La double façade intérieure de l'écueil était hideuse. Quand

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ROMAN

XI

TOUS DROITS RÉSERVÉS

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE

D'APRÈS LES DESSINS DE

FRANÇOIS FLAMENG

ROMAN

XI

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

II

[Illustration: EDITION NE VARIETUR]

PARIS

ÉDITION HETZEL-QUANTIN

LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX

FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR

7, RUE PERRONET, 7

DEUXIÈME PARTIE

GILLIATT LE MALIN

LIVRE PREMIER

L'ÉCUEIL

I

L'ENDROIT OU IL EST MALAISÉ D'ARRIVER ET DIFFICILE DE REPARTIR

La barque, aperçue sur plusieurs points de la côte de Guernesey dans

la soirée précédente à des heures diverses, était, on l'a deviné, la

panse. Gilliatt avait choisi le long de la côte le chenal à travers

les rochers; c'était la route périlleuse, mais c'était le chemin

direct. Prendre le plus court avait été son seul souci. Les naufrages

n'attendent pas, la mer est une chose pressante, une heure de retard

pouvait être irréparable. Il voulait arriver vite au secours de la

machine en danger.

Une des préoccupations de Gilliatt en quittant Guernesey parut être de

ne point éveiller l'attention. Il partit de la façon dont on s'évade.

Il eut un peu l'allure de se cacher. Il évita la côte est comme

quelqu'un qui trouverait inutile de passer en vue de Saint-Sampson

et de Saint-Pierre-Port; il glissa, on pourrait presque dire il se

glissa, silencieusement le long de la côte opposée qui est relativement

inhabitée. Dans les brisants, il dut ramer; mais Gilliatt maniait

l'aviron selon la loi hydraulique, prendre l'eau sans choc et la rendre

sans vitesse, et de cette manière il put nager dans l'obscurité avec

le plus de force et le moins de bruit possible. On eût pu croire qu'il

allait faire une mauvaise action.

La vérité est que, se jetant tête baissée dans une entreprise fort

ressemblante à l'impossible, et risquant sa vie avec toutes les chances

à peu près contre lui, il craignait la concurrence.

Comme le jour commençait à poindre, les yeux inconnus qui sont

peut-être ouverts dans les espaces purent voir au milieu de la mer,

sur un des points où il y a le plus de solitude et de menace, deux

choses entre lesquelles l'intervalle décroissait, l'une se rapprochant

de l'autre. L'une, presque imperceptible dans le large mouvement des

lames, était une barque à la voile; dans cette barque il y avait un

homme; c'était la panse portant Gilliatt. L'autre, immobile, colossale,

noire, avait au-dessus des vagues une surprenante figure. Deux hauts

piliers soutenaient hors des flots dans le vide une sorte de traverse

horizontale qui était comme un pont entre leurs sommets. La traverse,

si informe de loin qu'il était impossible de deviner ce que c'était,

faisait corps avec les deux jambages. Cela ressemblait à une porte.

A quoi bon une porte dans cette ouverture de toutes parts qui est la

mer? On eût dit un dolmen titanique planté là, en plein océan, par

une fantaisie magistrale, et bâti par des mains qui ont l'habitude de

proportionner leurs constructions à l'abîme. Cette silhouette farouche

se dressait sur le clair du ciel.

La lueur du matin grandissait à l'est; la blancheur de l'horizon

augmentait la noirceur de la mer. En face, de l'autre côté, la lune se

couchait.

Ces deux piliers, c'étaient les Douvres. L'espèce de masse emboîtée

entre eux comme une architrave entre deux chambranles, c'était la

Durande.

Cet écueil, tenant ainsi sa proie et la faisant voir, était terrible;

les choses ont parfois vis-à-vis de l'homme une ostentation sombre

et hostile. Il y avait du défi dans l'attitude de ces rochers. Cela

semblait attendre.

Rien d'altier et d'arrogant comme cet ensemble: le vaisseau vaincu,

l'abîme maître. Les deux rochers, tout ruisselants encore de la tempête

de la veille, semblaient des combattants en sueur. Le vent avait molli,

la mer se plissait paisiblement, on devinait à fleur d'eau quelques

brisants où les panaches d'écume retombaient avec grâce, il venait du

large un murmure semblable à un bruit d'abeilles. Tout était de niveau,

hors les deux Douvres, debout et droites comme deux colonnes noires.

Elles étaient jusqu'à une certaine hauteur toutes velues de varech.

Leurs hanches escarpées avaient des reflets d'armures. Elles semblaient

prêtes à recommencer. On comprenait qu'elles étaient enracinées sous

l'eau à des montagnes. Une sorte de toute-puissance tragique s'en

dégageait.

D'ordinaire la mer cache ses coups. Elle reste volontiers obscure.

Cette ombre incommensurable garde tout pour elle. Il est très rare

que le mystère renonce au secret. Certes, il y a du monstre dans la

catastrophe, mais en quantité inconnue. La mer est patente et secrète;

elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions. Elle fait

un naufrage, et le recouvre; l'engloutissement est sa pudeur. La vague

est hypocrite; elle tue, recèle, ignore et sourit. Elle rugit, puis

moutonne.

Ici rien de pareil. Les Douvres, élevant au-dessus des flots la Durande

morte, avaient un air de triomphe. On eût dit deux bras monstrueux

sortant du gouffre et montrant aux tempêtes ce cadavre de navire.

C'était quelque chose comme l'assassin qui se vante.

L'horreur sacrée de l'heure s'y ajoutait. Le point du jour a une

grandeur mystérieuse qui se compose d'un reste de rêve et d'un

commencement de pensée. A ce moment trouble, un peu de spectre flotte

encore. L'espèce d'immense H majuscule formée par les deux Douvres

ayant la Durande pour trait d'union apparaissait à l'horizon dans on ne

sait quelle majesté crépusculaire.

Gilliatt était vêtu de ses habits de mer, chemise de laine, bas de

laine, souliers cloutés, vareuse de tricot, pantalon à poches de

grosse étoffe bourrue, et sur la tête une de ces coiffes de laine

rouge usitées alors dans la marine, qu'on appelait au siècle dernier

_galériennes_.

Il reconnut l'écueil et avança.

La Durande était tout le contraire d'un navire coulé à fond; c'était un

navire accroché en l'air.

Pas de sauvetage plus étrange à entreprendre.

Il faisait plein jour quand Gilliatt arriva dans les eaux de l'écueil.

Il y avait, nous venons de le dire, peu de mer. L'eau avait seulement

la quantité d'agitation que lui donne le resserrement entre les

rochers. Toute manche, petite ou grande, clapote. L'intérieur d'un

détroit écume toujours.

Gilliatt n'aborda point les Douvres sans précaution.

Il jeta la sonde plusieurs fois.

Gilliatt avait un petit débarquement à faire.

Habitué aux absences, il avait chez lui son en-cas de départ toujours

prêt. C'était un sac de biscuit, un sac de farine de seigle, un panier

de stock-fish et de bœuf fumé, un grand bidon d'eau douce, une caisse

norvégienne à fleurs peintes contenant quelques grosses chemises de

laine, son suroit et ses jambières goudronnées, et une peau de mouton

qu'il jetait la nuit par-dessus sa vareuse. Il avait, en quittant le

Bû de la Rue, mis tout cela en hâte dans la panse, plus un pain frais.

Pressé de partir, il n'avait emporté d'autre engin de travail que son

marteau de forgeron, sa hache et son hacherot, une scie, et une corde

à nœuds armée de son grappin. Avec une échelle de cette sorte et la

manière de s'en servir, les pentes revêches deviennent maniables, et un

bon marin trouve des praticables dans les plus rudes escarpements. On

peut voir, dans l'île de Serk, le parti que tirent d'une corde à nœuds

les pêcheurs du havre Gosselin.

Ses filets et ses lignes et tout son attirail de pêche étaient dans

la barque. Il les y avait mis par habitude, et machinalement, car il

allait, s'il donnait suite à son entreprise, séjourner quelque temps

dans un archipel de brisants, et les engins de pêche n'y ont que faire.

Au moment où Gilliatt accosta l'écueil, la mer baissait, circonstance

favorable. Les lames décroissantes laissaient à découvert au pied de la

petite Douvre quelques assises plates ou peu inclinées, figurant assez

bien des corbeaux à porter un plancher. Ces surfaces, tantôt étroites,

tantôt larges, échelonnées avec des espacements inégaux le long du

monolithe vertical, se prolongeaient en corniche mince jusque sous la

Durande, laquelle faisait ventre entre les deux rochers. Elle était

serrée là comme dans un étau.

Ces plates-formes étaient commodes pour débarquer et aviser. On pouvait

décharger là, provisoirement, l'en-cas apporté dans la panse. Mais il

fallait se hâter, elles n'étaient hors de l'eau que pour peu d'heures.

A la mer montante, elles rentreraient sous l'écume.

Ce fut devant ces roches, les unes planes, les autres déclives, que

Gilliatt poussa et arrêta la panse.

Une épaisseur mouillée et glissante de goëmon les couvrait, l'obliquité

augmentait çà et là le glissement.

Gilliatt se déchaussa, sauta pieds nus sur le goëmon, et amarra la

panse à une pointe de rocher.

Puis il s'avança le plus loin qu'il put sur l'étroite corniche de

granit, parvint sous la Durande, leva les yeux et la considéra.

La Durande était saisie, suspendue et comme ajustée dans les deux

roches à vingt pieds environ au-dessus du flot. Il avait fallu pour la

jeter là une furieuse violence de la mer.

Ces coups forcenés n'ont rien qui étonne les gens de mer. Pour ne citer

qu'un exemple, le 25 janvier 1840, dans le golfe de Stora, une tempête

finissante fit, du choc de sa dernière lame, sauter un brick, tout

d'une pièce, par-dessus la carcasse échouée de la corvette _la Marne_,

et l'incrusta, beaupré en avant, entre deux falaises.

Du reste il n'y avait dans les Douvres qu'une moitié de la Durande.

Le navire, arraché aux vagues, avait été en quelque sorte déraciné de

l'eau par l'ouragan. Le tourbillon de vent l'avait tordu, le tourbillon

de mer l'avait retenu, et le bâtiment, ainsi pris en sens inverse par

les deux mains de la tempête, s'était cassé comme une latte. L'arrière,

avec la machine et les roues, enlevé hors de l'écume et chassé par

toute la furie du cyclone dans le défilé des Douvres, y était entré

jusqu'au maître-bau, et était demeuré là. Le coup de vent avait été

bien assené; pour enfoncer ce coin entre ces deux rochers, l'ouragan

s'était fait massue. L'avant, emporté et roulé par la rafale, s'était

disloqué sur les brisants.

La cale défoncée avait vidé dans la mer les bœufs noyés.

Un large morceau de la muraille de l'avant tenait encore à l'arrière

et pendait aux porques du tambour de gauche par quelques attaches

délabrées, faciles à briser d'un coup de hache.

On voyait çà et là dans les anfractuosités lointaines de l'écueil des

poutres, des planches, des haillons de voiles, des tronçons de chaînes,

toutes sortes de débris, tranquilles sur les rochers.

Gilliatt regardait avec attention la Durande. La quille faisait plafond

au-dessus de sa tête.

L'horizon, où l'eau illimitée remuait à peine, était serein. Le soleil

sortait superbement de cette vaste rondeur bleue.

De temps en temps une goutte d'eau se détachait de l'épave et tombait

dans la mer.

II

LES PERFECTIONS DU DÉSASTRE

Les Douvres étaient différentes de forme comme de hauteur.

Sur la petite Douvre, recourbée et aiguë, on voyait se ramifier, de

la base à la cime, de longues veines d'une roche couleur brique,

relativement tendre, qui cloisonnait de ses lames l'intérieur du

granit. Aux affleurements de ces lames rougeâtres il y avait des

cassures utiles à l'escalade. Une de ces cassures, située un peu

au-dessus de l'épave, avait été si bien élargie et travaillée par les

éclaboussures de la vague qu'elle était devenue une espèce de niche

où l'on eût pu loger une statue. Le granit de la petite Douvre était

arrondi à la surface et mousse comme de la pierre de touche, douceur

qui ne lui ôtait rien de sa dureté. La petite Douvre se terminait

en pointe comme une corne. La grande Douvre, polie, unie, lisse,

perpendiculaire, et comme taillée sur épure, était d'un seul morceau et

semblait faite d'ivoire noir. Pas un trou, pas un relief. L'escarpement

était inhospitalier; un forçat n'eût pu s'en servir pour sa fuite ni un

oiseau pour son nid. Au sommet il y avait, comme sur le rocher l'Homme,

une plate-forme; seulement cette plate-forme était inaccessible.

On pouvait monter sur la petite Douvre, mais non s'y maintenir; on

pouvait séjourner sur la grande, mais non y monter.

Gilliatt, le premier coup d'œil jeté, revint à la panse, la déchargea

sur la plus large des corniches à fleur d'eau, fit de tout ce

chargement, fort succinct, une sorte de ballot qu'il noua dans un

prélart, y ajusta une élingue avec sa boucle de hissement, poussa ce

ballot dans un recoin de roche où le flot ne pouvait l'atteindre, puis

des pieds et des mains, de saillie en saillie, étreignant la petite

Douvre, se cramponnant aux moindres stries, il monta jusqu'à la Durande

échouée en l'air.

Parvenu à la hauteur des tambours, il sauta sur le pont.

Le dedans de l'épave était lugubre.

La Durande offrait toutes les traces d'une voie de fait épouvantable.

C'était le viol effrayant de l'orage. La tempête se comporte comme une

bande de pirates. Rien ne ressemble à un attentat comme un naufrage. La

nuée, le tonnerre, la pluie, les souffles, les flots, les rochers, ce

tas de complices est horrible.

On rêvait sur le pont désemparé quelque chose comme le trépignement

furieux des esprits de la mer. Il y avait partout des marques de

rage. Les torsions étranges de certaines ferrures indiquaient les

saisissements forcenés du vent. L'entre-pont était comme le cabanon

d'un fou où tout était cassé.

Pas de bête comme la mer pour dépecer une proie. L'eau est pleine de

griffes. Le vent mord, le flot dévore; la vague est une mâchoire. C'est

à la fois de l'arrachement et de l'écrasement. L'océan a le même coup

de patte que le lion.

Le délabrement de la Durande offrait ceci de particulier qu'il était

détaillé et minutieux. C'était une sorte d'épluchement terrible.

Beaucoup de choses semblaient faites exprès. On pouvait dire: quelle

méchanceté! Les fractures des bordages étaient feuilletées avec art. Ce

genre de ravage est propre au cyclone. Déchiqueter et amenuiser, tel

est le caprice de ce dévastateur énorme. Le cyclone a des recherches de

bourreau. Les désastres qu'il fait ont un air de supplices. On dirait

qu'il a de la rancune; il raffine comme un sauvage. Il dissèque en

exterminant. Il torture le naufrage, il se venge, il s'amuse; il y met

de la petitesse.

Les cyclones sont rares dans nos climats, et d'autant plus redoutables

qu'ils sont inattendus. Un rocher rencontré peut faire pivoter un

orage. Il est probable que la bourrasque avait fait spirale sur les

Douvres, et s'était brusquement tournée en trombe au choc de l'écueil,

ce qui expliquait le jet du navire à une telle hauteur dans ces

roches. Quand le cyclone souffle, un vaisseau ne pèse pas plus au vent

qu'une pierre à une fronde.

La Durande avait la plaie qu'aurait un homme coupé en deux; c'était un

tronc ouvert laissant échapper un fouillis de débris semblable à des

entrailles. Des cordages flottaient et frissonnaient; des chaînes se

balançaient en grelottant; les fibres et les nerfs du navire étaient

à nu et pendaient. Ce qui n'était pas fracassé était désarticulé; des

fragments du mailletage du doublage étaient pareils à des étrilles

hérissées de clous; tout avait la forme de la ruine; une barre

d'anspect n'était plus qu'un morceau de fer, une sonde n'était plus

qu'un morceau de plomb, un cap-de-mouton n'était plus qu'un morceau

de bois; une drisse n'était plus qu'un bout de chanvre, un touron

n'était plus qu'un écheveau brouillé, une ralingue n'était plus qu'un

fil dans un ourlet; partout l'inutilité lamentable de la démolition;

rien qui ne fût décroché, décloué, lézardé, rongé, déjeté, sabordé,

anéanti; aucune adhésion dans ce monceau hideux, partout la déchirure,

la dislocation, et la rupture, et ce je ne sais quoi d'inconsistant

et de liquide qui caractérise tous les pêle-mêle, depuis les mêlées

d'hommes qu'on nomme batailles jusqu'aux mêlées d'éléments qu'on nomme

chaos. Tout croulait, tout coulait, et un ruissellement de planches,

de panneaux, de ferrailles, de câbles et de poutres s'était arrêté au

bord de la grande fracture de la quille, d'où le moindre choc pouvait

tout précipiter dans la mer. Ce qui restait de cette puissante carène

si triomphante autrefois, tout cet arrière suspendu entre les deux

Douvres et peut-être prêt à tomber, était crevassé çà et là et laissait

voir par de larges trous l'intérieur sombre du navire.

L'écume crachait d'en bas sur cette chose misérable.

III

SAINE, MAIS NON SAUVE

Gilliatt ne s'attendait pas à ne trouver qu'une moitié du bâtiment.

Rien dans les indications, pourtant si précises, du patron du

_Shealtiel_, ne faisait pressentir cette coupure du navire par le

milieu. C'était probablement à l'instant où s'était faite cette

coupure sous les épaisseurs aveuglantes de l'écume qu'avait eu lieu

ce «craquement diabolique» entendu par le patron du _Shealtiel_. Ce

patron s'était sans doute éloigné au moment du dernier coup de vent,

et ce qu'il avait pris pour un paquet de mer était une trombe. Plus

tard, en se rapprochant pour observer l'échouement, il n'avait pu voir

que la partie antérieure de l'épave, le reste, c'est-à-dire la large

cassure qui avait séparé l'avant de l'arrière, lui étant caché par

l'étranglement de l'écueil.

A cela près, le patron du _Shealtiel_ n'avait rien dit que d'exact. La

coque était perdue, la machine était intacte.

Ces hasards sont fréquents dans les naufrages comme dans les

incendies. La logique du désastre nous échappe.

Les mâts cassés étaient tombés, la cheminée n'était pas même ployée;

la grande plaque de fer qui supportait la mécanique l'avait maintenue

ensemble et tout d'une pièce. Les revêtements en planches des tambours

étaient disjoints à peu près comme les lames d'une persienne; mais à

travers leurs claires-voies on distinguait les deux roues en bon état.

Quelques pales manquaient.

Outre la machine, le grand cabestan de l'arrière avait résisté. Il

avait sa chaîne, et, grâce à son robuste emboîtement dans un cadre de

madriers, il pouvait rendre encore des services, pourvu toutefois que

l'effort du tournevire ne fît pas fendre le plancher. Le tablier du

pont fléchissait presque sur tous les points. Tout ce diaphragme était

branlant.

En revanche le tronçon de la coque engagé entre les Douvres tenait

ferme, nous l'avons dit, et semblait solide.

Cette conservation de la machine avait on ne sait quoi de dérisoire

et ajoutait l'ironie à la catastrophe. La sombre malice de l'inconnu

éclate quelquefois dans ces espèces de moqueries amères. La machine

était sauvée, ce qui ne l'empêchait point d'être perdue. L'océan la

gardait pour la démolir à loisir. Jeu de chat.

Elle allait agoniser là et se défaire pièce à pièce. Elle allait

servir de jouet aux sauvageries de l'écume. Elle allait décroître

jour par jour, et fondre pour ainsi dire. Qu'y faire? Que ce lourd

bloc de mécanismes et d'engrenages, à la fois massif et délicat,

condamné à l'immobilité par sa pesanteur, livré dans cette solitude

aux forces démolissantes, mis par l'écueil à la discrétion du vent et

du flot, pût, sous la pression de ce milieu implacable, échapper à la

destruction lente, il semblait qu'il y eût folie rien qu'à l'imaginer.

La Durande était prisonnière des Douvres.

Comment la délivrer?

Comment la tirer de là?

L'évasion d'un homme est difficile; mais quel problème que celui-ci:

l'évasion d'une machine!

IV

EXAMEN LOCAL PRÉALABLE

Gilliatt n'était entouré que d'urgences. Le plus pressé pourtant était

de trouver d'abord un mouillage pour la panse, puis un gîte pour

lui-même.

La Durande s'étant plus tassée à bâbord qu'à tribord, le tambour de

droite était plus élevé que le tambour de gauche.

Gilliatt monta sur le tambour de droite. De là il dominait la partie

basse des brisants et, quoique le boyau des rochers, aligné à angles

brisés derrière les Douvres, fît plusieurs coudes, Gilliatt put étudier

le plan géométral de l'écueil.

Ce fut par cette reconnaissance qu'il commença.

Les Douvres, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, étaient comme deux

hauts pignons marquant l'entrée étroite d'une ruelle de petites

falaises granitiques à devantures perpendiculaires. Il n'est point

rare de trouver, dans les formations sous-marines primitives, de ces

corridors singuliers qui semblent coupés à la hache.

Ce défilé, fort tortueux, n'était jamais à sec, même dans les basses

mers. Un courant très secoué le traversait toujours de part en part. La

brusquerie des tournants était, selon le rumb de vent régnant, bonne

ou mauvaise; tantôt elle déconcertait la houle et la faisait tomber;

tantôt elle l'exaspérait. Ce dernier cas était le plus fréquent;

l'obstacle met le flot en colère et le pousse aux excès; l'écume est

l'exagération de la vague.

Le vent d'orage, dans ces étranglements entre deux roches, subit la

même compression et acquiert la même malignité. C'est la tempête à

l'état de strangurie. L'immense souffle reste immense et se fait aigu.

Il est massue et dard. Il perce en même temps qu'il écrase. Qu'on se

figure l'ouragan devenu vent coulis.

Les deux chaînes de rochers, laissant entre elles cette espèce de

rue de la mer, s'étageaient plus bas que les Douvres en hauteurs

graduellement décroissantes et s'enfonçaient ensemble dans le flot à

une certaine distance. Il y avait là un autre goulet, moins élevé que

le goulet des Douvres, mais plus étroit encore, et qui était l'entrée

est du défilé. On devinait que le double prolongement des deux arêtes

de roches continuait la rue sous l'eau jusqu'au rocher l'Homme placé

comme une citadelle carrée à l'autre extrémité de l'écueil.

Du reste, à mer basse, et c'était l'instant où Gilliatt observait, ces

deux rangées de bas-fonds montraient leurs affleurements, quelques-uns

à sec, tous visibles, et se coordonnant sans interruption.

L'Homme bordait et arc-boutait au levant la masse entière de l'écueil

contrebutée au couchant par les deux Douvres.

Tout l'écueil, vu à vol d'oiseau, offrait un chapelet serpentant de

brisants ayant à un bout les Douvres et à l'autre bout l'Homme.

L'écueil Douvres, pris dans son ensemble, n'était autre chose que

l'émergement de deux gigantesques lames de granit se touchant presque

et sortant verticalement, comme une crête, des cimes qui sont au fond

de l'océan. Il y a hors de l'abîme de ces exfoliations immenses. La

rafale et la houle avaient déchiqueté cette crête en scie. On n'en

voyait que le haut; c'était l'écueil. Ce que le flot cachait devait

être énorme. La ruelle, où l'orage avait jeté la Durande, était

l'entre-deux de ces lames colossales.

Cette ruelle, en zigzag comme l'éclair, avait à peu près sur tous les

points la même largeur. L'océan l'avait ainsi faite. L'éternel tumulte

dégage de ces régularités bizarres. Une géométrie sort de la vague.

D'un bout à l'autre du défilé, les deux murailles de roche se faisaient

face parallèlement à une distance que le maître-couple de la Durande

mesurait presque exactement. Entre les deux Douvres, l'évasement de la

petite Douvre, recourbée et renversée, avait donné place aux tambours.

Partout ailleurs les tambours eussent été broyés.

La double façade intérieure de l'écueil était hideuse. Quand dans

l'exploration du désert d'eau nommé océan on arrive aux choses

inconnues de la mer, tout devient surprenant et difforme. Ce que

Gilliatt, du haut de l'épave, pouvait apercevoir du défilé, faisait

horreur. Il y a souvent dans les gorges granitiques de l'océan une

étrange figuration permanente du naufrage. Le défilé des Douvres

avait la sienne, effroyable. Les oxydes de la roche mettaient sur

l'escarpement, çà et là, des rougeurs imitant des plaques de sang

caillé. C'était quelque chose comme l'exsudation saignante d'un caveau

de boucherie. Il y avait du charnier dans cet écueil. La rude pierre

marine, diversement colorée, ici par la décomposition des amalgames

métalliques mêlés à la roche, là par la moisissure, étalait par places

des pourpres affreuses, des verdissements suspects, des éclaboussures

vermeilles, éveillant une idée de meurtre et d'extermination. On

croyait voir le mur pas essuyé d'une chambre d'assassinat. On eût dit

que des écrasements d'hommes avaient laissé là leur trace; la roche

à pic avait on ne sait quelle empreinte d'agonies accumulées. En de

certains endroits ce carnage paraissait ruisseler encore, la muraille

était mouillée, et il semblait impossible d'y appuyer le doigt sans le

retirer sanglant. Une rouille de massacre apparaissait partout. Au pied

du double escarpement parallèle, épars à fleur d'eau, ou sous la lame,

ou à sec dans les affouillements, de monstrueux galets ronds, les uns

écarlates, les autres noirs ou violets, avaient des ressemblances de

viscères; on croyait voir des poumons frais, ou des foies pourrissant.

On eût dit que des ventres de géants avaient été vidés là. De longs

fils rouges, qu'on eût pu prendre pour des suintements funèbres,

rayaient du haut en bas le granit.

Ces aspects sont fréquents dans les cavernes de la mer.

V

UN MOT SUR LA COLLABORATION SECRÈTE DES ÉLÉMENTS

Pour ceux qui, par les hasards des voyages, peuvent être condamnés à

l'habitation temporaire d'un écueil dans l'océan, la forme de l'écueil

n'est point chose indifférente. Il y a l'écueil pyramide, une cime

unique hors de l'eau; il y a l'écueil cercle, quelque chose comme un

rond de grosses pierres; il y a l'écueil corridor. L'écueil corridor

est le plus inquiétant. Ce n'est pas seulement à cause de l'angoisse

du flot entre ses parois et des tumultes de la vague resserrée, c'est

aussi à cause des obscures propriétés météorologiques qui semblent se

dégager du parallélisme de deux roches en pleine mer. Ces deux lames

droites sont un véritable appareil voltaïque.

Un écueil corridor est orienté. Cette orientation importe. Il en

résulte une première action sur l'air et sur l'eau. L'écueil corridor

agit sur le flot et sur le vent, mécaniquement, par sa forme,

galvaniquement, par l'aimantation différente possible de ses plans

verticaux, masses juxtaposées et contrariées l'une par l'autre.

Cette nature d'écueils tire à elle toutes les forces furieuses éparses

dans l'ouragan, et a sur la tourmente une singulière puissance de

concentration.

De là, dans les parages de ces brisants, une certaine accentuation de

la tempête.

Il faut savoir que le vent est composite. On croit le vent simple: il

ne l'est point. Cette force n'est pas seulement chimique, elle est

magnétique. Il y a en elle de l'inexplicable. Le vent est électrique

autant qu'aérien. De certains vents coïncident avec les aurores

boréales. Le vent du banc des Aiguilles roule des vagues de cent pieds

de haut, stupeur de Dumont d'Urville.--_La corvette_, dit-il, _ne

savait à qui entendre._--Sous les rafales australes, de vraies tumeurs

maladives boursouflent l'océan, et la mer devient si horrible que les

sauvages s'enfuient pour ne point la voir. Les rafales boréales sont

autres; elles sont toutes mêlées d'épingles de glace, et ces bises

irrespirables refoulent en arrière sur la neige les traîneaux des

esquimaux. D'autres vents brûlent. C'est le simoun d'Afrique, qui est

le typhon de Chine et le samiel de l'Inde. Simoun, Typhon, Samiel; on

croit nommer des démons. Ils fondent le haut des montagnes; un orage

a vitrifié le volcan de Tolucca. Ce vent chaud, tourbillon couleur

d'encre se ruant sur les nuées écarlates, a fait dire aux Védas: _Voici

le dieu noir qui vient voler les vaches rouges_. On sent dans tous ces

faits la pression du mystère électrique.

Le vent est plein de ce mystère. De même la mer. Elle aussi est

compliquée; sous ses vagues d'eau, qu'on voit, elle a ses vagues

de forces, qu'on ne voit pas. Elle se compose de tout. De tous les

pêle-mêle, l'océan est le plus indivisible et le plus profond.

Essayez de vous rendre compte de ce chaos, si énorme qu'il aboutit au

niveau. Il est le récipient universel, réservoir pour les fécondations,

creuset pour les transformations. Il amasse, puis disperse; il

accumule, puis ensemence; il dévore, puis crée. Il reçoit tous les

égouts de la terre, et il les thésaurise. Il est solide dans la

banquise, liquide dans le flot, fluide dans l'effluve. Comme matière

il est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie

les phénomènes. Il se simplifie par l'infini dans la combinaison. C'est

à force de mélange et de trouble qu'il arrive à la transparence. La

diversité soluble se fond dans son unité. Il a tant d'éléments qu'il

est l'identité. Une de ses gouttes, c'est tout lui. Parce qu'il est

plein de tempêtes, il devient l'équilibre. Platon voyait danser les

sphères; chose étrange à dire, mais réelle, dans la colossale évolution

terrestre autour du soleil, l'océan, avec son flux et reflux, est le

balancier du globe.

Dans un phénomène de la mer, tous les phénomènes sont présents. La

mer est aspirée par le tourbillon comme par un siphon; un orage est

un corps de pompe; la foudre vient de l'eau comme de l'air; dans les

navires on sent de sourdes secousses, puis, une odeur de soufre sort

du puits des chaînes. L'océan bout. _Le diable a mis la mer dans sa

chaudière_, disait Ruyter. En des certaines tempêtes qui caractérisent

le remous des saisons et les entrées en équilibre des forces

génésiaques, les navires battus de l'écume semblent exsuder une lueur,

et des flammèches de phosphore courent sur les cordages, si mêlées à

la manœuvre que les matelots tendent la main et tâchent de prendre au

vol ces oiseaux de feu. Après le tremblement de terre de Lisbonne, une

haleine de fournaise poussa vers la ville une lame de soixante pieds de

hauteur. L'oscillation océanique se lie à la trépidation terrestre.

Ces énergies incommensurables rendent possibles tous les cataclysmes.

A la fin de 1864, à cent lieues des côtes de Malabar, une des îles

Maldives a sombré. Elle a coulé à fond comme un navire. Les pêcheurs

partis le matin n'ont rien retrouvé le soir; à peine ont-ils pu

distinguer vaguement leurs villages sous la mer, et cette fois ce sont

les barques qui ont assisté au naufrage des maisons.

En Europe où il semble que la nature se sente contrainte au respect de

la civilisation, de tels événements sont rares jusqu'à l'impossibilité

présumable. Pourtant Jersey et Guernesey ont fait partie de la Gaule;

et, au moment où nous écrivons ces lignes, un coup d'équinoxe vient de

démolir sur la frontière d'Angleterre et d'Écosse la falaise Première

des Quatre, _First of the Fourth_.

Nulle part ces forces paniques n'apparaissent plus formidablement

amalgamées que dans le surprenant détroit boréal nommé Lyse-Fiord. Le

Lyse-Fiord est le plus redoutable des écueils-boyaux de l'océan. La

démonstration est là complète. C'est la mer de Norvége, le voisinage du

rude golfe Stavanger, le cinquante-neuvième degré de latitude. L'eau

est lourde et noire, avec une fièvre d'orages intermittents. Dans cette

eau, au milieu de cette solitude, il y a une grande rue sombre. Rue

pour personne. Nul n'y passe; aucun navire ne s'y hasarde. Un corridor

de dix lieues de long entre deux murailles de trois mille pieds de

haut; voilà l'entrée qui s'offre. Ce détroit a des coudes et des angles

comme toutes les rues de la mer, jamais droites, étant faites par la

torsion du flot. Dans le Lyse-Fiord, presque toujours la lame est

tranquille, le ciel est serein; lieu terrible. Où est le vent? pas en

haut. Où est le tonnerre? pas dans le ciel. Le vent est sous la mer,

la foudre est dans la roche. De temps en temps il y a un tremblement

d'eau. A de certains moments, sans qu'il y ait un nuage en l'air, vers

le milieu de la hauteur de la falaise verticale, à mille ou quinze

cents pieds au-dessus des vagues, plutôt du côté sud que du côté nord,

brusquement le rocher tonne, un éclair en sort, cet éclair s'élance,

puis se retire, comme ces jouets qui s'allongent et se replient dans

la main des enfants; il a des contractions et des élargissements; il

se darde à la falaise opposée, rentre dans le rocher, puis en ressort,

recommence, multiplie ses têtes et ses langues, se hérisse de pointes,

frappe où il peut, recommence encore, puis s'éteint sinistre. Les

volées d'oiseaux s'enfuient. Rien de mystérieux comme cette artillerie

sortant de l'invisible. Un rocher attaque l'autre. Les écueils

s'entre-foudroient. Cette guerre ne regarde pas les hommes. Haine de

deux murailles dans le gouffre.

Dans le Lyse-Fiord le vent tourne en effluve, la roche fait fonction de

nuage et le tonnerre a des sorties de volcan. Ce détroit étrange est

une pile; il a pour éléments ses deux falaises.

VI

UNE ÉCURIE POUR LE CHEVAL

Gilliatt se connaissait assez en écueils pour prendre les Douvres fort

au sérieux. Avant tout, nous venons de le dire, il s'agissait de mettre

en sûreté la panse.

La double arête de récifs qui se prolongeait en tranchée sinueuse

derrière les Douvres faisait elle-même groupe çà et là avec d'autres

roches et l'on y devinait des culs-de-sac et des caves se dégorgeant

dans la ruelle et se rattachant au défilé principal comme des branches

à un tronc.

La partie inférieure des brisants était tapissée de varech et la partie

supérieure de lichen. Le niveau uniforme du varech sur toutes les

roches marquait la ligne de flottaison de la marée pleine et de la mer

étale. Les pointes que l'eau n'atteignait pas avaient cette argenture

et cette dorure que donne aux granits marins le bariolage du lichen

blanc et du lichen jaune.

Une lèpre de coquillages conoïdes couvrait la roche à de certains

endroits. Carie sèche du granit.

Sur d'autres points, dans les angles rentrants où s'était accumulé un

sable fin ondé à la surface plutôt par le vent que par le flot, il y

avait des touffes de chardon bleu.

Dans les redans peu battus de l'écume, on reconnaissait les petites

tanières forées par l'oursin. Ce hérisson coquillage, qui marche, boule

vivante, en roulant sur ses pointes, et dont la cuirasse se compose de

plus de dix mille pièces artistement ajustées et soudées, l'oursin,

dont la bouche s'appelle, on ne sait pourquoi, _lanterne d'Aristote_,

creuse le granit avec ses cinq dents qui mordent la pierre, et se loge

dans le trou. C'est en ces alvéoles que les chercheurs de fruits de

mer le trouvent. Ils le coupent en quatre et le mangent cru, comme

l'huître. Quelques-uns trempent leur pain dans cette chair molle. De là

son nom, _œuf de mer_.

Les sommets lointains des bas-fonds, mis hors de l'eau par la marée

descendante, aboutissaient sous l'escarpement même de l'Homme à une

sorte de crique, murée presque de tous côtés par l'écueil. Il y avait

là évidemment un mouillage possible. Gilliatt observa cette crique.

Elle avait la forme d'un fer à cheval, et s'ouvrait d'un seul côté, au

vent d'est, qui est le moins mauvais vent de ces parages. Le flot y

était enfermé et presque dormant. Cette baie était tenable. Gilliatt

d'ailleurs n'avait pas beaucoup de choix.

Si Gilliatt voulait profiter de la marée basse, il importait qu'il se

hâtât.

Le temps, du reste, continuait d'être beau et doux. L'insolente mer

était maintenant de bonne humeur.

Gilliatt redescendit, se rechaussa, dénoua l'amarre, rentra dans sa

barque et poussa en mer. Il côtoya à la rame le dehors de l'écueil.

Arrivé près de l'Homme, il examina l'entrée de la crique.

Une moire fixe dans la mobilité du flot, ride imperceptible à tout

autre qu'un marin, dessinait la passe.

Gilliatt étudia un instant cette courbe, linéament presque indistinct

dans la lame, puis il prit un peu de large afin de virer à l'aise et de

faire bon chenal, et vivement, d'un seul coup d'aviron, il entra dans

la petite anse.

Il sonda.

Le mouillage était excellent en effet.

La panse serait protégée là contre à peu près toutes les éventualités

de la saison.

Les plus redoutables récifs ont de ces recoins paisibles. Les ports

qu'on trouve dans l'écueil ressemblent à l'hospitalité du bédouin; ils

sont honnêtes et sûrs.

Gilliatt rangea la panse le plus près qu'il put de l'Homme, toutefois

hors de la distance de talonnement, et mouilla ses deux ancres.

Cela fait, il croisa les bras et tint conseil avec lui-même.

La panse était abritée; c'était un problème résolu; mais le deuxième se

présentait. Où s'abriter lui-même maintenant?

Deux gîtes s'offraient; la panse elle-même, avec son coin de cabine à

peu près habitable, et le plateau de l'Homme, aisé à escalader.

De l'un ou de l'autre de ces gîtes, on pourrait, à eau basse, et en

sautant de roche en roche, gagner presque à pied sec l'entre-deux des

Douvres où était la Durande.

Mais la marée basse ne dure qu'un moment, et tout le reste du temps on

serait séparé, soit du gîte, soit de l'épave, par plus de deux cents

brasses. Nager dans le flot d'un écueil est difficile; pour peu qu'il y

ait de la mer, c'est impossible.

Il fallait renoncer à la panse et à l'Homme.

Aucune station possible dans les rochers voisins.

Les sommets inférieurs s'effaçaient deux fois par jour sous la marée

haute.

Les sommets supérieurs étaient sans cesse atteints par des bonds

d'écume. Lavage inhospitalier.

Restait l'épave elle-même.

Pouvait-on s'y loger?

Gilliatt l'espéra.

VII

UNE CHAMBRE POUR LE VOYAGEUR

Une demi-heure après, Gilliatt, de retour sur l'épave, montait

et descendait du pont à l'entrepont et de l'entrepont à la cale,

approfondissant l'examen sommaire de sa première visite.

Il avait, à l'aide du cabestan, hissé sur le pont de la Durande le

ballot qu'il avait fait du chargement de la panse. Le cabestan s'était

bien comporté. Les barres ne manquaient pas pour le virer. Gilliatt,

dans ce tas de décombres, n'avait qu'à choisir.

Il trouva dans les débris un ciseau à froid, tombé sans doute de la

baille du charpentier, et dont il augmenta sa petite caisse d'outils.

En outre, car dans le dénûment tout compte, il avait son couteau dans

sa poche.

Gilliatt travailla toute la journée à l'épave, déblayant, consolidant,

simplifiant.

Le soir venu, il reconnut ceci:

Toute l'épave était frissonnante au vent. Cette carcasse tremblait à

chaque pas que Gilliatt faisait. Il n'y avait de stable et de ferme que

la partie de la coque, emboîtée entre les rochers, qui contenait la

machine. Là, les baux s'arc-boutaient puissamment au granit.

S'installer dans la Durande était imprudent. C'était une surcharge; et,

loin de peser sur le navire, il importait de l'alléger.

Appuyer sur l'épave était le contraire de ce qu'il fallait faire.

Cette ruine voulait les plus grands ménagements. C'était comme un

malade, qui expire. Il y aurait bien assez du vent pour la brutaliser.

C'était déjà fâcheux d'être contraint d'y travailler. La quantité de

travail que l'épave aurait nécessairement à porter la fatiguerait

certainement, peut-être au delà de ses forces.

En outre, si quelque accident de nuit survenait pendant le sommeil de

Gilliatt, être dans l'épave, c'était sombrer avec elle. Nulle aide

possible; tout était perdu. Pour secourir l'épave, il fallait être

dehors.

Être hors d'elle et près d'elle; tel était le problème.

La difficulté se compliquait.

Où trouver un abri dans de telles conditions?

Gilliatt songea.

Il ne restait plus que les deux Douvres. Elles semblaient peu logeables.

On distinguait d'en bas sur le plateau supérieur de la grande Douvre

une espèce d'excroissance.

Les roches debout à cime plate, comme la grande Douvre et l'Homme,

sont des pics décapités. Ils abondent dans les montagnes et dans

l'océan. Certains rochers, surtout parmi ceux qu'on rencontre au large,

ont des entailles comme des arbres attaqués. Ils ont l'air d'avoir reçu

un coup de cognée. Ils sont soumis en effet au vaste va-et-vient de

l'ouragan, ce bûcheron de la mer.

Il existe d'autres causes de cataclysme, plus profondes encore. De

là sur tous ces vieux granits tant de blessures. Quelques-uns de ces

colosses ont la tête coupée.

Quelquefois, cette tête, sans qu'on puisse s'expliquer comment,

ne tombe pas, et demeure, mutilée, sur le sommet tronqué. Cette

singularité n'est point très rare. La Roque-au-Diable, à Guernesey,

et la Table, dans la vallée d'Anweiler, offrent, dans les plus

surprenantes conditions, cette bizarre énigme géologique.

Il était probablement arrivé à la grande Douvre quelque chose de pareil.

Si le renflement qu'on apercevait sur le plateau n'était pas une

gibbosité naturelle de la pierre, c'était nécessairement quelque

fragment restant du faîte ruiné.

Peut-être y avait-il dans ce morceau de roche une excavation.

Un trou où se fourrer; Gilliatt n'en demandait pas davantage.

Mais comment atteindre au plateau? comment gravir cette paroi

verticale, dense et polie comme un caillou, à demi couverte d'une nappe

de conferves visqueuses, et ayant l'aspect glissant d'une surface

savonnée?

Il y avait trente pieds au moins du pont de la Durande à l'arête du

plateau.

Gilliatt tira de sa caisse d'outils la corde à nœuds, se l'agrafa à

la ceinture par le grappin, et se mit à escalader la petite Douvre. A

mesure qu'il montait, l'ascension était plus rude. Il avait négligé

d'ôter ses souliers, ce qui augmentait le malaise de la montée. Il

ne parvint pas sans peine à la pointe. Arrivé à cette pointe, il se

dressa debout. Il n'y avait guère de place que pour ses deux pieds. En

faire son logis était difficile. Un stylite se fût contenté de cela;

Gilliatt, plus exigeant, voulait mieux.

La petite Douvre se recourbait vers la grande, ce qui faisait que de

loin elle semblait la saluer; et l'intervalle des deux Douvres, qui

était d'une vingtaine de pieds en bas, n'était plus que de huit ou dix

pieds en haut.

De la pointe où il avait gravi, Gilliatt vit plus distinctement

l'ampoule rocheuse qui couvrait en partie la plate-forme de la grande

Douvre.

Cette plate-forme s'élevait à trois toises au moins au-dessus de sa

tête.

Un précipice l'en séparait.

L'escarpement de la petite Douvre en surplomb se dérobait sous lui.

Gilliatt détacha de sa ceinture la corde à nœuds, prit rapidement du

regard les dimensions, et lança le grappin sur la plate-forme.

Le grappin égratigna la roche, puis dérapa. La corde à nœuds, ayant le

grappin à son extrémité, retomba sous les pieds de Gilliatt le long de

la petite Douvre.

Gilliatt recommença, lançant la corde plus avant, et visant la

protubérance granitique où il apercevait des crevasses et des stries.

Le jet fut si adroit et si net que le crampon se fixa.

Gilliatt tira dessus.

La roche cassa, et la corde à nœuds revint battre l'escarpement

au-dessous de Gilliatt.

Gilliatt lança le grappin une troisième fois.

Le grappin ne retomba point.

Gilliatt fit effort sur la corde. Elle résista. Le grappin était ancré.

Il était arrêté dans quelque anfractuosité du plateau que Gilliatt ne

pouvait voir.

Il s'agissait de confier sa vie à ce support inconnu.

Gilliatt n'hésita point.

Tout pressait. Il fallait aller au plus court.

D'ailleurs redescendre sur le pont de la Durande pour aviser à quelque

autre mesure était presque impossible. Le glissement était probable, et

la chute à peu près certaine. On monte, on ne redescend pas.

Gilliatt avait, comme tous les bons matelots, des mouvements de

précision. Il ne perdait jamais de force. Il ne faisait que des efforts

proportionnés. De là les prodiges de vigueur qu'il exécutait avec des

muscles ordinaires; il avait les biceps du premier venu, mais un autre

cœur. Il ajoutait à la force, qui est physique, l'énergie, qui est

morale.

La chose à faire était redoutable.

Franchir, pendu à ce fil, l'intervalle des deux Douvres; telle était la

question.

On rencontre souvent, dans les actes de dévouement ou de devoir, de ces

points d'interrogation qui semblent posés par la mort.

Feras-tu cela? dit l'ombre.

Gilliatt exécuta une seconde traction d'essai sur le crampon; le

crampon tint bon.

Gilliatt enveloppa sa main gauche de son mouchoir, étreignit la corde à

nœuds du poing droit qu'il recouvrit de son poing gauche, puis tendant

un pied en avant, et repoussant vivement de l'autre pied la roche afin

que la vigueur de l'impulsion empêchât la rotation de la corde, il se

précipita du haut de la petite Douvre sur l'escarpement de la grande.

Le choc fut dur.

Malgré la précaution prise par Gilliatt, la corde tourna, et ce fut son

épaule qui frappa le rocher.

Il y eut rebondissement.

A leur tour ses poings heurtèrent la roche. Le mouchoir s'était

dérangé. Ils furent écorchés; c'était beaucoup qu'ils ne fussent pas

brisés.

Gilliatt demeura un moment étourdi et suspendu.

Il fut assez maître de son étourdissement pour ne point lâcher la corde.

Un certain temps s'écoula en oscillations et en soubresauts avant qu'il

pût saisir la corde avec ses pieds; il y parvint pourtant.

Revenu à lui, et tenant la corde entre ses pieds comme dans ses mains,

il regarda en bas.

Il n'était pas inquiet sur la longueur de sa corde, qui lui avait plus

d'une fois servi pour de plus grandes hauteurs. La corde, en effet,

traînait sur le pont de la Durande.

Gilliatt, sûr de pouvoir redescendre, se mit à grimper.

En quelques instants il atteignit le plateau.

Jamais rien que d'ailé n'avait posé le pied là. Ce plateau était

couvert de fientes d'oiseaux. C'était un trapèze irrégulier, cassure de

ce colossal prisme granitique nommé la grande Douvre. Ce trapèze était

creusé au centre comme une cuvette. Travail des pluies.

Gilliatt, du reste, avait conjecturé juste. On voyait à l'angle

méridional du trapèze une superposition de rochers, décombres probables

de l'écroulement du sommet. Ces rochers, espèce de tas de pavés

démesurés, laissaient à une bête fauve qui eût été fourvoyée sur cette

cime de quoi se glisser entre eux. Ils s'équilibraient pêle-mêle; ils

avaient les interstices d'un monceau de gravats. Il n'y avait là ni

grotte, ni antre, mais des trous comme dans une éponge. Une de ces

tanières pouvait admettre Gilliatt.

Cette tanière avait un fond d'herbe et de mousse.

Gilliatt serait là comme dans une gaîne.

L'alcôve, à l'entrée, avait deux pieds de haut. Elle allait se

rétrécissant vers le fond. Il y a des cercueils de pierre qui ont cette

forme. L'amas de rochers étant adossé au sud-ouest, la tanière était

garantie des ondées, mais ouverte au vent du nord.

Gilliatt trouva que c'était bon.

Les deux problèmes étaient résolus; la panse avait un port et il y

avait un logis.

[Illustration: LA PIEUVRE.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

L'excellence de ce logis était d'être à portée de l'épave.

Le grappin de la corde à nœuds, tombé entre deux quartiers de roche,

s'y était solidement accroché. Gilliatt l'immobilisa en mettant dessus

une grosse pierre.

Puis il entra immédiatement en libre pratique avec la Durande.

Il était chez lui désormais.

La grande Douvre était sa maison; la Durande était son chantier.

Aller et venir, monter et descendre, rien de plus simple.

Il dégringola vivement de la corde à nœuds sur le pont.

La journée était bonne, cela commençait bien, il était content, il

s'aperçut qu'il avait faim.

Il déficela son panier de provisions, ouvrit son couteau, coupa une

tranche de bœuf fumé, mordit sa miche de pain bis, but un coup au bidon

d'eau douce, et soupa admirablement.

Bien faire et bien manger, ce sont là deux joies. L'estomac plein

ressemble à une conscience satisfaite.

Son souper fini, il y avait encore un peu de jour. Il en profita pour

commencer l'allégement, très urgent, de l'épave.

Il avait passé une partie de la journée à trier les décombres. Il mit

de côté, dans le compartiment solide où était la machine, tout ce qui

pouvait servir, bois, fer, cordage, toile. Il jeta à la mer l'inutile.

Le chargement de la panse, hissé par le cabestan sur le pont, était,

quelque sommaire qu'il fût, un encombrement. Gilliatt avisa l'espèce

de niche creusée, à une hauteur que sa main pouvait atteindre, dans

la muraille de la petite Douvre. On voit souvent dans les rochers de

ces armoires naturelles, point fermées, il est vrai. Il pensa qu'il

était possible de confier à cette niche un dépôt. Il mit au fond ses

deux caisses, celle des outils et celle des vêtements, ses deux sacs,

le seigle et le biscuit, et sur le devant, un peu trop près du bord

peut-être, mais il n'avait pas d'autre place, le panier de provisions.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 1 / 17 段