792-863.
Le Fleanderland.--Les Flamings.
Le duc Angilbert et le forestier Liderik.
Invasions des Normands.
Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième siècle, on
ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens romains
et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour la première fois.
A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux rivages de la mer
situés entre les frontières des Gaules et la Frise, où des colonies
saxonnes étaient venues successivement s'établir. Le nom du
_Fleander-land_, celui de _Flamings_ que portent ses habitants,
appartiennent à la même langue et aux mêmes traditions; ils désignent
la terre des bannis, le sol où la conquête a donné aux pirates un port
pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives.
Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait dit:
«Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage.
Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs
mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes
les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et
aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes ne disposent
point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs mains. Ils
étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés aux larcins.
Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient
s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage dans les
salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se
combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre
famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le culte de la
piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le triomphe de la
force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus haute vertu
qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur
protection.
Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on
parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales,
le _iarl_, le _karl_ et le _trœlle_, c'est-à-dire les _Ethelings_,
les _Frilings_ et les _Lazte_? Une profonde incertitude règne à cet
égard; toutefois, il est probable qu'à une époque où les flottes
saxonnes menaçaient la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars
les plus redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs
aventureuses expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins
ambitieux. Si le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars,
l'existence des karls saxons y a laissé des traces importantes. Le
karl, tour à tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la
paix, associait à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans
ces siècles où le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et
l'esclave attaché à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord,
appelés par une mission providentielle à renouveler la face de la
société, de réhabiliter les arts utiles, et de placer à côté de l'épée
qui frappe et détruit, le soc de la charrue qui ne déchire la terre
que pour la féconder.
C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au milieu de
ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante fraternité qui
s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. Sur les côtes
sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la
Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir fréquemment pour
déposer dans le trésor commun le denier destiné à soulager les misères
et les infortunes de chacun de leurs frères: de là le nom de _gilde_
que portaient ces associations. Leurs banquets étaient tumultueux
comme ceux des Germains de Tacite: armés du scharm-sax et de la massue
de Thor, ils faisaient circuler à la ronde de larges coupes auxquelles
ils donnaient le nom de _minne_, parfois appliqué à leurs assemblées
mêmes. On vidait la première en l'honneur d'Odin pour obtenir la
victoire; puis, après les coupes de Niord et de Freya, venait celle
qui était consacrée à rappeler le souvenir des héros et des braves
morts en combattant. Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur
les questions les plus importantes et l'on choisissait les chefs de la
gilde investis de l'autorité supérieure. Tous les convives
s'engageaient par les mêmes serments les uns vis-à-vis des autres, en
se promettant un mutuel appui.
Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la
royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité avait
atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu'au milieu des
assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires destinés à
former la loi suprême de tous les pays soumis à sa domination, il ne
pouvait permettre que d'autres assemblées, le plus souvent
séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement de
centralisation et d'unité.
En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que personne
n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a coutume de
s'associer dans les gildes. Quelles que soient les conventions qui
aient été faites, que personne ne se lie par des serments au sujet de
la contribution pécuniaire pour les cas de naufrage et d'incendie.»
Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre parmi
les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu lieu de tout
autre lien social. Les Flamings du huitième siècle étaient restés tels
que ceux que saint Amandus et saint Eligius avaient visités tour à
tour: «Vers les limites de la Gaule, au bord de la mer de Bretagne,
écrit l'auteur de la _Vie de saint Folkwin_, habite un peuple peu
nombreux mais redoutable. Ses mœurs sont féroces, et il préfère les
armes à la raison. Rien n'est plus difficile que de soumettre sa
barbarie indomptable et sa tendance continue vers le mal.» L'évêque
Halitgar, qui vivait dans les premières années du neuvième siècle,
s'exprime à peu près dans les mêmes termes.
Il est intéressant d'examiner comment, en présence d'une résistance
aussi vive, s'exerçait l'autorité de Karl le Grand et quel était à
cette époque le gouvernement de la Flandre.
L'un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert,
avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la
France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus que Karl
le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que ses ordres
fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment _Liderik_, mais elles ne
s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens racontent
qu'une princesse luisitanienne lui avait donné le jour à Lisbonne et
que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s'était réfugié dans le camp
de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus conforme à la
vérité historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke et place parmi
ses aïeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis longtemps l'autorité de
forestier était héréditaire parmi les ancêtres de Liderik. La famille
d'Erkembald, devenue la plus puissante de la Neustrie par l'émigration
des chefs de la maison des Karlings dont elle était issue, avait
continué à y représenter leur influence. Conquise au christianisme par
l'Aquitaine sainte Riktrude, comme celle de saint Peppin de Landen
l'avait été par l'Aquitaine Iduberge, elle favorise également le
progrès des idées religieuses. C'est à sa générosité et à sa
protection qu'on doit les monastères de Marchiennes et de
Saint-Riquier, les travaux apostoliques de saint Fursæus, de saint
Madelgisil, de saint Vulgan, de saint Adalgise.
Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui s'étend de
la Lys jusqu'à la Somme, et la vaste forêt des bords de l'Escaut
confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik, le
Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est-à-dire _le pays des vertes
prairies_, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre
paraît avoir été le château d'Harlebeke.
Que l'institution des forêts soit une tradition germanique ou bien une
imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. Les
empereurs romains possédaient des forêts impériales dirigées par des
fonctionnaires spéciaux, les _procuratores saltuum rei dominicæ_. Les
empereurs franks emploient la même désignation: _silvæ dominicæ_,
_forestes dominicæ_. La possession des _forests_ était le privilége
des rois et il n'était point permis d'en établir sans leur
consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de l'an 800, que nos
forêts soient bien surveillées. Nos forestiers garderont avec soin les
bêtes sauvages qui s'y trouvent, et ils entretiendront des faucons et
des éperviers pour notre usage.» On lit également dans les
capitulaires que les forestiers sont chargés de recueillir le cens qui
se paye à l'empereur; ils nous apprennent aussi que les forestiers
poursuivaient les serfs rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne
serait point étonnant que leur juridiction se fût étendue sur les
tribus tumultueuses des Flamings.
Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de
l'établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois
conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le Grand
et des peuples redoutables qu'ils étaient chargés de contenir: «J'ai
lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa de la Flandre une
certaine race d'hommes.»--«Liderik, ajoute Despars, ne cessa de
réprimer les brigands, assassins et autres malfaiteurs, qui tenaient
presque tout le pays en leur pouvoir. Leurs cruelles dévastations se
ralentirent à l'arrivée de Liderik; mais, quels que fussent ses
efforts, il ne put atteindre leurs chefs, car, dès qu'ils avaient
terminé leurs excursions et exécuté leurs sanglantes entreprises, ils
se réfugiaient dans de vastes forêts.»
Les colonies saxonnes, placées près de l'Océan aux limites de l'empire
frank, vis-à-vis de l'Angleterre conquise par les seekongars,
semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient de
parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant tour à tour
tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard raconte que,
la première année du neuvième siècle, Karl quitta son palais d'Aix
pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements, qu'il
voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus tard, le Dane
Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de nouveau en Frise, y
levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant à Aix. Afin que
ces tentatives ne se renouvelassent plus, Karl ordonna que dans tous
les ports et à l'embouchure de tous les fleuves des flottes fussent
sans cesse prêtes à combattre les Danes, déjà plus connus sous le nom
d'_hommes du Nord_ ou _Normands_, et il se rendit lui-même l'année
suivante à Boulogne, puis à Gand sur les bords de l'Escaut, pour
inspecter les vaisseaux destinés à repousser les pirates.
Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d'Huysse près
d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent les
derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent les
prétentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le père se
nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoyé en Italie avec le
titre de roi. On craignait même qu'ils ne tentassent quelque rébellion
en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père le 28 janvier
814.
Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl et
Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans
doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant
accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui
l'attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à
l'empire, à se dérober à l'influence des premières impressions de sa
vie. «Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit
dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens
moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les
poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne
voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les
enseignât. Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y
restait longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à
terre. Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous
les domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul,
pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva
jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse
occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop
diriger par ses conseillers.»
Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa
position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple qu'il
convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les Danes
de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien, qu'il
agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées à
leurs mœurs féroces, devaient être retenues sous le joug; mais
l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement en les
comblant de ses bienfaits.»
En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue son
fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines protestations
de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami d'Adhalard et de Wala,
le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu par les Lombards; mais
lorsqu'il vit que l'empereur réunissait une armée immense pour passer
les Alpes, il vint lui-même, comme le frère de Peppin le Bref au
huitième siècle, offrir la paix à Lodwig et se remettre entre ses
mains. Lodwig, sans respect pour les lois de l'hospitalité jadis si
sacrées pour les peuples barbares, permit qu'on crevât les yeux à
Bernhard, qui mourut le troisième jour après ce douloureux supplice.
Drogon, Hug, Theodrik, frères de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir
été étrangers à la rébellion du roi d'Italie, furent rasés. L'un de
ces fils de Karl le Grand devint abbé du monastère de Sithiu, où leur
aïeul avait relégué le dernier héritier de Hlodwig.
Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne
bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions.
La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig le Pieux
croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu qui venge la mort
cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil d'Adhalard et de Wala;
il demande à se réconcilier avec ses frères; puis, à l'assemblée
d'Attigny, il se soumet volontairement à une pénitence publique.
Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne. Peppin va régner en
Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères, obtient plus tard le
royaume des Boiowares.
Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient reparu.
Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait fait garder
les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes abordèrent en
Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et enlevé quelques
troupeaux, les Normands allèrent menacer les bords de la Seine et
piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient plus que des soins
de la guerre. Moins opprimées sous le joug et sentant peut-être
davantage la nécessité de leur propre défense, les populations
d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement de l'autorité
supérieure pour se réunir en gildes, malgré les défenses de Karl le
Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig rappelle cette situation;
il est conçu en ces termes: «Nous voulons que les comtes choisis pour
défendre le rivage de la mer, qui résident dans leurs districts, ne
puissent pas s'abstenir, à cause de leur charge, de rendre la justice,
mais qu'ils le fassent avec le concours des échevins. Nous voulons que
nos _missi_ ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre
et dans le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils
sachent qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs
serfs osent former de semblables associations.»
Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au temps de
la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au moment où
ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard devenait
leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la race saxonne du
Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était peut-être pas
étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à l'empereur. Un
roi des Danes venait de recevoir le baptême à Mayence. Ansker réclama
la périlleuse mission de l'accompagner et de poursuivre, au delà des
mers du Nord, l'œuvre de l'apostolat chrétien. Il prêcha avec succès
en Suède, et fonda à Hambourg la métropole de l'Église septentrionale.
S'il était permis d'ajouter foi à des documents anciens quoique d'une
authenticité douteuse, Ansker aurait connu des pays que les glaces et
les tempêtes couvraient d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles
Feroé, le Groenland et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à
Ansker le monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né.
C'est là qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à
racheter de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent
d'autres missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie,
allait les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de
l'église de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble
gravité, il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert,
s'associa plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son
successeur à l'archevêché de Hambourg.
Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une position
plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de Karl le
Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, et obtint que
l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs priviléges.
Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui avait été détruit
par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme il le dit dans une
de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il n'y avait plus
rien à espérer de la terre.
De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et Peppin
avaient pris les armes contre leur père. L'influence des nations
germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au cloître.
Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux, trahi par ses
leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons, mais il recouvra
bientôt son autorité. Au moment où il quittait ses vêtements de deuil
pour reprendre les insignes impériaux, une violente tempête dont les
ravages avaient été affreux sembla tout à coup se calmer. Les Franks,
toujours superstitieux et un instant rassurés par ce phénomène
d'heureux présage, s'abandonnèrent à de nouvelles terreurs lorsqu'en
837 ils virent s'élever dans les airs une comète aux lugubres clartés.
«Ce signe, s'écria tristement Lodwig, annonce un changement de règne
et ma mort!» Et il prépara tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre
Lother, à qui il avait pardonné, et Karl, fils de Judith. Lother reçut
les contrées germaniques. Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin
à la Seine. Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient
l'Ardenne, la Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le
Hainaut, l'Oosterband, ou frontière orientale de la Neustrie,
Térouane, Boulogne, Quentovic, Cambray et le Vermandois.
Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé de
combattre son père. Non moins terribles que ces discordes civiles, les
invasions des Normands semaient la terreur sur toutes les frontières
maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu une vision dans
laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours et trois nuits un
épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après les païens viendront
avec un nombre immense de navires et détruiront, par la flamme et le
fer, les chrétiens et les contrées qu'ils habitent.» Au neuvième
siècle, en annonçant des malheurs, il était facile d'être prophète.
Les Normands ne tardent point en effet à dévaster la Frise, où
l'Océan, s'associant à leurs fureurs, engloutit plus de deux mille
habitations. En 837, une de leurs flottes brûle le château d'Anvers et
ils envahissent l'île de Walcheren, où deux grafs périssent sous leurs
coups. Après avoir pillé les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers
la Seine et menacent Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur
Lodwig, malheur à moi dont la vie s'achève au milieu de ces
calamités!» Plein de ces tristes images et poursuivi par les souvenirs
de l'ingratitude de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île
solitaire et à demi cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le
dernier soupir de Lodwig le Pieux était située au pied de la colline
où s'élevait le splendide et majestueux palais qui avait vu naître
Karl le Grand. Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette
vallée! Quel abîme entre ce berceau et cette tombe!
Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient
point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la
Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque que
Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une
prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl, fils
de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation
sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit l'annaliste de
Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, leur courage
si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre désormais leurs
frontières ils ne purent même plus les défendre.»
On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race assez
redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers éléments
qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie. Karl, qui
fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait refusé le signe
extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de Neustrie avant de se
confier aux comtes des bords de la Loire.
A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses
puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar,
qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre
de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne
aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde que
Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où
l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes
sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et
de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les
associations qu'on nomme gildes (_geldoniæ_), pourvu que rien n'y
blesse ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les
conseils d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et
s'emparer des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de
Saint-Vaast. Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du
monastère de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le
saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les
contrées lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut
réduit à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient
l'abandonnèrent. Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à
ces persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu
par sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie
des Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où il
devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si rares
dans ce temps.
Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement du
huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les Etton, les
Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous le règne de
Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux d'Hincmar, d'Ansker,
d'Eginhard, viennent se placer ceux des moines Milon, Hucbald et
Grimbald.
Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus. Il
avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin, qui
était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance
d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils, Peppin et
Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks à envoyer
aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent jeunes et
furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit pour eux une
touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si vous daignez visiter
notre tombe, ne gémissez point sur notre mort. Portés de la terre dans
des régions heureuses, nous jouissons avec les saints d'un repos
éternel. O notre père! souvenez-vous de nous et soyez heureux!» Milon
n'était pas seulement poète, il se distingua aussi par sa science. On
écrivit sur son tombeau: «Sous cette pierre repose Milon, poète et
philosophe, qui composa en vers harmonieux un livre sur la sobriété,
et écrivit avec art la vie de saint Amandus.»
Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres dans
l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre, cette
célèbre école publique qui devint plus tard l'université de Paris.
Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de
Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant à
Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte. Il
envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à venir
habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le recevoir,
et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il partagea
avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque où Hucbald
établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre une autre
école qui fut depuis l'université d'Oxford.
Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle
bibliothèque. On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues
de Virgile, les œuvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère,
auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de
Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing,
comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient
le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin, les
sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les œuvres d'Alcwin.
La science, tradition expirante de la glorieuse domination de Karl le
Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier rayon
d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit et tout
devint ténèbres.
«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât, et
cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en pût
trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à leur
autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de piller
toutes les autres.»
Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que leurs
invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses
troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage: une
prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En 845, les
Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux flammes le
monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les moines de
Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après avoir
déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de
Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par des
tours. Elles y restèrent quarante années.
Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les côtes de
la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane. D'autres
Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, incendient les
monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de Saint-Bavon, et
poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année suivante, une de leurs
flottes, composée de deux cent cinquante-deux navires, dévaste le
rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, fils de ce roi des
Danes qu'Ansker avait jadis accompagné dans le Nord, s'établit aux
bords de l'Escaut. Karl réunit une armée pour le combattre; mais,
arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme aux chefs normands
Godfried et Rorik leurs conquêtes, à condition qu'ils le reconnaîtront
pour roi par la vaine cérémonie de l'hommage.
Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé en
douze districts que parcourent de nombreux _missi_. Le troisième, dont
les _missi_ sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et
Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la
Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent
stériles. Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent
Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En 857,
ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils livrent
aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et de la
Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des _missi_,
l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le pays
de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de Sithiu.
Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux honneur de
l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est point permis au
pilote d'abandonner son navire pendant le calme, combien ne serait-il
point plus coupable de le faire pendant la tempête!»
Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient de
victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer le repos de
son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands promirent
de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq ou six mille livres
d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux.
Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses
expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar Lodbrog.
Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels le livra le
Northumbre Ella, retrace ses excursions en Flandre:
«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai à
l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante nourriture.
La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé avec le glaive!
«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les combats. Le
fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les boucliers. Nous
avons frappé avec le glaive!
«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres. Les
nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer. Nous
avons frappé avec le glaive!
«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après avoir vu
tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure perça
l'armure brillante de Hœgne. Les vierges pleurèrent sur le combat du
matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous avons frappé avec
le glaive!»
Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes de
Hœgne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or? Rien ne
rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates du Nord
avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient le soin de
raconter leur passage et leurs vengeances.