BRUGES
BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
1874
Il est devenu aujourd'hui à peu près inutile d'insister sur
l'importance des études historiques. Aux enseignements d'une longue
expérience qu'y cherchent les esprits sérieux s'unit, pour les
imaginations plus ardentes et plus vives, le charme d'un tableau dont
les épisodes variés n'empruntent leurs couleurs et leur mouvement qu'à
la vérité. Grandeur ou décadence, prospérité ou misère, victoires ou
désastres, tout y offre des leçons et des exemples, et tandis que les
peuples parvenus au faîte de leurs destinées aiment à jeter un regard
en arrière sur le marais d'Evandre pour y découvrir leur modeste
berceau,
Rara domorum
Tecta... quæ nunc romana potentia cœlo
Aequavit.
d'autres qui ont vu s'effacer leur influence et leur force se sentent
encore plus irrésistiblement entraînés à recueillir leurs souvenirs et
à entourer d'un culte pieux les ruines de leur puissance éteinte.
La Flandre a cette mission à remplir. Elle le doit aux générations qui
l'élevèrent si haut qu'elle fut, pendant tout le moyen-âge, la
métropole de l'industrie et le centre de la civilisation. Les palmes
des conquêtes lointaines immortalisèrent ses princes et ses
chevaliers plantant leurs bannières à Jérusalem ou à Constantinople,
et ses communes présentèrent un spectacle non moins admirable en
alliant au milieu des guerres les plus sanglantes l'héroïsme et
l'abnégation du dévouement qui protége la patrie et le génie des arts
utiles qui la rendent florissante.
Il faut surtout rechercher dans les annales de la Flandre les causes
qui la maintinrent pendant longtemps à son apogée et celles qui la
précipitèrent tout à coup vers sa chute. On ne saurait trop le
remarquer: malgré les invasions du dehors et les luttes intérieures si
fréquentes sous des princes hostiles à la Flandre par leur naissance,
leur ambition et leurs intérêts, elle fut libre et forte tant que ses
institutions et ses mœurs, se soutenant mutuellement et entourées du
même respect, restèrent également libres et fortes. Le jour où la
corruption passa dans les mœurs, l'anarchie pénétra dans les
institutions, et dès lors, condamnée à perdre sa glorieuse
individualité, il ne lui était réservé d'autre consolation que de se
confondre, sous une main qui ne lui était pas étrangère, dans le grand
empire de Charles-Quint.
Cette appréciation des faits généraux de notre histoire est plus
exacte que celle des écrivains qui, sans tenir compte de l'esprit
propre à chaque siècle, ont voulu juger nos communes tantôt d'après
les systèmes de l'antiquité, tantôt d'après des théories toutes
modernes.
Si les communes flamandes exercèrent une si notable influence sur
toutes les communes de l'Europe, si la liberté dont on y jouissait
était si équitable et si tutélaire que le commerce de toutes les
nations y trouvait un asile, c'est par le caractère religieux, loyal
et probe des populations qu'il faut expliquer la stabilité et la durée
de l'organisation communale qui, après avoir dominé comme règle
politique pendant quatre siècles, se conserva comme règle
administrative pendant quatre autres siècles.
Asseoir le sentiment national sur ces bases traditionnelles, le
développer en montrant sans cesse une loi providentielle et morale
associée à la succession des événements, telle est la double tâche
qu'il importe, en Flandre comme ailleurs, de poursuivre avec
persévérance, en se plaçant au-dessus des passions du moment, pour
lier l'avenir au passé.