hommes réussit, à prix d'argent, à s'évader de la forteresse; l'autre
(c'était le moins coupable) ne voulut pas quitter ses amis à l'heure
du péril. Le premier était Bertulf, qui gagna le domaine de Burchard à
Keyem; le second était le châtelain Hacket.
Quinze jours seulement se sont écoulés depuis le trépas du comte: le
siége du bourg va toucher à sa fin. Les conjurés placent au haut de
leurs remparts leurs plus habiles archers, et entassent contre les
portes à demi consumées par la flamme des masses considérables de
pierres et de fumier. Une seule porte est restée libre, afin qu'ils
puissent, selon les circonstances, entrer ou sortir. Les assiégeants
préparent leurs échelles: elles ont une hauteur de soixante pieds sur
une largeur de douze, et atteignent le sommet des murailles du bourg.
Des boucliers d'osier, attachés à leur extrémité et sur leurs parois,
doivent couvrir les assaillants, et elles serviront de base à d'autres
échelles plus étroites et plus légères destinées à s'abaisser sur les
créneaux. Déjà le moment de la lutte approche, déjà, aux clameurs qui
s'élèvent dans les airs se mêle le sifflement des traits, lorsque tout
à coup les combattants laissent retomber leurs armes et courbent leurs
fronts dans un respectueux silence. Les chanoines de Saint-Donat
viennent de paraître au haut des remparts, les yeux pleins de larmes
et poussant de profonds soupirs; ils portent dans leurs mains les
vases sacrés, les châsses et les reliquaires, les ornements de
l'église et les livres liturgiques. Egalement respectés par les
meurtriers de Charles et par ses vengeurs, ils passent lentement à
travers les hommes d'armes et vont déposer leur pieux fardeau à la
chapelle de Saint-Christophe, au milieu de la place du marché.
Dès que les chanoines se sont éloignés, les tristes images de la
guerre se reproduisent. Assiégeants et assiégés, tous ont conservé
leurs projets et leurs haines.
Dans l'église de Saint-Donat, de honteuses profanations avaient
succédé aux vénérables sacrifices. Ici se voyait un vaste bourbier,
réceptacle d'immondices; là s'élevaient des fours et des cuisines;
plus loin c'était la scène bruyante des orgies auxquelles présidaient
des courtisanes. Toute cette agitation, tous ces désordres heurtaient
la tombe entr'ouverte où gisait tout sanglant le cadavre du comte de
Flandre. «Il était resté seul dans ce lieu, dit Galbert, seul avec ses
meurtriers.»
Autour du bourg, les Gantois dressaient leurs échelles pour monter à
l'assaut. Ils essayèrent de s'élancer sur les murailles en même temps
qu'ils cherchaient à les miner par leur base; mais, après un combat
obstiné qui dura jusqu'au soir, ils se virent repoussés de toutes
parts. Telles étaient les fatigues de cette lutte cruelle, que les
conjurés, rassurés par l'échec des Gantois, s'éloignèrent pendant
quelques heures de leurs murailles. Le temps était froid et le vent
soufflait avec force: les sentinelles s'étaient retirées dans le
palais du comte où l'on avait fait un grand feu, lorsque vers le lever
du jour, quelques assiégeants, ayant escaladé les remparts sur des
échelles légères, trouvèrent la cour du bourg abandonnée. Ils y
restèrent immobiles et silencieux jusqu'à ce qu'ils eussent pu ouvrir
la porte de l'ouest en brisant la serrure qui la fermait: on accourut
aussitôt de toutes parts pour les rejoindre, et les traîtres qui
dormaient dans le palais du comte eurent à peine le temps d'en
défendre l'entrée. Bientôt, accablés par le nombre, ils se réfugièrent
dans la galerie voûtée qui servait de communication entre le palais et
l'église. Là, la lutte recommença avec plus d'énergie. Burchard y
montra un courage qui aurait été digne d'éloge, s'il eût été employé à
soutenir une autre cause. Il ne cessa point un instant de combattre au
premier rang des siens, semant autour de lui le deuil et la mort. Il
parvint enfin à s'enfermer dans l'église, et on ne l'y poursuivit
point. Les vainqueurs s'étaient dispersés pour piller: les uns
emportaient des coupes, des tapis, des étoffes précieuses; d'autres
étaient descendus dans les celliers où le vin et la bière coulaient à
longs flots.
Si le zèle des Brugeois s'était ralenti depuis que Sohier de Gand et
Iwan d'Alost prétendaient diriger toutes les attaques, les Gantois se
montraient de plus en plus impatients d'attaquer l'église, d'où ils
espéraient enlever le corps du comte de Flandre. Un jeune homme
appartenant à leur troupe brisa avec son épée l'une des fenêtres du
sanctuaire et y pénétra, mais il ne revint point. Plusieurs croyaient
qu'il avait péri sous les coups de Burchard, mais d'autres racontaient
que comme, dans sa coupable avidité, il avait touché à une châsse pour
la dépouiller de ses ornements, la porte qu'il avait ouverte s'était
refermée avec force et l'avait renversé sans vie. Cette rumeur était
propagée par les Brugeois qui accusaient sans cesse les Gantois de ne
songer qu'à piller. Les dissensions devinrent si vives que les
bourgeois de Bruges et ceux de Gand avaient déjà saisi leurs armes
pour se combattre les uns les autres; mais les hommes sages réussirent
à les apaiser, et le résultat de cette réconciliation fut la conquête
des nefs de l'église, d'où les conjurés se retirèrent dans les
galeries supérieures et dans la tour. Là, ils se barricadèrent avec
des siéges, des bancs, des planches enlevées des autels, des statues
arrachées de leurs niches, qu'ils lièrent avec les cordes suspendues
aux cloches; et, saisissant les cloches mêmes, ils les brisaient et
les précipitaient sur les assiégeants qui occupaient le bas de
l'église.
Pour juger et apprécier les événements qui vont suivre, il est
nécessaire d'interrompre notre récit, et de remonter jusqu'aux
premiers jours du siége.
Guillaume de Loo avait compromis sa fortune par son inertie. Au moment
où toute la Flandre s'armait, il était resté oisif. Il semblait
qu'issu de la maison de Flandre par son père, il dût se réunir aux
amis du comte Charles; mais, s'il n'écoutait que les sympathies de
race que lui avait léguées sa mère, Saxonne des bords de l'Yzer,
pourquoi ne s'empressait-il point de secourir Bertulf comme il le lui
avait promis? Quel que fût le parti qu'il adoptât, il le faisait
triompher, et pouvait à son choix tenir le comté de Flandre de
Burchard ou de Gervais de Praet. Guillaume de Loo balançait entre ses
remords et ses serments, et il ne se montrait point: seulement, il
envoya, le 16 mars, Froolse et Baudouin de Somerghem à Bruges pour
faire connaître qu'il avait été créé comte par le roi de France:
mensonge fatal à son ambition, parce qu'il lui donnait pour base un
appui douteux auquel personne ne voulut croire.
La comtesse de Hollande était arrivée le même jour à Bruges. Elle
espérait faire élire son fils comte de Flandre, et cherchait à
s'attacher les barons par ses dons et ses promesses. Ils se montraient
favorables à ses prétentions, et avaient juré que si Guillaume de Loo
était reconnu par le roi de France, ils s'abstiendraient, tant qu'il
vivrait, de porter les armes, car ils savaient qu'il n'était pas
étranger au complot dirigé contre Charles de Danemark. Plus tard,
Guillaume de Loo chargea Walter Crawel de se rendre à Bruges pour y
annoncer que le roi d'Angleterre lui avait envoyé trois cents hommes
d'armes et des sommes considérables; mais on ne vit dans cette
assertion qu'un nouveau mensonge: on prétendait que l'or qu'il
possédait était celui qu'il avait reçu des traîtres.
Guillaume de Loo hésitait encore lorsque, le 19 mars, il apprit la
prise du bourg. Il considéra dès lors la cause des assiégés comme
perdue, et jugea utile aux intérêts de sa politique, de rompre
hautement avec eux. Il avait été instruit qu'Isaac de Reninghe s'était
retiré à Térouane où il espérait trouver dans le monastère de
Saint-Jean, fondé jadis en expiation d'un crime, une asile protecteur
pour son propre crime; mais l'avoué Arnould le fit arrêter, et
Guillaume de Loo, s'étant rendu lui-même à Térouane, conduisit Isaac
dans la cité d'Aire où il fut pendu en présence de tout le peuple.
Isaac de Reninghe périt le 20 mars. Le même jour, on reçut à Bruges
des lettres que le roi de France adressait aux chefs des assiégeants.
Louis VI craignait que le roi d'Angleterre Henri Ier ne profitât des
dissensions de la Flandre pour la détacher de la monarchie française.
Il avait convoqué ses feudataires à Arras, et écrivait aux barons de
Flandre qu'il avait avec lui trop peu d'hommes d'armes pour qu'il ne
fût point imprudent d'aller les rejoindre; car il n'ignorait point que
certains hommes plaignaient le sort des traîtres, approuvaient leurs
crimes, et travaillaient par tous les moyens à leur délivrance. Il
leur retraçait aussi, avec des termes de dédain et de mépris, les
prétentions ambitieuses de Guillaume de Loo, dont il rappelait
l'origine obscure, et les engageait à envoyer sans délai leurs députés
à Arras, pour régler d'un commun accord l'élection d'un prince digne
de gouverner la Flandre.
Les lettres du roi de France avaient ranimé le zèle de tous ceux qui
assiégeaient le bourg. Quoique le 20 mars fût un dimanche, jour dont
jusqu'alors ils avaient respecté le repos solennel, ils se hâtèrent
de tenter une nouvelle attaque. On avait répandu le bruit que Burchard
avait offert aux Gantois de leur livrer le corps du comte de Flandre.
Cette rumeur, soit qu'elle fût conforme à la vérité, soit qu'elle ne
fût qu'une invention habile, anima les Brugeois contre les conjurés,
et ils reparurent en armes devant la tour de l'église, afin qu'on ne
leur enlevât point, pour les porter à Gand, les reliques vénérables du
martyr. Ce fut en vain que des lettres par lesquelles Thierri
d'Alsace, petit-fils de Robert le Frison, réclamait, à titre
héréditaire, le comté de Flandre, leur parvinrent en même temps que
celles du roi de France. Thierri d'Alsace était trop loin; le roi de
France s'approchait: les assiégeants obéirent à l'appel de Louis VI,
et leurs députés partirent pour Arras.
Les bourgeois de Bruges avaient reçu avec d'autant plus de joie les
lettres du roi de France qu'il semblait y reconnaître au peuple de
Flandre le droit d'élire le nouveau comte. Ils se préparèrent
immédiatement à l'exercer. Le 27 mars, ils se réunirent à tous les
députés des autres bourgs sur la place du Sablon, et là, le koreman
Florbert, après avoir touché les reliques des saints, prononça le
serment suivant: «Je jure de ne choisir pour comte de ce pays que
celui qui pourra gouverner utilement les Etats des comtes ses
prédécesseurs et défendre efficacement nos droits contre les ennemis
de la patrie. Qu'il soit doux et généreux à l'égard des pauvres, et
plein de respect pour Dieu! Qu'il suive le sentier de la justice;
qu'il ait la volonté et le pouvoir de servir les intérêts de son
pays!»
Trois jours après, les barons qui s'étaient rendus près de Louis VI,
revinrent d'Arras. Ils annoncèrent que l'armée du roi de France était
entrée en Flandre, et apportaient des lettres ainsi conçues: «Le roi
de France, à tous les loyaux habitants de la Flandre, salut, amitié et
protection, tant par la vertu de Dieu que par la puissance de ses
armes invincibles! Prévoyant que la mort du comte Charles entraînerait
la ruine de votre pays, et mus par la pitié, nous avons pris les armes
pour le venger par les plus terribles supplices; de plus, afin que la
Flandre puisse se pacifier et se fortifier sous le comte que nous
venons de choisir, écoutez les lettres que nous vous adressons,
exécutez-les et obéissez.» Gauthier de Lillers montra alors les
lettres revêtues du sceau royal, et ajouta que le prince désigné par
Louis VI était Guillaume de Normandie, qui, pendant plusieurs années,
avait vécu à la cour de Baudouin VII. Ainsi, à l'élection populaire se
substituaient tout à coup les ordres menaçants du roi de France. Une
morne stupeur accueillit le discours de Gauthier. Quelles que fussent
les sympathies diverses qui portassent les uns vers Thierri d'Alsace,
les autres vers le comte de Hollande, ou le comte de Hainaut qui avait
conquis Audenarde, le sentiment du droit national était vivement
blessé chez tous les bourgeois: ils décidèrent que pendant la nuit on
adresserait des messages à tous les bourgs voisins, afin que dès le
lendemain ils envoyassent leurs députés à Bruges. Ceux-ci jugèrent
convenable de conférer avec les Gantois: les bourgeois de toutes les
villes de Flandre avaient formé une étroite alliance, et s'étaient
engagés à ne rien conclure relativement à l'élection du comte, si ce
n'est d'un commun accord.
Ces dernières journées du mois de mars 1127 resteront à jamais
mémorables dans les fastes de notre histoire; la Flandre éprouvait le
besoin d'arriver à une organisation régulière par l'unité nationale;
cependant la puissance du roi de France était trop grande pour que
l'on pût s'opposer à son intervention: on jugea qu'il valait mieux
adhérer à ses propositions lorsqu'il eût été dangereux de les
repousser, et conserver, même en lui obéissant, l'apparence de la
liberté. Guillaume était soutenu par l'armée du roi de France qui
avait pris possession de Deinze, et le 5 avril Louis VI entra dans les
faubourgs de Bruges, précédé des chanoines de Saint-Donat et entouré
d'une pompe toute royale. Le jeune comte Guillaume était avec lui et
chevauchait à sa droite. Guillaume, surnommé par les Normands _Longue
Epée_, avait vingt-six ans. Il était fils de Robert de Normandie et
petit-fils de la reine d'Angleterre, Mathilde de Flandre. Il avait été
autrefois fiancé à Sibylle d'Anjou; mais ce mariage avait été rompu
pour cause de consanguinité, et il avait épousé depuis une fille du
marquis de Montferrat, sœur utérine d'Adélaïde de Savoie, reine de
France. Louis VI le protégeait pour l'opposer à Henri Ier, et avait
trouvé un double avantage à le créer comte de Flandre; car en même
temps qu'il reprenait possession des comtés de Mantes, de Ponthieu et
de Vexin qu'il lui avait donnés en dot, il élevait sa puissance à un
degré qu'elle n'avait jamais atteint.
Le 6 avril, on apporta sur la place du Sablon les châsses et les
reliques des saints. Le roi et le comte y jurèrent d'observer la
charte des priviléges de l'église de Saint-Donat et celle par laquelle
étaient abolis tous les droits de cens et de tonlieu, afin que les
habitants de Bruges pussent jouir d'une liberté perpétuelle. Le
nouveau comte ajouta qu'il leur reconnaissait le droit de modifier et
de corriger à leur gré et selon les circonstances les lois et les
coutumes qui les régissaient. Lorsque le comte se fut engagé par
serment vis-à-vis des communes, les feudataires de Charles rendirent
hommage à Guillaume. Les plus puissants mettaient leurs mains dans les
siennes et recevaient de lui le baiser de vassalité. Les plus obscurs
obtenaient leur investiture en se courbant sous la baguette dont
Guillaume les touchait.
Cependant Guillaume de Loo n'avait pas reconnu le nouveau comte de
Flandre. Ce fut en vain que Louis VI eut avec lui au château de
Winendale une entrevue où il lui proposa les conditions de la paix;
Guillaume de Loo maintint ses prétentions: il voulait lutter contre
son rival et opposer puissance à puissance. Si Guillaume de Normandie
devait triompher de Burchard, Guillaume de Loo se réservait la gloire
de punir le prévôt Bertulf qui, après s'être caché à Furnes, avait été
découvert à Warneton. Le vicomte d'Ypres alla lui-même l'y chercher.
Bertulf marchait devant lui les pieds sanglants et meurtris, les yeux
baissés, récitant à haute voix des hymnes et des prières au milieu des
insultes et des outrages publics. On avait construit à Ypres, sur la
place du marché, une potence en forme de croix où Bertulf, suspendu
par la tête et les mains, ne trouvait qu'un léger appui pour ses
pieds. Selon l'usage observé dans le supplice des traîtres, on plaça
un chien affamé à ses côtés et le peuple l'accablait d'une grêle de
pierres, lorsque tout à coup un profond silence s'établit; Guillaume
de Loo s'approchait de la potence: «Apprends-moi donc, ô prévôt! lui
disait-il, je t'en adjure par le salut de ton âme, quels sont, outre
les traîtres que nous connaissons, ceux qui ont pris part à la mort de
monseigneur le comte Charles?--Ne le sais-tu pas aussi bien que moi?»
répondit la victime. A ces mots, le vicomte d'Ypres, transporté de
fureur, fit déchirer le prévôt de Saint-Donat avec des crocs de fer:
«Un supplice cruel, dit Galbert, le livra aux ténèbres de la mort.»
Guillaume de Loo était un ingrat: c'était à Bertulf qu'il devait les
châteaux où son autorité avait été reconnue, Furnes, Bergues et
Cassel; il ne le faisait périr que parce qu'il n'avait plus besoin de
lui.
Lorsque les conjurés assiégés dans l'église de Saint-Donat connurent
la terrible fin de Bertulf, ils s'abandonnèrent au désespoir. Le
bélier ne cessait de battre leurs murailles; les échelles étaient
prêtes pour l'assaut. Combien étaient-ils pour lutter contre deux
armées? Aucun secours ne leur parvenait du dehors, et les chefs
flamings sur lesquels ils comptaient n'arrivaient point; tous étaient
accablés de fatigue et d'inquiétude, et tandis que les uns
continuaient à célébrer le _dadsisa_ sur le tombeau du comte,
d'autres, qui déjà ne niaient plus la vertu du sang des martyrs,
avaient allumé un cierge en l'honneur de Charles de Danemark.
Le 14 avril, le bélier fut placé dans le dortoir des chanoines de
Saint-Donat qui se trouvait à la même hauteur que la galerie de
Notre-Dame. En vain les assiégés mêlèrent-ils aux pierres qu'ils
jetaient des charbons ardents, de la poix et de la cire embrasées afin
que les flammes d'un incendie fissent échouer cette attaque: tout fut
inutile. Bientôt une clameur prolongée retentit parmi les conjurés qui
se réfugiaient à la hâte dans la tour. Le bélier avait fait dans la
muraille une large ouverture, par laquelle les assaillants
s'élancèrent dans la galerie où le comte avait été enseveli, et Louis
VI vint s'y agenouiller.
Déjà le roi de France avait ordonné que l'on minât les bases de la
tour où les conjurés avaient trouvé leur dernier asile. A chaque coup
de marteau ils sentaient tout l'édifice s'ébranler, et plutôt que de
se laisser écraser sous ses ruines, ils crièrent du haut de l'église
qu'ils consentaient à se rendre et à être conduits dans une prison,
pourvu que le jeune Robert fût excepté de la captivité de ses
compagnons. Louis VI accepta ces conditions: les assiégés sortirent
de la tour; ils avaient lutté plus de six semaines contre les barons
de Flandre et pendant quinze jours contre l'armée du roi de France, et
ils n'étaient plus qu'au nombre de vingt-sept, tous pâles, hideux de
maigreur, épuisés de lassitude, et portant sur leurs traits livides le
sceau de la trahison. Leur chef était Wulfric Knop; Burchard, Disdir
Hacket, Lambert de Rodenbourg et quelques autres conjurés, avaient
réussi à s'échapper du bourg.
Les bourgeois de Bruges furent tristement émus en voyant ces hommes
intrépides entraînés par le crime à de si fatales destinées. Ils
gémissaient sur le sort de la famille de leurs châtelains, et
plaignaient surtout le jeune Robert. Le roi n'avait pas respecté sa
liberté; il avait cru remplir sa promesse en le séparant des
traîtres, et l'avait fait charger de chaînes dans le palais du comte
où il permit aux bourgeois de Bruges de le garder, ce qu'ils firent
avec une grande joie.
Les autres furent conduits dans une prison si étroite qu'ils ne
pouvaient point s'y asseoir. Une chaleur étouffante et fétide les
tourmentait au milieu des ténèbres et augmentait l'horreur de leurs
angoisses. Cette captivité, aussi cruelle que le supplice même, dura
quinze jours. L'évêque de Noyon avait réconcilié l'église de
Saint-Donat, et le corps de Charles le Bon, déposé depuis le 22 avril
à la chapelle de Saint-Christophe, y avait été solennellement
rapporté, lorsque le roi et le comte se réunirent le 5 mai pour
délibérer sur la manière dont ils feraient périr les traîtres. Il
semble qu'en ce moment même, ils redoutassent encore leur formidable
énergie, car ils résolurent d'envoyer vers eux des hommes d'armes qui
les tromperaient en leur annonçant la clémence du roi, et les
engageraient à quitter leur prison l'un après l'autre. Wulfric Knop
sortit le premier et on le conduisit par les passages intérieurs de
l'église. Il put une dernière fois jeter les yeux sur la galerie,
théâtre d'un crime si détestable et si sévèrement vengé; enfin,
il arriva au sommet de la tour: les serviteurs du roi qui
l'accompagnaient l'en précipitèrent aussitôt. Ainsi périrent après
lui, Walter, fils de Lambert de Rodenbourg, qui, avant de mourir,
obtint de prier un instant; Éric, dont des femmes voulurent panser les
plaies, et vingt-quatre de leurs compagnons, acteurs de ce grand
drame, que nous ne connaissons point par leurs noms, mais seulement
par leurs passions et leur courage.
Le 6 mai, Louis VI quitta Bruges; il emmenait avec lui le jeune Robert
que déjà il avait fait battre de verges, sous prétexte qu'il savait où
une partie du trésor du comte avait été cachée. Les Brugeois, qui
l'avaient toujours beaucoup aimé, ne purent en le voyant s'éloigner
retenir leurs larmes et leurs plaintes. «Mes amis, leur dit Robert,
puisque vous ne pouvez sauver ma vie, priez Dieu qu'il sauve mon âme.»
A peine était-il arrivé à Cassel qu'il fut décapité par l'ordre du roi
de France.
Que devinrent, après le supplice de Wulfric Knop et de ses compagnons,
les autres complices de l'assassinat de Charles le Bon que Louis VI
n'avait point saisis dans le bourg? Tandis que le châtelain Hacket se
réfugiait à Lissewege chez Walter Krommelin, Burchard, livré par
Hugues d'Halewyn, expirait à Lille sur la roue, après avoir demandé,
comme Gerbald, qu'on tranchât la main qui avait exécuté le crime.
Lambert Knap périt à Bruges au milieu des tortures. La fin d'Ingelram
d'Eessen et de Guillaume de Wervicq fut la même. Gui de Steenvoorde,
mortellement frappé dans un duel judiciaire, avait été suspendu au
même gibet que le prévôt Bertulf.
Guillaume de Loo, si puissant et si orgueilleux, fléchissait lui-même
sous la vengeance du ciel. Avant que le siége du bourg fût terminé, et
quinze jours seulement après cette célèbre journée où le vicomte
d'Ypres avait étouffé violemment les reproches du prévôt de
Saint-Donat expirant par son ordre, le roi de France s'était avancé
jusqu'au pied des remparts de la cité d'Ypres. Guillaume de Loo
s'élança avec trois cents hommes d'armes au devant de Louis VI, mais
déjà les bourgeois avaient ouvert leurs portes, et il tomba au pouvoir
de ses ennemis.
Guillaume de Loo, malgré sa faiblesse et son inertie, était resté le
chef des Flamings. Ils avaient continué à lui obéir, quoiqu'ils
eussent peut-être secrètement horreur de son ingratitude vis-à-vis des
fils d'Erembald. «Les habitants du pays de Fumes, dit Galbert,
combattaient avec lui parce qu'ils espéraient que, s'il devenait comte
de Flandre, ils pourraient, grâce à son autorité et à son pouvoir,
anéantir leurs ennemis; mais leurs desseins funestes ne s'accomplirent
point... Dieu poursuivait les traîtres.»
Guillaume Longue-Epée, que Louis VI avait quitté pour rentrer en
France, conduisit avec lui à Bruges le vicomte d'Ypres. Il y
reparaissait triomphant et entouré de seigneurs dévoués à sa cause,
parmi lesquels il faut citer au premier rang Tangmar de Straten. Son
premier soin fut de faire arrêter, comme complices de Burchard, cent
vingt-cinq des bourgeois de Bruges et trente-sept de Rodenbourg.
Ceux-ci réclamaient les formes protectrices d'une procédure légale et
le jugement des échevins, mais il ne voulut point les écouter. Ce
premier succès l'encouragea. Les barons hostiles aux Brugeois, qui
jadis avaient tenu en fief plusieurs des impôts qu'on levait à Bruges,
l'engagèrent à les rétablir; Guillaume, oubliant ses serments, les
réclama de nouveau. Les bourgeois murmurèrent: ils songeaient
peut-être à délivrer le vicomte d'Ypres, car «on jugea convenable,
raconte Galbert, de l'entourer de gardiens qui le surveillaient avec
le plus grand soin, et il lui fut défendu de se montrer aux fenêtres
de sa prison.»
Le comte Guillaume résolut bientôt de transférer son prisonnier dans
la forteresse de Lille: il l'y mena avec lui; mais à peine y était-il
arrivé qu'un mouvement populaire éclata. Le comte avait voulu faire
arrêter un bourgeois par un de ses serviteurs, au milieu de la foire
qui se tenait aux fêtes de Saint-Pierre ès Liens. Les habitants de la
ville se soulevèrent, chassèrent Guillaume Longue-Epée, et noyèrent
dans leurs marais plusieurs Normands de sa suite. Un siége fut
nécessaire pour contraindre la cité rebelle à payer une amende de
quatorze cents marcs d'argent.
La ville de Saint-Omer n'était pas plus favorable au jeune prince. Ses
bourgeois avaient accueilli un de ses rivaux, Arnould de Danemark,
neveu du comte Charles, et repoussaient le châtelain qui leur avait
été imposé: ils se virent également réduits à payer une amende de six
cents marcs d'argent.
A Gand, comme à Saint-Omer, l'autorité despotique du châtelain excita
une insurrection générale. Le comte s'était rendu au milieu des
bourgeois de Gand pour rétablir l'autorité de son vicomte; mais Iwan
d'Alost vint, en leur nom, lui exposer en ces termes les griefs
populaires: «Seigneur comte, si vous aviez voulu vous montrer
équitable vis-à-vis des habitants de votre cité et vis-à-vis de nous
qui sommes leurs amis, loin d'autoriser les plus coupables exactions,
vous nous auriez traités avec justice en nous défendant contre nos
ennemis. Cependant vous avez violé toutes vos promesses relatives à
l'abolition des impôts et aux autres priviléges que vos prédécesseurs,
et surtout le comte Charles, nous avaient accordés; vous avez rompu
tous les liens qui résultaient de vos serments et des nôtres. Nous
connaissons les violences et les pillages que vous avez exercés à
Lille. Nous savons de quelles injustes persécutions vous avez accablé
les bourgeois de Saint-Omer. Maintenant vous songez à vous conduire de
la même manière à l'égard des habitants de Gand, si vous le pouvez.
Toutefois, puisque vous êtes notre seigneur et celui de toute la terre
de Flandre, il convient que vous agissiez avec nous selon la raison,
et non point par injustice ni par violence. Veuillez, si tel est
votre avis, placer votre cour à Ypres, ville située au milieu de vos
Etats. Que les barons de Flandre, nos pairs, s'y réunissent,
paisiblement et sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du
peuple, et qu'ils prononcent entre nous. Si vous êtes, tel que nous le
disons, sans foi, ni loi, perfide et parjure, renoncez à votre dignité
de comte, et nous y appellerons quelque homme qui y ait droit et la
mérite mieux que vous.» Guillaume s'indignait: si l'aspect de la
multitude qui l'entourait ne l'eût retenu, il eût rompu le brin de
paille devant Iwan. «Je consens, lui dit-il enfin, à anéantir
l'hommage que tu m'as fait et à t'élever au rang de mes pairs. Je veux
te prouver de suite en combat singulier que tout ce que j'ai fait
comme comte est juste et raisonnable.» Guillaume ne se préoccupait que
des souvenirs de la féodalité: il oubliait qu'il se trouvait en
présence des communes. Le duel n'eut pas lieu; mais les bourgeois
décidèrent que le 8 mars 1128, leurs députés s'assembleraient à Ypres
pour y délibérer des affaires du pays.
Au jour marqué pour cette réunion, un grand nombre d'hommes d'armes
avaient pris possession de la ville d'Ypres. Ils étaient prêts à
s'emparer des bourgeois qui devaient s'y rendre, et à les combattre
s'ils faisaient quelque résistance. Cependant Iwan d'Alost, Daniel de
Termonde et les autres députés des communes insurgées apprirent les
desseins de Guillaume et s'arrêtèrent à Roulers; ce fut de là qu'ils
adressèrent à Guillaume ce message: «Seigneur comte, puisque le jour,
que nous avons choisi appartient au saint temps du carême, vous deviez
vous présenter pacifiquement, sans ruse et sans armes: vous ne l'avez
pas fait; bien plus, vous voulez nous mettre à mort, et vous vous
préparez à nous combattre: Iwan, Daniel et les Gantois, qui, jusqu'à
ce jour, ont été fidèles à l'hommage qu'ils vous ont rendu, y
renoncent désormais.» Puis ils mandèrent aux habitants des bourgs de
Flandre: «Si vous voulez vivre avec honneur, il faut que nous nous
engagions, les uns vis-à-vis des autres, à nous défendre mutuellement
si le comte voulait nous assaillir par violence.» Ceux-ci ne tardèrent
point à répondre qu'ils le feraient volontiers, s'ils pouvaient
honorablement et sans déloyauté se soustraire à la domintation d'un
prince qui ne songeait qu'à persécuter les bourgeois de ses cités, et
ils ajoutèrent: «Voici que depuis une année tous les marchands qui
avaient coutume de venir en Flandre n'osent plus y paraître; nous
avons consommé tous nos approvisionnements, et ce que nous avons pu
gagner dans un autre temps nous le perdons aujourd'hui, soit par
l'avidité du comte, soit par les nécessités des guerres qu'il soutient
contre ses ennemis. Voyons donc par quels moyens nous pourrions, sans
blesser notre honneur et celui du pays, éloigner de nous ce prince
avare et perfide.»
Il convient maintenant d'approfondir cette situation et de montrer le
roi d'Angleterre renversant la puissance que le roi de France avait
fondée. Henri Ier n'ignorait point que Louis VI comptait placer tôt ou
tard Guillaume à la tête d'un parti nombreux, prêt à l'élever au trône
de Guillaume le Conquérant. Le comte de Flandre, dans les chartes
qu'il accordait aux bourgeois, mentionnait lui-même ses droits à la
couronne d'Angleterre. «Le roi Henri, dit Matthieu Paris, était plein
d'inquiétude, parce que ce jeune homme était courageux et
entreprenant, et ne cessait de le menacer de lui enlever aussi bien
l'Angleterre que la Normandie, qu'il prétendait lui appartenir par
droit héréditaire.» Henri Ier avait épousé la fille du duc de Brabant
qui, lors de l'avénement du comte Charles, avait pris une part active
au mouvement dirigé par la comtesse Clémence. Cette alliance lui
rendait plus aisée son intervention dans les affaires de Flandre. En
même temps, il continuait la guerre contre Louis VI afin de retenir
l'armée française sur les bords de la Seine, et se liguait avec le
comte d'Anjou, père de cette princesse, qui avait été répudiée par
Guillaume Longue-Epée.
Ce fut Henri Ier qui chargea le comte Etienne de Boulogne d'aller
exposer en Flandre les prétentions qu'il fondait sur sa parenté avec
Robert le Frison. Ce fut encore Henri Ier qui soutint Arnould de
Danemark. Ce jeune prince, qui, depuis la captivité de Guillaume de
Loo, était devenu le chef des Flamings, semble avoir été peu digne de
figurer dans des luttes si énergiques et si terribles. Rappelé par les
bourgeois de Saint-Omer, il se retrancha dans l'abbaye de
Saint-Bertin, s'y laissa assiéger par les barons de Guillaume,
s'humilia et se retira dans sa patrie après avoir accepté les présents
du vainqueur.
Thierri d'Alsace fut, après Arnould de Danemark, le champion auquel le
roi d'Angleterre prodigua ses conseils et ses trésors. Iwan d'Alost et
Daniel de Termonde se rangèrent sous sa bannière. Gand lui ouvrit ses
portes. Les bourgeois de Bruges, s'armant pour la même cause,
s'allièrent aux Flamings du rivage de la mer; et l'on vit Walter
Krommelin, gendre de Disdir Hacket, et plusieurs autres de leurs chefs
entrer à Bruges, après avoir juré de rester fidèles aux intérêts de la
commune.
Thierri d'Alsace arriva le 27 mars à Bruges, où il fut reçu par les
bourgeois avec un grand enthousiasme. Trois jours après, les pairs du
pays et les députés des communes s'assemblèrent sur la place du Sablon
pour proclamer le successeur de Guillaume de Normandie. Iwan d'Alost
et Daniel de Termonde lui rendirent solennellement hommage, et Thierri
fit aussitôt publier une loi qui ordonnait à ceux qu'on accusait de la
mort du comte Charles de se justifier, s'ils étaient nobles, devant
les princes et les feudataires de Flandre; s'ils ne l'étaient pas, au
tribunal des échevins. Puis il confirma et augmenta les priviléges des
communes, et leur permit de modifier à leur gré leurs usages et leurs
coutumes.
Thierri avait réuni près de lui, en les réconciliant, Gervais de
Praet, qui avait assiégé l'église de Saint-Donat, et Lambert de
Rodenbourg, qui avait établi son innocence par l'épreuve du fer
ardent, les barons amis de Charles de Danemark, et les chefs flamings
les plus nobles et les plus généreux. Guillaume de Normandie crut
pouvoir troubler cette concorde en rendant la liberté à Guillaume de
Loo; mais le vicomte d'Ypres, après être resté quelque temps à
Courtray, fut réduit à s'enfermer dans le château de l'Ecluse: ses
anciens amis l'avaient abandonné, et il n'avait pu s'assurer que
l'appui de quelques-unes de ces populations saxonnes qui, plus
barbares que toutes les autres, n'avaient point voulu suivre Walter
Krommelin et Lambert de Rodenbourg dans le camp de Thierri d'Alsace.
Guillaume Longue-Epée avait perdu les cités de Gand, de Bruges et de
Lille. Un complot devait lui enlever également la ville d'Ypres où il
se tenait, et le livrer lui-même à ses ennemis. Un jour qu'assis près
d'une jeune fille qu'il aimait tendrement, il laissait flotter entre
ses mains les tresses de sa chevelure pour qu'elle les arrosât de
parfums, il sentit une larme tomber sur son front. La jeune fille
était instruite du complot, et bien qu'elle eût juré de ne point le
révéler, son cœur n'avait pu résister à la triste image du sort qui
était réservé au petit-fils de Guillaume le Conquérant. A peine le
prince normand eut-il le temps de s'élancer, les cheveux épars, sur
un rapide coursier et de chercher son salut dans la fuite.
Dans ces circonstances fâcheuses, Guillaume de Normandie adressa à
Louis VI des lettres où il le suppliait de le soutenir contre son
ancien et redoutable ennemi, le roi d'Angleterre, dont l'ambition
convoitait la terre la plus fidèle et la plus puissante du royaume de
France.
Louis VI s'avança jusqu'à Arras et y manda les députés des communes.
«Je veux, écrivait-il aux bourgeois de Bruges, que vous envoyiez près
de moi, le dimanche des Rameaux, huit hommes sages, choisis parmi
vous; j'en convoquerai un pareil nombre de tous les bourgs de Flandre.
Je veux, en leur présence et devant mes barons, examiner quels sont
vos discussions avec le comte Guillaume, et je m'efforcerai de
rétablir la paix entre vous et lui.» Les Brugeois n'envoyèrent point
de députés à Arras; mais dans la réponse qu'ils firent au roi, ils
racontèrent toutes les fautes du comte, ses parjures, ses ruses, ses
perfidies, et protestèrent fièrement contre l'intervention du roi de
France: «Qu'il soit connu du roi et de tous les princes, de nos
contemporains et de notre postérité, que le roi de France n'a point à
s'occuper de l'élection des comtes de Flandre; les pairs et les
bourgeois du pays peuvent seuls désigner l'héritier du comte et lui
remettre l'autorité suprême. Pour ce qui concerne les terres tenues en
fief du roi de France, celui qui recueille la succession de nos comtes
ne doit que fournir un certain nombre d'hommes d'armes. Voilà à quoi
se bornent les devoirs du comte de Flandre, et le roi de France n'a
aucun droit de nous imposer un seigneur, soit par la force, soit par
la corruption.»
Louis VI, cédant aux prières de Guillaume de Normandie, consentit à
mettre le siége devant Lille; mais Thierri d'Alsace le repoussa et le
contraignit à se retirer. La guerre que poursuivait Henri Ier
absorbait toutes les forces de la France, et peu après, s'il est
permis d'ajouter foi au témoignage des historiens anglais, Henri Ier
obligea le roi Louis VI à refuser tout secours au fils de Robert de
Normandie.
Les populations d'Axel, de Bouchaute et de Waes s'étaient empressées
d'accourir à l'appel de Thierri. Les Brugeois et quelques Flamings
l'avaient rejoint. Il assiégeait à Thielt le château de Folket,
lorsqu'il apprit que son compétiteur s'avançait avec une nombreuse
armée. Guillaume de Normandie avait résolu de mourir plutôt que d'être
le témoin de son déshonneur. Après avoir confessé ses fautes à l'abbé
d'Aldenbourg, il avait coupé ses longs cheveux et pris de nouvelles
armes en signe du vœu qu'il adressait au ciel; ses plus braves
chevaliers avaient imité leur chef.
La bruyère d'Axpoele, près de Ruisselede, fut le théâtre du combat.
L'armée de Guillaume campait sur une colline d'où l'on apercevait
celle de Thierri. Des deux côtés, trois corps de bataille se
formèrent: chacun des deux rivaux s'était réservé le commandement du
bataillon qui devait lutter le premier, et tous deux avaient également
juré de succomber plutôt que de renoncer à leurs prétentions au comté
de Flandre. Partout, on raccourcissait les haches et l'on cherchait à
s'attaquer de près. Daniel de Termonde s'élance bientôt au milieu des
hommes d'armes de Guillaume. Une affreuse mêlée s'engage: Frédéric,
frère de Thierri, est renversé de son cheval; Richard de Woumen rend
son épée. Mais Daniel rétablit le combat, et déjà ses ennemis ploient,
lorsque le second bataillon de Guillaume, jusque-là immobile, se met
en mouvement et s'avance au devant des vainqueurs. La victoire
échappait à Thierri, et il rentra vers le soir, presque seul, à
Bruges, où, pendant toute la nuit, on n'entendit que les gémissements
de ceux qui avaient perdu un père, un frère ou un ami. Thierri, dans
son malheur, suivit l'exemple que son adversaire lui avait donné: il
coupa ses cheveux et ordonna un jeûne général pour fléchir la colère
du ciel.
Rien ne prouve mieux l'impopularité de Guillaume de Normandie que la
stérilité des résultats de son triomphe. Aucune cité ne lui ouvre ses
portes. Ce n'est que treize jours après la défaite de Thierri qu'on
voit le vainqueur assiéger le château d'Oostcamp, aussitôt secouru par
les Brugeois; puis il se dirige vers Alost, où il joint son armée à
celle du duc de Brabant, que l'issue de la bataille d'Axpoele ou
d'anciennes contestations relatives à la dot de Gertrude d'Alsace,
veuve de Henri de Bruxelles, éloignaient de Thierri. Iwan et Daniel
occupent la cité d'Alost. Thierri s'y est enfermé avec eux.
Peu après, dans un combat sur les bords de la Dendre, Guillaume de
Normandie, voulant rallier les siens, se précipite témérairement au
milieu des ennemis. Il saisit la lance d'un bourgeois nommé Nicaise
Borluut; mais celui-ci, en se défendant, la lui enfonce dans le bras
depuis la main jusqu'au coude. Bientôt la plaie s'envenime et
s'ulcère, et, après cinq jours de douleurs pendant lesquels il se
revêt de l'habit de moine, il expire le 27 juillet 1128. Guillaume de
Normandie était à peine âgé de vingt-sept ans, lorsqu'une mort cruelle
termina ses aventures et ses malheurs.
Les assiégeants avaient réussi à cacher la perte de leur chef.
Godefroi de Brabant s'empressa d'adresser des propositions de paix aux
défenseurs d'Alost: «Apprenez, dit-il enfin à Thierri lorsqu'une trêve
eut été conclue, apprenez que le comte Guillaume, que vous avez si
énergiquement combattu, a succombé à une blessure mortelle.» Godefroi
et Thierri avaient accepté l'arbitrage du roi d'Angleterre. Henri Ier
l'emportait sur Louis VI, et c'est ici qu'il faut rapporter ces
paroles de Siméon de Durham qui prouvent combien il prit part à
l'élévation de Thierri: «Henri Ier succéda à Guillaume, comme son plus
proche héritier, avec l'assentiment du roi de France; mais il remit le
comté à Thierri pourqu'il le gouvernât sous lui.»
Lorsque Henri Ier descendit dans le tombeau, il eut pour successeur
Etienne de Boulogne, qu'il avait contraint à rendre hommage au comte
de Flandre. Etienne était moins favorable à Thierri que Henri Ier: il
accueillit dans son royaume Guillaume de Loo, et l'on vit, à son
exemple, quelques-unes des tribus les plus indomptables du
Fleanderland émigrer en Angleterre, où elles ne tardèrent point, selon
l'expression d'un historien anglais, à rentrer dans la condition des
serfs.