Maison Bordes.
Il paya et, regardant fixement le mouchard:
--Surtout pas de tricherie, hein? Si ce télégramme n’est pas arrivé à
trois heures, je suis ici à quatre heures et je vous casse la gueule.
L’individu ne se troubla pas:
--Monsieur peut être tranquille, dit-il, nous avons la meilleure
clientèle de Paris et la plus difficile.
La voiture attendait devant la porte.
--Passez à la Grand-Poste, dit Bernard au cocher, et de là vous me
mènerez 84 bis Quai de l’Horloge où vous attendrez.
De la poste il envoya un télégramme au Grand-Hôtel de Bordeaux retenant
une chambre pour deux personnes au nom de François Régis puis, au seuil
de la maison d’Abraham Blinkine, il descendit.
Son ami était en train de déjeuner avec «l’auxiliaire».
--Te voilà donc! s’écria-t-il sur un ton de surprise joyeuse. Tu viens
déjeuner à la fortune du pot?
--Non. Je n’en ai guère envie. Je viens te demander un service.
--Il y a quelque chose de cassé?
--Presque...
--Enfin quoi?... Puis-je tout de même déjeuner? Allons, assieds-toi, on
va ajouter un couvert, nous bavarderons un peu; ça va se remettre et à
tout à l’heure les choses sérieuses.
Midi sonnait. Bernard songea qu’il avait le temps.
--Je me laisse faire, dit-il, détendu.
Il s’aperçut avec étonnement qu’il avait grand appétit. Seule la tension
nerveuse le soutenait depuis quelques jours.
--Eh! mais, tu dévores, s’écria Abraham comiquement. Maria! Maria!
ajoutez une omelette de six œufs au jambon!
--Tu me vexes, repartit Bernard en riant.
--Petite vengeance! car il paraît que tu as joué un fameux tour au sieur
Roboam Blinkine, mon père, hein?
--Ah! tu es au courant?
--Vaguement. On dit que tu es tout ce qu’il y a de malin. La paire
Blinkine-Mulot est partagée entre la rancune, l’admiration et le
courroux. Je te conseille tout de même de te tenir à l’œil car au
premier tournant, ils te pigeront.
--Bah! fit Bernard, non sans fatuité. Quelle est ta situation vis-à-vis
de ton père?
--Au point de vue galette? indépendante. Mon père m’a fait au jour de ma
majorité donation d’un certain nombre de titres excellents: obligations
de chemins de fer, rentes françaises, actions de la Banque de France,
des mines du Nord, de l’affaire Bordes, qui dorment dans un coffre. Cela
représente un capital voisin de 800.000 francs et une cinquantaine de
mille francs de coupons annuels. Je suis donc tranquille et mon père et
toi pouvez vous livrer à votre sport et vous abîmer un peu sans que j’y
voie d’inconvénient. Je me demande même comment j’ai pu m’intéresser à
autre chose qu’à la science pure et même à autre chose qu’à cette
science particulière qu’est l’histoire.
--Comment l’histoire? Je te croyais plongé dans l’Encyclopédie?
--Oh! ce fut une erreur, cela...
--Récente, récente, dit Bernard d’un ton ironique.
--Sans doute. Mais enfin une erreur profitable qui m’a ouvert les yeux.
C’est elle qui m’a montré que j’ignorais l’histoire et que celle-ci
seule importe à notre connaissance pour les enseignements qu’elle nous
donne et la règle de vie qu’elle nous propose. Aussi me suis-je mis à
composer une histoire universelle sur un plan tout nouveau. Écoute-moi
ça.
Il exposa ses idées à Bernard qui paraissait l’écouter mais ne songeait
qu’à autre chose et, soudain tirant sa montre; dit: «Une heure! tu me
raconteras tes boniments une autre fois, mon petit. Prends ta canne, ton
chapeau et ton pardessus. Pas besoin de parapluie, il fait sec et j’ai
une voiture en bas. Et filons.» Blinkine se hâta. Rabevel prit les
devants; il entendit derrière lui un chuchotement et un bruit de
baisers.
--Tiens, dit-il, quand ils furent seuls dans l’escalier, tu embrasses ta
collaboratrice? Lui as-tu promis de l’épouser à celle-là aussi?
--Certainement; c’est le seul moyen d’avoir un bon service; mais je vais
la laisser bientôt là. Elle n’était pas mauvaise pour l’Encyclopédie,
mais elle n’entend rien à l’histoire; elle ne fait plus l’affaire.
--Ah! Sardanapale!
--Mais non, mais non, dis plutôt: Salomon! Où allons-nous?
--Nous allons, rue Saint Paul, chez qui tu devines. Voilà; tu viens
faire une visite à Angèle et tu restes avec elle jusqu’à ce qu’elle
reçoive un télégramme. Ta mission est de l’empêcher de sortir, tu
comprends? Pourquoi? C’est simple: Tu sais que je m’occupe de la maison
Bordes avec ton père. La _Scintillante_, le bateau de Régis, a été
sérieusement endommagé en vue des côtes du Maroc et a dû rallier
Bordeaux au plus vite. Un vapeur anglais qui l’a rencontrée nous en a
avisés de Lisbonne. Ton père sait tout cela. Ce qu’il ne sait pas c’est
que François a profité du vapeur pour rentrer; arrivé à Lisbonne,
effrayé de sa propre audace, il a demandé par télégramme à son ami
Garial ce qu’il lui conseillait de faire; et Garial m’a consulté
officieusement. Évidemment ce n’est pas régulier, il devait rester à son
bord et son père est aussi coupable que lui, mais enfin c’est un jeune
marié, n’est-ce pas? on comprend ces choses-là. Il vaut mieux que son
administration n’en sache rien, bien entendu, mais j’ai pris sur moi de
dire à Garial qu’il lui télégraphie de se rendre à Bordeaux; il y sera
demain. D’autre part, Garial doit télégraphier avant midi à Angèle
officiellement que le sémaphore de la Pointe de Grave a signalé la
_Scintillante_ du retour de laquelle il est prévenu. Tu comprends? Ainsi
s’il y a quelque chose qui marche mal, Garial rejettera tout sur une
erreur du sémaphore et l’affaire n’aura pas d’autres suites. L’essentiel
pour l’instant est que la femme de François ne sorte pas avant trois
heures, heure à laquelle elle aura certainement reçu son télégramme.
Ainsi elle aura le temps de se préparer pour prendre le train ce soir.
--Mais, je ne comprends pas pourquoi tu ne la préviens pas toi-même?
--Ah! non, mon vieux, j’en fais assez en fermant les yeux sans vouloir
montrer davantage comment je favorise quelque chose d’absolument
irrégulier. Qu’Angèle sache que je suis un personnage chez Bordes, cela
est nécessaire. Mais il faut qu’elle m’évite et qu’elle évite tout le
monde de chez Bordes afin de fuir toute complication.
--Tout cela n’est guère limpide, conclut Blinkine. Enfin, moi, je veux
bien...
La voiture s’arrêta peu après.--«Dis au cocher de t’attendre au coin de
la rue, souffla Bernard tandis qu’Abraham descendait. Comme le fiacre
repartait, il entendit le bruit de la grille qui s’ouvrait et une voix,
ah! la chère voix qui lui fendit le cœur, une voix bien connue qui
s’écriait:
--Quelle heureuse surprise! et moi qui allais sortir!
--J’ai de la chance, conclut-il. La voiture s’était mise en station au
bord du trottoir. Il s’installa commodément et se mit à rêvasser; il
revoyait Angèle, il repassait tous les moments d’autrefois. Ah! vivre
avec elle, toujours! qu’allait-il tenter! il ne percevait pas la fuite
du temps. Et il ne put s’empêcher de dire «Déjà!» lorsque, au bout d’une
heure et demie, Abraham ouvrit la portière et s’assit auprès de lui en
disant:
--C’est fait; tu n’avais pas menti: elle m’a montré le télégramme de
Garial». Il ajouta d’un ton amicalement moqueur: «Naturellement, elle
prendra l’express de ce soir. Elle est aux anges».
Elle est aux anges! Rabevel eût tué son ami pour ce mot.
Avec quelle impatience frénétique il attendit le soir!
L’express partait d’Austerlitz à neuf heures. Il dîna à six heures. Dès
sept heures un quart, muni de son billet, il se dissimulait dans un coin
obscur des salles d’attente, d’où il pouvait par la vitre observer le
portillon d’accès aux quais sans être vu lui-même. A huit heures et
demie, dans la foule mouvante, il reconnut soudain celle qu’il aimait.
Elle était seule; et là, parmi tant de personnes indifférentes, cette
personne divine, comment passait-elle inaperçue? Ses artères battaient
avec violence; Angèle s’avançait suivie d’un homme d’équipe qui portait
sa valise; il ne semblait pas que rien pût altérer la beauté de son
visage; elle allait sereine, un peu hautaine, et Bernard imaginait
qu’elle portait avec elle son paradis. La cohue se pressait au
portillon; pour l’éviter, Angèle s’arrêta un peu à l’écart, offrant à la
pleine lumière qui la sculptait sa figure pensive; Bernard y cherchait
avidement la trace du passé récent: leurs amours si ardentes et si
brusquement rompues, les stigmates de la possession, rien ne subsistait;
rien n’entamait cette admirable matière; il en fut à la fois bienheureux
et chagrin; et, plus que jamais, il se sentit épris et prêt à tout
sacrifier. «Le bonheur de ma vie est en elle, se répétait-il, en elle
seule.»
Elle passa sur le quai. Il se leva alors, enfonça profondément son
chapeau dont il rabattit les ailes, releva le col de son pardessus et,
de loin, la suivit. Il la vit hésiter un moment et finalement choisir un
compartiment où le porteur déposa la valise; elle lui donna son
pourboire, attendit en faisant quelques pas devant le compartiment et
jetant les yeux fréquemment sur l’horloge. A neuf heures moins cinq, les
employés pressèrent les voyageurs; elle monta, tirant à elle la portière
qui se referma. Bernard se rapprocha du compartiment, se dissimula
derrière la voiturette roulante d’un vendeur de journaux; inutiles
précautions: la jeune femme avait levé la glace et lisait
tranquillement; il constata avec plaisir qu’elle était seule. Il
attendait toujours, le cœur battant plus fort à chaque seconde; enfin le
sifflet de la locomotive retentit; le train s’ébranla; et, d’un bond, il
fut sur le marchepied, ouvrit la portière, puis, jetant sa valise devant
lui, il pénétra dans le compartiment; tandis qu’il refermait la porte,
tête baissée, il entendit les imprécations de l’employé sur le quai:
«cause toujours» se dit-il. Il passa devant Angèle sans la regarder, en
grommelant une excuse et s’installa dans le coin diagonal; il avait tiré
un journal de sa poche et disparut derrière ses feuilles déployées. Au
bout d’un moment, en les écartant légèrement il put observer la jeune
femme à la dérobée et du coin de l’œil. Elle avait repris sa lecture: il
la retrouvait telle qu’auparavant et même plus désirable encore: un goût
d’amour, de jalousie et de meurtre s’infiltrait insidieusement dans ses
veines. C’était pour lui qu’elle était là, lui qui l’y avait conduite
par son astuce et son désir. Elle était là, oui. Elle ne pouvait
s’évader de cette cabane close filant à la vitesse de vingt mètres par
seconde. Mais que lui dirait-il et que répondrait-elle?
Elle ne le regardait pas; il replia son journal, se leva, retira son
pardessus qu’il plaça dans le filet, ôta son chapeau, prit dans sa
valise un grand indicateur des chemins de fer et d’un geste tout naturel
habituel à tous les voyageurs lorsqu’ils veulent lire les chiffres
minuscules de ce barème, s’approcha de la lampe; ses cheveux la
touchaient presque et son visage apparaissait en pleine lumière. Le cri
étouffé qu’il espérait jaillit aussitôt. Il regarda celle qui l’avait
poussé et fit un geste de stupeur. Puis ils restèrent tous deux
silencieux tandis qu’il tombait sur la banquette, pâle soudain et
réellement saisi, en portant la main à la gorge comme s’il étouffait.
Elle réprima un élan, tant cette chair lui était irrésistiblement
parente; il râla un peu, défit son col, la regarda d’un air de détresse
infinie mélangé d’un muet reproche. Il dit enfin: «Excusez-moi; voici,
pour la seconde fois, une prise de contact bien ridicule». Elle se
raidit contre l’émotion bienheureuse que lui versait cette voix, son
orgueil la dressa, méprisante et amère: «Je vous défends de me parler,
dit-elle, je ne vous connais plus». Mais elle souhaitait ardemment qu’il
continuât, que ce timbre résonnât encore à son oreille; tout lui était
égal, et François, et la vie, pourvu que Bernard vînt enfin lui révéler
la cause de son malheur, de sa trahison, et rompre son inexplicable
silence. Mais lui, il semblait se parler à lui-même; il la regarda et
elle détourna la tête; alors il eut un geste plein de lassitude qui
signifiait: «A quoi bon!» et sa détresse la remua, afflua en elle-même
comme une lame marine; tout l’échafaudage de sentiments, de faits, de
paroles et d’espoirs du dernier mois, croula dans cette vague,
s’évanouit comme dissous; il ne restait que Bernard, Bernard triste et
abandonné; elle lui cherchait déjà des excuses; pourquoi elle-même
n’avait-elle point tâché de le rejoindre? Puis la colère reflua. Elle
gronda entre ses dents:
--Vous êtes une fameuse canaille, allez!
Il refit son geste de désespoir.
--Et dire, finit-il par répondre, que cette opinion est exactement celle
que j’ai de vous.
Elle sursauta et il admira intérieurement la rapidité du réflexe, la
solidité de cette petite machine humaine, fine et puissante.
--Ah! par exemple, c’est trop fort! dit-elle.
--Oh! je vous en prie, reprit-il, ne feignez point l’indignation. Votre
attitude même tout à l’heure vous a trahie; j’ai tout de suite senti
combien vous vous trouviez gênée de vous rencontrer tout d’un coup
inopinément avec l’homme que vous avez si salement abandonné pour un
autre.--Ne m’interrompez pas, ne suffoquez pas: qu’au moins vous
acceptiez cette pauvre sanction qui est de s’entendre dire la vérité par
celui que vous avez trahi. Vous saviez fort bien que j’avais dû partir
brusquement et sans pouvoir vous dire adieu; vous avez su également que
je ne gagnais que trois cent cinquante francs par mois et n’avais point
de dot; que je ne pouvais relever les vôtres de la situation critique où
ils se débattaient. François gagne cinq cents francs qu’il vous
abandonne entièrement; son père pouvait replâtrer la situation; vous
vous êtes laissée acheter... Inutile d’essayer de m’interrompre, je
dirai ce que j’ai à dire: Pendant que moi je travaillais dix-huit heures
par jour au fond de l’Auvergne, que je faisais l’impossible, que
j’attendais, pour vous écrire, de pouvoir vous annoncer l’aurore d’un
avenir digne de vous, vous, intrigante et sans pudeur, vous repreniez
votre parole sans même m’en avertir et vous deveniez la femme d’un homme
qui ne vous a jamais inspiré aucune affection. Vous avez fait ça, vous;
oui, vous, vous vous êtes vendue; dites un autre mot.
Elle ne trouvait rien à répondre; le sol lui manquait, son bon sens
chavirait; en vain cherchait-elle un défaut dans ce raisonnement
logique. S’il disait vrai pourtant, ce monstre, quel malheur! quel
épouvantable malheur! cependant un éclair l’illumina:
--Des histoires vous en avez toujours eu à revendre et vous en aurez
toujours, bien entendu. Mais si vous-même ne m’avez pas abandonnée
expliquez-moi donc comment il se fait que vous ne m’ayez pas donné de
vos nouvelles?
--Oh! je vous en prie, répliqua-t-il sarcastique, ne vous rabattez pas
sur des petits faits; vous savez fort bien comment j’ai dû partir sans
pouvoir rien faire; Blinkine a dû vous le raconter, je suppose, je l’en
avais chargé et il est fort exact.
--Non, il ne me l’a pas raconté.
--C’est vous qui le dites... Bien, ne vous fâchez pas: vous voyez comme
chez vous l’amour-propre tient autrement de place que l’amour. Et pour
le surplus, ignorez-vous que j’ai constamment été par monts et par vaux,
que je ne suis ni poète ni courtisan et n’ai pas écrit à mon oncle une
fois en six mois lorsque j’étais au collège. Vous le savez bien et qu’il
faut me prendre comme je suis. Mais vous savez aussi qu’il n’y a pas
d’homme plus fidèle que moi et que vous jouez la comédie en ce moment.
Elle fut ébranlée par son accent de sincérité et de violence. Il en
profita.
--Tenez, dit-il, en tirant de son cou un médaillon au bout d’une chaîne,
voilà six ans qu’il est contre mon cœur celui-là; il en coûte à mon
orgueil de l’avouer mais tout de même il faut bien vous confondre. Vous
n’allez pas nier que ce ne soient là vos cheveux, je suppose.
Elle se sentit submergée de tendresse, flottante, vaincue.
--Ah! Bernard, dit-elle, et elle sanglotait, qu’est-ce que nous avons
fait, mon Dieu! Qu’est-ce que nous avons fait!
Il fut tout de suite auprès d’elle; elle lui abandonna ses lèvres; le
désespoir et la grandeur magnifique, l’enfer et le paradis s’ouvraient à
elle; leurs paroles alternaient comme des chants; ce fut une nuit
épuisante, merveilleuse et désenchantée; quand ils arrivèrent à
Bordeaux, au petit jour, elle dormait sur son épaule.