Dans le train qui l’emportait il ne put pourtant s’empêcher de penser à
Angèle avec un serrement de cœur. Il avait donc suffi d’une parole de ce
Mulot pour qu’il fût tout de suite lié? L’espoir d’un mariage solide qui
l’établirait et ferait sa fortune apparaissait à peine et lui qui se
vantait d’être libre se trouvait aussitôt dérisoirement contraint par
les événements extérieurs? Son dernier acte était-il autre chose qu’une
renonciation? Il se voulait riche et il devait pour le devenir fouler ce
qu’il sentait de plus intime, de plus _réel_ en lui. Il balança
longuement, il s’étudia, s’analysa jusqu’au fond et finit par découvrir
qu’il recélait une petite flamme d’espoir à peine visible mais bien
vivante. Il comprit qu’il comptait inconsciemment posséder Angèle et se
l’attacher définitivement, même en dehors des liens du mariage, puisque
définitivement tout était achevé entre elle et François. Comment
ferait-il? Cela restait à voir mais une confiance absolue en soi lui
représentait son dessein comme accompli.
Il arriva le matin à Clermont-Ferrand tout rasséréné. «François doit
prendre la mer en ce moment», se dit-il tout joyeux. Puis il ne songea
plus qu’à ses affaires.
Elles étaient fort embrouillées. Il le comprit dès son premier
rendez-vous avec l’agent local de la Société Blinkine et Mulot. L’homme
lui déplut tout de suite; il était avocat, offrait au regard une figure
ridée de pomme reinette barrée d’une énorme moustache et animée de deux
yeux gris fort vifs. Il était vêtu avec une sorte de recherche
auvergnate, d’une requimpette sans âge, d’un gilet à deux boutons, d’un
pantalon à pont; une lavallière lui donnait l’air intellectuel et
artiste qu’il jugeait conformes à ses ambitions. Il tenait entre le
pouce et l’index une cigarette perpétuellement éteinte qu’il passait son
temps à refaire et à rallumer.
--«Je suis Maître Fougnasse, dit-il à Rabevel, vous m’annoncez sans
doute l’arrivée de l’envoyé spécial de ces messieurs.
--C’est moi, dit Bernard.
--Oh! Oh! mes compliments, fit l’avocat avec une condescendance
imperceptiblement railleuse. Vos patrons n’ont point de préjugés contre
l’inexpérience et la jeunesse. Je...
La voix de Bernard sèche et froide, le coupa brutalement.
--Je vois, Monsieur, dit-il, qu’il est nécessaire au préalable de nous
mettre d’accord. Je suis l’envoyé de MM. Blinkine et Mulot, venu pour
enquêter sur les difficultés de la situation et prendre toutes mesures
utiles. Veuillez considérer que vous n’avez aucune observation à faire
sur les décisions de vos patrons et que vous êtes à mes ordres. Au cas
où vous ne seriez pas de cet avis, restons-en là. Je reprends le train
pour Paris et nous laisserons à ces messieurs le soin de nous
départager: d’ores et déjà, je vous indique que si les choses en
arrivent là j’estimerai que l’un de nous sera de trop.
Fougnasse était intelligent; il comprit tout de suite et, bien que
terriblement vexé, s’excusa, plaisanta, et se le tint pour dit. Après
cette mise au point nécessaire, il expliqua à Rabevel la situation.
--Voilà, dit-il. La Société possède une exploitation de bitume au lieu
dit Cantaoussel, située entre Besse-en-Chandesse et le lac Pavin. Le
terrain ne nous appartient pas mais nous payons aux propriétaires une
redevance de X centimes par tonne extraite. La question se complique du
fait que: 1º) nous avons affaire à un grand nombre de propriétaires et
par conséquent nous sommes en présence d’un grand nombre de conventions
différentes; 2º) ces conventions établissent des redevances et des
durées de validité fort variables; 3º) nos propriétaires ayant eu vent
de l’importance de nos bénéfices et, d’autre part, ayant eu la tête
montée par un Syndicat nouvellement formé sous le nom de Syndicat des
Propriétaires de Carrières du Centre, nous font toutes sortes de
difficultés.
--Lesquelles précisément?
--D’abord ils prétendent nous imposer leur manière de procéder à la
vérification du tonnage; en second lieu, ceux dont la convention vient à
expiration ne veulent pas la renouveler; en troisième lieu, ils se
plaignent des dommages causés par nos exploitations à la terre végétale
des alentours. En somme le travail devient impossible. De plus, nos
ouvriers se fâchent; ils voient le chômage prochain; enfin ça ne va pas
du tout.
--C’est bien, dit Rabevel, nous allons partir tout de suite pour
Cantaoussel.
Maître Fougnasse demanda un répit de deux heures.
--Voilà un mois que je n’ai pas quitté Cantaoussel, dit-il; j’ai
quelques courses à faire.
--Vous pouviez les faire hier, fit Bernard, puisque vous étiez arrivé
ici. Enfin, dépêchez-vous; allez.
Dès que l’avocat fut sorti, Rabevel appela le chasseur de l’hôtel.
--Veux-tu gagner dix francs? Oui, évidemment. Tu vas suivre cet homme
sans te faire remarquer et tu me diras fidèlement ce qu’il a fait.
Deux heures après, Maître Fougnasse était de retour à l’hôtel. Bernard
l’attendait.
--Vous voilà, dit-il. Je monte dans ma chambre mettre mon pardessus et
nous partons.
Le chasseur qui rentrait le rejoignit.
--Ce Monsieur, dit-il, est allé au 16, place de Jaude; il est redescendu
au bout d’un moment avec Mr. Tanèque, l’adjoint au maire; tous les deux
sont allés Cours de Royat où ils ont pris Mr. Bourdoufle le notaire; et
de là, par le tramway, à la villa Galanda, chez M. Orsat. Ce Monsieur
est revenu tout seul.
Au nom de Mr. Orsat, Bernard dressa l’oreille.
--Qui est ce Mr. Orsat?
--C’est un richard, dit le chasseur. Il a de grosses propriétés.
--Et une fille, je crois, n’est-ce pas?
--Ah! vous la connaissez, fit le domestique. Elle est bougrement jolie.
--Ça va. Voilà tes dix francs.
--Monsieur ne me donne pas plus?
--On est convenu de dix francs. Dix francs c’est dix francs. Descends
mes valises.
Il retrouva Maître Fougnasse dans le vestibule. «Nous partons.» lui
demanda-t-il. L’autre se déclara prêt. Mais Bernard le regarda.
--Tiens, fit-il, vous n’avez que votre sac, je croyais que vous alliez
faire des emplettes tout à l’heure?
Maître Fougnasse surpris, hésita:
--Ce sont des riens indispensables, des objets de toilette, je les ai
mis dans mon sac.
--Vous me ferez voir ça dans le train, répondit imperturbablement
Rabevel.
--C’est que... j’aime mieux vous dire--je n’ai rien acheté, je n’ai rien
trouvé qui me plût, balbutia l’autre tout affolé.
--Ah! vous n’êtes pas malin, dit Rabevel. Vous pensez bien que je n’ai
jamais eu la prétention de vous faire ouvrir votre sac. J’ai voulu vous
faire avouer que vous m’aviez donné un prétexte; en réalité, je
comprends fort bien, allez: vous êtes allé faire vos adieux à une bonne
amie.
--C’est vrai, je l’avoue, se hâta de dire l’avocat dont le front
s’éclaira.
--Une bonne amie ou quelqu’un d’autre, naturellement, conclut Rabevel
avec flegme.
L’avocat fut abasourdi; il considéra son compagnon et comprit qu’il ne
pèserait pas lourd entre ses mains.
Le train les déposa à Issoire où ils devaient passer la nuit; comme ils
prenaient le café, un homme entra qui vint tout droit à Maître
Fougnasse.
--Eh bien! lui demanda-t-il, quand c’est-il qu’on les liquide, ces
Parisiens?
L’avocat eut un clin d’œil à peine perceptible qui n’échappa pas à
Bernard et mit tout de suite son interlocuteur en garde.
--Ma foi, fit-il, essayez toujours, nous vous attendons.
Il se tourna vers Rabevel.
--Monsieur Bartuel, dit-il, notre ennemi le plus acharné et le plus
sympathique. Il est l’œil du syndicat.
--Enchanté de vous connaître, répondit Rabevel.
--Moi aussi, fit l’autre.
--Oh! moi, répliqua Bernard d’un ton tranquille, vous ne me connaissez
pas encore.
Et comme l’autre se taisait, interloqué:
--Je vois, ajouta-t-il, que vous entretenez d’excellentes relations avec
notre représentant. Il faut que cela continue. Excusez-moi, j’ai passé
une nuit blanche dans le train, je vais me coucher, je vous laisse.
Mais Maître Fougnasse assez inquiet, monta en même temps que lui.
Le lendemain, au petit jour, ils prirent la diligence et arrivèrent à
Cantaoussel sans incident. La désolation de l’endroit frappa Bernard;
c’était un plateau noir balayé sans cesse par la bise; des pays mornes
bornaient son horizon; pas un arbre dans ces solitudes; les ouvriers
vivaient, sales et noirs, dans des baraquements de planches; Bernard
voulut tout voir.
--Rien de bon, dit-il; toute cette exploitation est mal menée.
Il termina sa visite par les logements; il vit celui qui lui était
réservé, celui de Maître Fougnasse:
--C’est gentil chez vous, dit-il, c’est frais, pas usé; vous ne devez
pas y être souvent.
L’avocat rougit.
--Je vous jure que je ne vais pour ainsi dire jamais à Issoire ni à
Clermont.
--Qui vous parle d’Issoire ou de Clermont! Je veux dire que vous
préférez circuler dehors que rester dans votre logement. Comme vous
tournez mal tout ce qu’on dit!
Il s’enferma avec l’ingénieur. Celui-ci, gros homme bredouillant et
agité, se mit à parler immédiatement. Bernard l’écouta avec patience
mais d’un air excédé qui suffit à fermer l’écluse.
--Procédons avec ordre, dit-il alors. Il est évident, et vous le
reconnaissez vous-même, que l’exploitation est mal menée. Je ne suis pas
ingénieur mais je vois le résultat. Des grappes d’hommes disséminées,
des chantiers ouverts de tous côtés sans ordre apparent, des matériaux
dispersés, un roulage insensé, un cheval pour deux wagonnets et un
conducteur qui n’en fout pas un clou, bien entendu. Si c’est là tout ce
que vous savez faire de mieux, évidemment il faut préparer vos malles.
L’ingénieur hésitait à comprendre.
--Oui, dit Bernard, il faut prendre vos cliques et vos claques et foutre
le camp. C’est-il assez net, Mr. Pagès?
Et, devant le silence de son interlocuteur:
--Mais, auparavant, me faire comprendre si les tristes résultats
auxquels vous êtes arrivé sont dûs à votre incapacité ou à votre
mauvaise foi. Puisque vous allez partir, vous pouvez bien m’avouer la
vérité. Je vous ferai un bon certificat.
Le pauvre homme était anéanti. Les pleurs lui montaient aux yeux.
--Ah! monsieur, dit-il, je comprends que l’exploitation ne vous plaise
pas; on a pourtant fait de beaux bénéfices à un moment, mais que
voulez-vous? je ne suis pas le maître, sans quoi on en ferait encore,
vous me comprenez bien?
--Pas du tout, dit Bernard qui mentait.
--Eh! oui, monsieur. Je sais bien conduire un chantier. Mais voilà:
Maître Fougnasse ne veut pas de chômage, et d’une; nous avons de grosses
commandes à satisfaire, et de deux; et Maître Fougnasse m’impose de ne
pas travailler sur tel ou tel front de taille à cause des conventions
périmées ou des difficultés avec les paysans. Je vais tout vous montrer;
je vais vous faire toucher du doigt les exigences que je dois
satisfaire, Monsieur; vous me direz alors comment il faut que je fasse
et si ça peut être mieux organisé.
--Bien; c’est tout ce que je voulais savoir. Allez à votre bureau; je
vous donne une heure pour me rapporter un plan d’exploitation complet et
rationnel; vous n’avez à tenir compte d’aucune sujétion, vous entendez,
d’_aucune_ sujétion étrangère aux conditions techniques de votre
travail. Votre plan devra prévoir une échelle de production à quatre
gradins: cinquante, cent, deux cents et trois cents tonnes journalières.
S’il me convient, je vous garde. Une heure vous suffit-elle?
--Oui, monsieur, répondit Pagès tremblant d’espoir et de crainte.
--Bien. Alors, à tout à l’heure. Envoyez-moi le contremaître.
Un instant après, le contremaître se présentait. C’était une sorte de
gorille géant, avec des yeux de grenouille, où vivait une flamme
malicieuse, dans un visage faussement hébété.
--Retirez votre chapeau, Pépériot, dit Bernard. Vous pouvez vous
asseoir. A l’avenir vous laisserez vos sabots à la porte. Vous savez que
l’exploitation ne va pas. Il y a certainement de votre faute; l’ouvrier
n’a pas de rendement, il est mal commandé sans doute et pas content.
Allez; racontez votre petite affaire.
Pépériot comprit au ton que «ça allait barder»; il pensa qu’il n’y avait
pas à finasser et qu’il valait mieux «déballer».
--C’est pas ma faute, dit-il, il y a assez longtemps que je suis sur le
trimard et je connais le boulot. Et, les hommes, ça me fait pas peur.
Mais, vrai, on peut pas leur demander ce qu’on peut pas. Dix fois par
jour on change de chantier. Sitôt qu’un croquant vient gueuler c’est des
discussions et des transformations. On dirait que le Fougnasse il fait
exprès. Vous pouvez me foutre à la porte; je tiens pas à ce genre de
boulot. C’est comme pour faire turbiner les compagnons, regardez ce
qu’ils bouffent à cette cantine et comment ils sont couchés; et ils
doivent faire deux fois leurs deux kilomètres pour aller casser la
croûte...
--Comment ça?
--Ben oui; depuis le mois dernier qu’un naturel il est venu rouspéter
que la cantine était sur son terrain, l’a fallu la transporter à un
kilomètre d’ici sur un terrain communal et encore ce n’est pas sûr que
la commune acceptera de louer.
--Ça suffit. Tu vas aller voir ton ingénieur, Pépériot. Tu t’arrangeras
avec lui et tu prendras vis-à-vis de lui des engagements fermes de
production. Si le tonnage auquel tu t’engages suivant les conditions
d’exploitation et le nombre d’ouvriers que vous fixerez ensemble me
convient, je te garde; sinon, fais ta malle. En attendant, envoie-moi le
chef comptable.
Pépériot se retira très impressionné. Le chef comptable fut bientôt là.
C’était un homme très jeune, de petite taille, brun de poil, l’air
intelligent, calme et ferme. Il plut beaucoup à Rabevel.
--Vous vous nommez Mr. Georges; fils naturel, peut-être?
--Oui, monsieur.
--Où avez-vous appris la comptabilité?
--A l’orphelinat des Frères à Issoire où j’ai été recueilli,
Bernard, pour la première fois depuis son arrivée, ébaucha un sourire de
contentement, mais il se retint.
--Vous savez que vous avez pour patrons un juif et un mécréant, dit-il;
je pense que vous ne vous occupez pas de prosélytisme ni de politique?
--Monsieur, je suis pratiquant et fermement attaché à mes devoirs
religieux; j’ai également mes opinions politiques arrêtées. Mais dans
mon travail je ne pense qu’à mon travail. Et, en dehors de lui, j’ai
assez à faire en m’occupant de mes deux aînés que j’instruis moi-même
car j’ai trois enfants dont l’un en bas âge.
--Tout cela est très bien, dit Bernard avec une nuance de bienveillance.
Allons voir vos livres.
Il passa le reste de la matinée avec Georges. Il avait oublié tout le
monde. Enfin! il se trouvait pour la première fois, depuis les
expertises où il avait aidé le Frère Maninc, en contact avec une
comptabilité pour de bon, une grande comptabilité d’entreprise avec
toutes sortes de comptes où, à chaque article, à chaque fond de page, se
pouvaient être embusqués les erreurs et les détournements; et il s’y
mouvait avec une aise et une joie sans bornes. Le chef comptable avait
vite vu à qui il avait affaire; très épris de son métier, il était ravi
d’accueillir un homme compétent: «A la bonne heure, se disait-il,
celui-ci n’est ni banquier, ni ingénieur; il sait exactement comment
circule l’argent dans la boutique; il ne l’attend ni à l’entrée ni à la
sortie.» Les remarques de Bernard le frappèrent; ce jeune homme indiqua
quelques perfectionnements, quelques simplifications à apporter, lui
démontra la nécessité de tenir à jour certaines statistiques, établit
devant lui à l’aide des éléments comptables une série de prix de
revient, rendit apparents les coefficients cachés de l’entreprise,
détermina des graphiques que Georges reconnut aussitôt indispensables et
laissa finalement l’employé dans l’enthousiasme, la jubilation et le
désir de se perfectionner.
Il alla ensuite déjeuner avec Maître Fougnasse à la cantine et se montra
d’une humeur charmante. L’après-midi, il reçut de nouveau l’ingénieur et
le contremaître; il discuta longuement avec eux et les étonna par la
rapidité de son adaptation; quand ils eurent fini, le plan
d’exploitation, net, clair et fécond était arrêté. Pagès manifesta
quelques inquiétudes sur l’exécution.
--Je me permets de vous prévenir encore, Monsieur, dit-il, que les
paysans vont venir avec l’huissier.
--J’en fais mon affaire, répondit Bernard. Pour commencer, vous allez
utiliser les diverses clôtures que je vois dans les îlots non exploités
et en faire une enceinte tout autour du terrain concédé. Avec les
vieilles planches, les baraquements pourris, vous me fermerez ensuite
tout cela à hauteur d’homme. Dès que ce travail sera terminé,
redémontage de la cantine et retransport ici, puis remontage. Dès à
présent, envoyez-moi la cantinière.
Celle-ci était une campagnarde entre deux âges qui suffisait avec trois
femmes aux six cents repas journaliers. Elle arriva toute tremblante.
--Madame Loumegous, dit Bernard, une très grave accusation pèse sur
vous. Il faut dire la vérité ou gare les gendarmes. De quoi
trafiquez-vous?
--Mais, de rien, Monsieur.
--Allez, allez, pas de rouspétance. L’aveu ou la prison.
--Je vous assure...» Bernard alla à la porte du bureau, et, s’adressant
à une personne imaginaire:
--Je crois que je ne pourrai pas lui pardonner, brigadier; je vais vous
l’abandonner...
La femme se jeta à genoux:
--Non, monsieur, je vous en supplie, pas les gendarmes.
Bernard referma la porte.
--Allez, dit-il rudement, crachez le morceau.
--Ce n’est pas moi, monsieur. C’est Monsieur Fougnasse qui me fait
signer pour cent kilos de viande quand il n’y en a que soixante-quinze.
Pareil pour le vin, pour les légumes, pour tout. Alors, les repas, je
suis bien obligée de m’arranger comme je peux; on retient aux ouvriers,
dame, ils ne sont pas contents, mais ce n’est pas ma faute, je le jure
sur la tête de ma fille.
--Vous le diriez devant Maître Fougnasse, tout cela?
--Ah! oui, pour sûr que j’en ai assez de me damner comme ça; je savais
bien que ça finirait par craquer.
Bernard fit appeler l’avocat.
--J’en sais assez, lui dit-il, devant la femme, pour vous envoyer
coucher au violon ce soir. Je vous épargne. Je me contente de vous
consigner dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre.
Maître Fougnasse voulut parler.
--Permettez...
--Assez, dit Bernard; ou les gendarmes.
L’avocat se tut. Rabevel appela Georges.
--Vous ferez clouer la fenêtre de Monsieur par l’extérieur, dit-il, et
vous mettrez un homme de garde à sa porte. Revenez aussitôt après.
Et quand il revint:
--Je m’absente pour quelques jours. Considérez-vous comme mon
remplaçant; je vais faire une note de service dans ce sens. Choisissez
six de vos meilleurs ouvriers, donnez-leur un brassard et une casquette,
une canne et un revolver; faites-les assermenter à Issoire; ce seront
nos gardes. Sous aucun prétexte ne laissez entrer huissier ni paysans.
Mettez des écriteaux. Procès-verbal dressé à tout croquant dont les
bêtes ou les bergers pénétreront chez nous. Si on viole la clôture
appelez les gendarmes et faites constater l’effraction et le viol de
domicile. Ouvrez la correspondance et préparez les réponses. Suivez de
très près le mouvement que va subir le prix de revient avec notre
nouveau plan d’exploitation.
Il partit aussitôt pour Clermont-Ferrand; il se rendit à la Place et à
la Préfecture, mena une enquête discrète, finit par apprendre ce qu’il
voulait, partit pour Lyon, arriva à la Poudrerie de Sorgues, demanda à
parler au Directeur d’urgence et fut reçu.
--Monsieur le Directeur, lui dit-il, j’ai appris qu’à la suite du
nouveau programme de fabrication qui a suivi le dernier incident de
frontière, les Poudreries construisaient de nouveaux ateliers, tous
revêtus d’asphalte ou de bitume. Je puis vous offrir de ces matières à
des prix très intéressants.
--Je regrette beaucoup, répondit le directeur, j’ai passé mes marchés.
Et, devant le visible ennui de Bernard:
--Mais mon collègue de Saint-Chamas n’a pas trouvé jusqu’à présent de
fournisseur; il m’a écrit (et je ne lui ai pas encore répondu), pour me
demander des renseignements à ce sujet. Allez donc le voir.
Bernard sortit en remerciant. Comme il traversait la cour, un chargement
d’asphalte attira son regard, une pancarte s’y balançait: Jarny et Cie.
Il n’eut pas une seconde d’hésitation; il retourna aux bureaux, se
rendit au service de la Comptabilité.
--Monsieur, dit-il à un employé, je suis le comptable de Jarny et Cie.
Je viens voir au sujet de notre mandatement. Est-ce qu’il est prêt?
--Vous ne voudriez pas, répondit l’homme en riant, c’est à peine si vous
nous avez fourni cinq wagons!
--Oui, mais en voilà qui arrivent encore aujourd’hui, cela va vite, vous
savez, pour nous. Tenez, voulez-vous, je vous prie, que nous regardions
le relevé de factures? Je parie que nous vous en avons envoyé déjà près
de cent tonnes?
L’employé sans méfiance alla chercher le dossier; Bernard, dès qu’il eut
vu ce qu’il voulait voir, c’est à dire les prix de vente, ne songea plus
qu’à s’excuser et à s’en aller. En wagon il faisait son calcul:
évidemment, il fallait baisser sur le chiffre de Jarny pour emporter des
commandes, mais cela se pouvait; si seulement on avait le moyen d’aller
en gare directement par voie ferrée de Cantaoussel à la petite station
de Mérugnet! «Il faudra que j’y songe» se dit-il.
Le lendemain soir il arrivait à Saint-Chamas, traitait avec le
directeur, et, sur son conseil, s’arrêtait au retour à Nîmes, Toulouse,
Montauban et Bordeaux où il enlevait pour les casernes ou les Poudreries
de fortes commandes atteignant au total le million. Il rentra harassé à
Cantaoussel.
Dès qu’il arriva, il fit appeler Maître Fougnasse.
--Vous êtes libre, lui dit-il. Allez au diable. Mais tâchez que je
n’entende plus parler de vous, sans quoi vous savez qu’un gendarme vous
pend au nez comme un sifflet de deux sous. Et, je vous en prie, pas un
mot car j’ai des fourmis dans les doigts. Signez-moi toutefois cette
petite reconnaissance de vol.
Maître Fougnasse signa en tremblant et disparut. Monsieur Georges fit
son rapport. Tout s’était bien passé. Quelques paysans étaient venus,
avaient été expulsés sans douceur et étaient repartis surpris. Le matin
même, Monsieur Bartuel était arrivé d’Issoire pour voir «ces Messieurs»,
mais n’avait pas été reçu. Le sentiment qui paraissait dominer était la
stupeur. Le travail marchait bien.
Bernard alla faire son tour de chantier. Tout lui sembla satisfaisant et
il en complimenta l’ingénieur et le contremaître qu’il sentait tous deux
dociles et sensibles. Puis il demanda à Pagès:
--Dites-moi, cette station de chemin de fer que nous apercevons là-bas à
nos pieds, c’est bien Mérugnet?
--Oui, Monsieur.
--Est-ce qu’on ne pourrait pas faire un plan incliné à voie de cinquante
ou de soixante pour descendre nos marchandises?
--Ah! monsieur, dit Pagès, j’y ai pensé plus d’une fois. Le charroi
mange le plus clair de nos bénéfices. Malheureusement, il y a trois
obstacles: le prix d’établissement, la longueur de ce travail, et la
méchanceté ou l’avarice des propriétaires des terrains à emprunter. Si
seulement nous avions eu la chance des Daumail!
--Qui est-ce, les Daumail?
--Tenez, monsieur, voyez, à deux cents mètres de nous, à mi-hauteur du
plateau et à notre droite, ces carrières de basalte. Elles sont aux
Daumail. Eux avaient la chance de posséder le flanc de coteau situé
entre la gare et la carrière; et ils ont pu établir une petite voie.
Voyez, on la distingue, bien que la végétation la recouvre par endroits.
--On ne travaille donc plus à ces carrières?
--Non, il y a procès, séquestre, tout le tremblement; ils n’ont pas pu
tenir le coup.
--Ainsi, dit Bernard qui suivait son idée, avec deux cents mètres de
voie et un petit terrassement, nous pourrions joindre leur plan incliné?
Faites-moi vite un petit projet et un avant-prix de revient.
Le soir même il arrêtait définitivement ses décisions; il convoquait
pour le surlendemain les propriétaires des terrains; il demandait un
rendez-vous aux Daumail et au séquestre pour la semaine suivante. Il
alla se coucher content.
Le lendemain matin il paressa dans sa cabane de planches froide; il
écrivit dans son lit une lettre pour Blinkine et Mulot en leur faisant
le rapport circonstancié de ses démarches: «Peut-être, terminait-il
plaisamment, ai-je outrepassé les pouvoirs que je tenais de vous, mais
je jure que j’ai sauvé la République». Au petit déjeuner, la mère
Loumegous lui remit une lettre qui lui avait été adressée à Paris; il
reconnut l’écriture d’Angèle sur la suscription et celle de Noë sur la
surcharge. Il trembla. Quelle mésaventure, quelle peine en perspective!
Des embêtements quand tout allait si bien! Il ouvrit l’enveloppe. Elle
contenait ceci:
Mon pauvre Bernard,
Comment ai-je pu aimer un aussi abject personnage? Comment ai-je pu
vous préférer à un être aussi droit que François? Trouvez ici
l’expression de mon profond dégoût.