Les deux femmes arrivèrent à la maison plus mortes que vives. L’enfant,
inerte et le visage décomposé, fermait les yeux. On ne percevait plus sa
respiration, il avait l’air d’un cadavre. Le vieux Jérôme qui fumait sa
pipe dans la cuisine, descendit en hâte; mais, mis au courant en quatre
mots, le souffle court, les jambes coupées, il restait immobile contre
le chambranle, une main grattant vaguement la poitrine. Ce fut Noë qui,
accouru du fond de l’atelier où il bricolait bien que ce fût jour de
fête, prit Bernard dans ses bras et le porta, en trébuchant dans
l’escalier obscur.
A peine l’enfant fut-il alité qu’il commença de délirer. Il ne cessa
guère de trois jours et de trois nuits, ne s’arrêtant qu’abattu et
étouffant. On comprenait vaguement qu’il apercevait des spectacles
prodigieux et les parents alarmés et émerveillés se demandaient d’où cet
enfant taciturne pouvait les avoir tirés. Il arrivait que ces visions
fussent bienfaisantes et amenassent sur son visage l’expression de la
sérénité: parfois il parlait de navires, de promenades sur l’eau douce
et d’autres fois il disait avec ravissement et d’une voix qui gardait
toute la suavité de l’enfance: «Qu’il fait bon sur la mer!» A plusieurs
reprises il appela le maître d’école; on comprit aussi, à quelques
paroles, que l’enfant secret et silencieux s’interrogeait sur sa mère
dont personne ne voulait dire mot. La douce Eugénie le veillait. Souvent
elle dut appeler à l’aide; car Bernard éclatait en colères furieuses
lorsqu’il revoyait, en les déformant, le vieux Goldschmidt et son chien
monstrueux. Noë remplaçait sa belle-sœur une partie de la nuit. Mais
Jérôme ne voulait pas entrer dans la chambre et Rodolphe ne cachait pas
sa répugnance: cette fantasmagorie, la vie intérieure effroyable qu’elle
révélait, les surprenaient et choquaient leur bon sens. Catherine avait
surtout été secouée dans sa conscience de chrétienne; Bernard lui
semblait un sacripant et quelque chose de plus; elle n’était pas
éloignée de voir dans les actes de l’enfant une intention sacrilège;
elle pleurait sur son hypocrisie précoce, sur le malheur qu’était
l’existence de ce petit monstre pour la famille et se demandait avec
véhémence quelles tares se cachaient dans le ventre qui l’avait conçu.
Quand on crut que l’enfant allait mieux, ce fut pis. Une épidémie de
fièvre typhoïde qui traînait dans le quartier ayant redoublé tout à
coup, il n’y échappa point. Ce furent de nouveau le délire, l’agitation
désespérée et les alternatives d’espoir et de crainte où se plongeait
l’affection que l’on gardait au petit être, malgré les répugnances que
sa conduite avait créées. Enfin la maladie céda. La tendresse d’Eugénie
qui avait adouci tant de cauchemars eut sa récompense dans une
reconnaissance exaltée et farouche que Bernard témoignait par d’ardents
baisers prodigués. Noë se vit également accueilli avec une douceur et
une affection qui comblèrent son âme sensible et lui firent oublier les
heures pénibles passées à ce chevet. Mais le petit restait muet et rogue
devant les autres; les larmes seules d’Eugénie purent changer son
attitude et l’incliner à la douceur. Cependant la première fois que
Catherine, pour éprouver son remords, fit allusion à la scène dont le
souvenir les hantait tous, il fut tout secoué de tremblements et on crut
qu’il allait étouffer. La vieille grand’mère promit à Eugénie qu’elle
n’en parlerait plus.
Le petit Blinkine vint voir son ami. On les laissa seuls et ils
bavardèrent longuement. Abraham, fils singulier de sa race, était tenté
par tout, doué d’une merveilleuse source de curiosités universelles et
sans persévérances, d’un cœur exquis et d’un goût irrépressible pour les
caprices changeants de l’intelligence.
Il connaissait bien le cœur de Bernard, il sut l’amuser et l’apaiser.
Mais il lui apprit que François était parti «pour tout de bon» comme
mousse sur le bateau de son père; sa mère et sa tante s’en étaient
allées avec lui; le père Régis comptait les installer provisoirement à
Papeete de Tahiti en attendant qu’il pût avoir une concession dans une
des îles ou un comptoir; mais l’armateur Bordes ne voulait pas lui
confier de comptoir encore; il trouvait qu’il lui était plus utile comme
Capitaine et le conjurait d’attendre que François fût en âge de le
remplacer.
Les deux adolescents demeurèrent un instant rêveurs. La réalité leur
paraissait déjà sous une forme nouvelle, plus concrète, plus dense, plus
riche, plus drue. Déjà de ces trois amis l’un avait pris la route
définitive de sa vie; déjà les hommes comptaient sur lui, marquaient sa
place; la société le rangeait dans une alvéole de sa ruche.
Abraham, en hésitant un peu, mais devinant que le cours de leurs idées
était le même, finit par annoncer aussi une grande nouvelle qui le
concernait personnellement. Le père Blinkine avait décidé de le mettre
au lycée. Ce fut un coup pour Bernard; il savait bien que les siens ne
pouvaient consentir à un sacrifice semblable; il se vit seul, séparé de
son camarade, faisant l’apprentissage du métier de tailleur ou de
menuisier; ses yeux se noyèrent et il s’en voulut plus encore de ne
pouvoir dissimuler son humiliation et sa colère. Son ami, ému de
compassion et de sympathie, trouvait les mots les plus capables
d’adoucir ce grand chagrin; mais, tout de même, il sentait bien qu’il ne
pouvait totalement le détruire. Cela n’empêcherait pas, disait-il,
qu’ils se vissent; rien d’ailleurs n’interdirait à Bernard de demander
une bourse pour venir avec lui; ou bien de suivre les cours d’une école
professionnelle; ils se retrouveraient. Mais l’enfant, désespéré,
secouait la tête; mirages, tout cela, illusions; il était véritablement
au désespoir. Alors il raconta toutes les misères que lui faisaient
Rodolphe, Jérôme, Catherine; il sentait qu’il les dégoûtait; le ressort
brisé, cette tête solide s’inclinait et demandait grâce.
Mais le petit Blinkine ne l’abandonnait pas. Eh! quoi, disait-il en
riant, si tu avais par hasard tué ce misérable Goldschmidt, ce n’eût
jamais été qu’un juif de moins. Quelle bénédiction! La maman Catherine
était bien mauvaise chrétienne qui ne comprenait pas cela. Quand il eut
égayé son ami, il lui glissa tout doucement des conseils. Il ne fallait
pas se laisser ainsi aller à son caractère comme il le faisait. Lui,
Abraham, s’il était un grand patron, hésiterait toujours à employer
quelqu’un d’aussi colérique; certaines misères devaient être souffertes
patiemment. Et, enfin, il fallait bien dire les choses comme elles
étaient: son orgueil l’avait conduit au vol et au meurtre; lui, un si
chic camarade et un si brave garçon. Bernard s’attendrissait. Mais il
expliqua qu’il ne trouvait pas autour de lui quelqu’un pour l’aimer et
le cajoler sauf, peut-être, sa tante Eugénie et Noë; et seulement depuis
qu’il était malade. Le petit juif déclara tout net qu’il comprenait cela
et rappela à son ami étonné quelques circonstances où Bernard l’avait
profondément humilié sans qu’il en eût voulu rien faire paraître. Cette
résignation attentive et expectante frappa le malade dans la faiblesse
parente qu’il sentait en soi. Mais il eut encore un sursaut:
--Et puis, dit-il, on veut me faire confesser, communier, repentir. Tous
disent que c’est des blagues de curé et voilà que la grand’mère passe
son temps à m’embêter avec ces bondieuseries.
Abraham répondit gravement que ses parents croyaient qu’il y avait un
bon Dieu; et que lui le croyait aussi; d’ailleurs Bernard n’était-il pas
toujours le meilleur élève du catéchisme? Mais Bernard sourit: s’il
était le premier au catéchisme, c’était uniquement pour être premier une
fois de plus; autrement, tout ça ne l’intéressait pas.
Cependant, par la porte entr’ouverte sur la cuisine, la voix des
adolescents parvenait aux parents assemblés autour du feu. Ils se
taisaient; ils écoutèrent jusqu’à la fin leur conversation et, lorsque
le petit Blinkine partit, Catherine le rappela sur le palier pour
l’embrasser. Puis se retournant vers son mari:
--Voilà, dit-elle en croisant les bras, voilà le résultat. Tu l’as
entendu parler ce petit Bernard qui ne dit jamais rien que pour poser
des questions ou nous envoyer coucher. Tu comprends maintenant pourquoi
il est comme il est?
--Il est comme il est parce que c’est son tempérament; c’est un gosse
qui est ardent, il a du vif-argent dans les veines; il n’y a rien à
faire là contre.
--Oui, tu crois ça?
--Eh! tu as bien vu ce qu’ils ont pu faire tes curés? Il les a écoutés
docilement, il était leur meilleur élève, c’est lui qui récitait le
mieux les mômeries. Résultat: tu le connais; à la première occasion, il
envoie un couteau entier avec le manche dans la croupe d’un cabot; et,
parce qu’il a manqué son propriétaire encore...
--Dis-moi donc s’il pouvait faire autrement? depuis qu’il est en âge de
comprendre, on ne lui parle que des droits de l’homme, de la sainte
liberté. Vous avez tous l’orgueil de vos journées de 30, de 48 et de la
Commune; vous n’avez jamais pensé qu’à tuer ceux qui n’avaient pas les
mêmes idées que vous; tout en parlant, bien entendu, de fraternité. Toi,
tu ne cesses pas de prêcher le partage et de célébrer le martyr Blanqui
et d’autres de la même farine. Alors quand l’enfant jette son couteau à
ce pauvre Goldschmidt tu t’indignes! Qu’est-ce que tu veux? il ne fait
qu’appliquer tes théories.
Noë réfléchissait:
--C’est juste ce que dit la maman, déclara-t-il en soupirant.
Mais Catherine était déchaînée:
--Oui, toi aussi, tu as ta maladie. «C’est juste, c’est juste.» Tu ne
sais jamais cracher quelque part sans te demander pendant une demi-heure
ce qui est juste ou pas juste; alors, toi, c’est le contraire du père:
tu excuseras tout ce que fait le petit depuis qu’il t’est venu des
scrupules au sujet de la fameuse gifle. Et la justice, et l’équité, et
l’humanité! Et tous vos mots creux, l’irresponsabilité, la maladie du
criminel et celle de l’ignorance. Tenez, vous me faites suer avec vos
folies.
--Tu diras ce que tu voudras, fit Jérôme; c’est entendu, on exagère
quelquefois et peut-être qu’on peut avoir tort; mais tout de même ce
n’est pas nos idées qui ont pourri le gosse. C’est qu’il est de
tempérament comme ça.
La grand’mère haussa les épaules et rentra dans la chambre. L’enfant
aidé par sa tante essayait de se lever pour la première fois depuis
quatre mois. La nuit était tombée depuis longtemps; on était aux
derniers jours de septembre et, malgré la tiédeur de la chambre on
sentait passer l’aigreur de la saison pluvieuse. Bernard semblait
réconforté; il voulut qu’on lui mît «pour voir» son costume de premier
communiant avec lequel il ne s’était pas vu. Lorsqu’il fut debout, vêtu,
Catherine ne put retenir un soupir. L’enfant avait grandi de plusieurs
centimètres et n’était que l’ombre de lui-même. Son costume, trop court
des manches et du pantalon, flottait autour de lui comme d’un squelette;
la figure hâve, toute pâle et mangée par les yeux sous un crâne chauve,
lui donnait un aspect étrange, un peu effrayant. La grand’mère se
rappelait avoir vu quelque chose comme cela, autrefois, dans un livre de
contes de sorciers et de fées. Elle se dit en frissonnant: «Il a l’air
d’un vampire.»
La maisonnée pourtant se dévouait à présent toute entière. L’influence
discrète de Blinkine se faisait sentir dans la tenue de Bernard, amolli
d’ailleurs par la faiblesse et la gratitude. Il cédait, il se repentait,
il avait accepté avec une bonne grâce qui ne semblait pas feinte, les
visites du frère Valier. Celui-ci d’ailleurs, qui avait beaucoup vu et
beaucoup retenu, savait l’intéresser et le distraire. Il se rencontrait,
par une coïncidence singulière, avec le petit Abraham dans ces conseils
de patience, de prudence, d’empire sur soi-même. Et un jour qu’ils se
trouvèrent à son chevet, ils furent étonnés de s’entendre parfaitement;
si bien qu’après plusieurs de ces rencontres le petit Blinkine osa
demander timidement au frère s’il voulait bien venir bavarder chez ses
parents; le frère Valier refusa gentiment, invoquant l’impossibilité de
faire ce qu’on veut avec un pareil habit; mais il serait très heureux de
rencontrer Mr. Blinkine chez les Rabevel.
Bientôt Bernard put se lever; il fallut songer à son avenir. La question
flottait dans l’air et il semblait que personne n’osât l’aborder.
L’adolescent sentait renaître en lui avec ses forces toutes les ardeurs
et les audaces d’autrefois; mais déjà il se maîtrisait tout-à-fait et
savait peser toutes ses paroles et prévoir leur effet. Ce fut donc à sa
douce tante qu’il posa un jour la question; Eugénie lui répondit qu’on y
songeait bien mais que tout le monde était assez désemparé. Le lycée,
c’était bien cher; il n’y fallait pas compter, les temps étaient durs et
il était maintenant trop tard pour obtenir une bourse; le concours avait
eu lieu au plus fort de sa maladie. Alors comment faire?
Bernard entoura sa tante de cajoleries et d’une tendresse qui était bien
réelle, ce dont elle s’amollissait. Puis il finit par lâcher sa pensée.
--Et ma mère, dit-il, ne sais-tu rien de ma mère?
Alors Eugénie s’attendrit tout-à-fait, prit ce grand garçon dans ses
bras et l’installa sur ses genoux pour le dorloter. Il n’avait pas de
mère, c’était elle qui l’aimait plus que tout et serait toujours sa
petite maman. Elle baisait avec amour ses paupières et son front que de
courts cheveux commençaient déjà d’ombrager de nouveau. Mais il
s’entêtait; il allait avoir quatorze ans, il savait bien que tout cela
était des mots; qu’il avait une mère et qu’elle avait fait quelque
grosse sottise, mais enfin, ne pouvait-il la connaître, ne pouvait-on la
consulter? Aucun amour pour elle ne venait monter dans ce cœur, certes,
mais il ne disait pas tout. Il ne disait pas qu’il avait vu parfois des
femmes vêtues de soie et couvertes de bijoux en compagnie de jeunes
hommes comme le fils de Bansperger; et la vieille Catherine avait beau
cracher avec mépris en parlant de ces roulures: c’était tout de même des
femmes riches.
Il n’allait pas au bout de sa pensée quand il l’articulait
intérieurement; mais il savait bien ce qu’elle était cette pensée: son
désir d’apprendre, de grandir, son ambition dévorante, heurtée à cet
obstacle de la pauvreté des siens, l’avaient seuls fait songer à
l’éventualité d’une mère riche, venant tout-à-coup à son aide. Que cette
mère fût méprisée par les Rabevel, il le sentait; même il devinait
vaguement ce qu’elle pouvait être, bien qu’il fût resté très chaste;
mais pourquoi ne rendrait-elle pas service à son fils? il n’y voyait
aucune gêne, aucun obstacle; il considérait la chose comme possible et,
cela, très froidement, sans une ombre ni une velléité d’affection, sans
un élan, sans juger sa mère qui lui demeurait entièrement indifférente!
Pourtant il sentait qu’il ne pouvait révéler son idée exacte; il
pressentait une révolte chez les siens, révolte dont le sens et le
mobile lui étaient inconnus mais qu’il tenait pour certaine. Il dit avec
embarras:
--Tu ne crois pas qu’elle pourrait nous aider?
La révolte éclata en effet; Eugénie laissa tomber ses bras de
saisissement. Ce furent des exclamations, des épithètes mal réprimées
subitement bredouillées, puis, enfin, une sorte d’explication qui
voulait tout clore: sa mère avait toujours ignoré Bernard, n’avait
jamais pris de ses nouvelles, jamais envoyé un costume ni une chemise,
pas même un mouchoir de poche; pas seulement un sou, «tu entends bien,
un petit sou». C’était désolant de lui dire ça à lui, pauvre petit
Bernard, cette femme était une créature dénaturée. D’ailleurs,
était-elle riche ou pauvre? et peut-être était-elle à l’étranger ou même
morte?
Mais Bernard répondit tout doucement: «Dis, si tu en causais avec
l’oncle Noë?» et, pour se débarrasser, elle promit.
Elle sembla pendant quelques jours ne plus songer à sa promesse;
l’enfant ne lui parlait plus de rien; mais un matin, et comme déjà elle
se flattait qu’il eût oublié sa pensée, Bernard y fit une allusion fort
transparente bien que d’un ton détaché; et, le lendemain, il ne lui
adressa pas la parole, résolument boudeur. La pauvre Eugénie que les
soins donnés par elle au malade pendant ces quelques mois avait attachée
à lui plus que les années de vie familiale passées côte à côte, se
sentit immédiatement vaincue. Mais comment Noë si rigide sur les
principes, les idées de justice et la question de l’honneur, allait-il
la recevoir? Pas une seconde, elle ne pensa à s’ouvrir de son embarras à
son mari; elle savait que Rodolphe lui demanderait tout uniment de quoi
elle se mêlait et si elle ne ferait pas mieux de laisser «ce brigand
apprendre un métier comme les camarades, ce qui le dresserait». A vrai
dire, elle s’attendait un peu à une réponse à peu près pareille de Noë,
sinon dans les considérants, du moins dans la conclusion; mais Bernard
semblait fonder un espoir sur son oncle qu’il prétendait connaître mieux
que tous. Elle en vint à se demander si, au fond, il n’avait pas raison;
observateur, l’enfant l’était à l’extrême, certes; précoce, aussi; et de
plus, il était né dans cette atmosphère d’idéologie et de discussions
auxquelles elle ne comprenait rien, mais dont, lui, avait peu à peu
saisi entièrement le sens et parfaitement tiré les conclusions propres à
sa conduite. Qui sait si, par un détour ignoré, Noë n’allait pas en
effet trouver plausibles les arguments de son neveu? Mais alors pourquoi
Bernard ne les présentait-il pas lui-même, car elle savait bien que ni
la crainte ni le respect ne l’arrêtaient? Ici, elle se prit à rire; son
intuition de femme perçait tout de suite en leur for secret les
sentiments alors qu’elle ne pénétrait point les idées. La feinte de
Bernard lui fut évidente; il simulait par cette ambassade des sentiments
de timidité respectueuse qui devaient flatter Noë; sa propre
perspicacité égaya la jeune femme et sa mission lui parut moins pénible;
même, continuant le cours de ses pensées, elle se demanda si
l’adolescent n’avait pas prévu cette réaction seconde et elle en rit
encore et aussi d’elle-même, un peu cette fois avec de l’indulgence pour
ce petit brigand. Aussi se sentait-elle toute légère quand elle
descendit à l’atelier de menuiserie.
Noë procédait au montage d’une porte à double vantail avec deux
ouvriers. Elle cria: «Ne vous dérangez pas, ce n’est que moi!» d’une
voix rieuse qui mit le soleil dans l’atelier. Noë lui fit un signe
amical: «Rien de cassé?» demanda-t-il.
--Du tout, du tout, répondit-elle avec précipitation, finissez votre
travail, ne vous occupez pas de moi, j’ai le temps d’attendre, vous
savez que je ne m’ennuie pas ici.
Elle disait vrai, l’atelier de son beau-frère lui paraissait toujours
joyeux; les compagnons, gars bien portants et de belle humeur,
chantaient en poussant la varlope; le sifflement des copeaux
accompagnait leur naissance blanche, gracieuse et légère; elle circulait
entre les établis, voulait préparer elle-même la colle de pâte, veiller
à l’étuve et Noë l’envoyait chercher par un apprenti, chaque fois qu’il
avait achevé le montage d’une belle pièce, pour lui donner le plaisir
d’enfoncer au maillet les derniers goujons. Il lui dit:
--Nous allons profiter de cette occasion pour vous mettre à l’ouvrage;
c’est encore vous qui signerez cette chic porte.
Elle lui répondit d’un sourire ami. Qu’il était beau et bon ce garçon!
Pourquoi Rodolphe n’avait-il pas choisi un métier comme celui-là?
Toujours accroupi dans la buée du fer, les fumées des braises, la
poussière et l’odeur des étoffes, sa santé se perdait; il était maigre
et sale, ébouriffé, le teint blême, les yeux rouges; son caractère
s’aigrissait, ses plaisanteries n’étaient plus les railleries légères
d’autrefois mais tournaient à la diatribe et à l’amertume. Quelle
déchéance en dix ans, depuis le jour heureux de leur mariage!
subitement, il lui semblait en Noë revoir son Rodolphe tel qu’il était à
vingt-six ans alors qu’il était venu la prendre d’un air sérieux, un
jour (elle avait seize ans!) où elle dansait avec Noë de deux ans plus
âgé qu’elle mais aussi gamin. Il lui avait demandé si elle voulait être
sa femme et Noë avait battu des mains: Chic! je vais t’avoir pour petite
sœur...
La vie avait été bien heureuse, laborieuse, certes, mais, mon Dieu,
qu’elle avait été heureuse! Puis la guerre hélas! la Commune, et enfin
le retour de Noë, hâve et dépenaillé des casemates prussiennes. Elle
l’avait soigné comme Bernard; il la regardait, il la regardait! Et un
jour il lui avait déclaré d’un ton tranquille qu’il ne se marierait
jamais. Elle n’avait pas répondu; son cœur avait bondi de joie sans que
rien la troublât; elle aimait Rodolphe; nulle pensée coupable ne la
visitait; mais enfin Noë resterait là; ils n’en parlèrent jamais plus et
son bonheur fut total. Que Noë l’aimât d’amour elle ne voulait pas le
savoir, mais dans le secret de son cœur où elle n’osait fouiller, elle
se doutait bien qu’elle aurait trouvé la certitude de cet amour; qu’il
se fût jamais trahi, elle ne s’en était à aucun moment aperçue... Mais
la pensée qu’elle était là pour remplir la mission de Bernard lui
revint. Et, simultanément, par une liaison toute naturelle des idées,
elle eut le sentiment, brusque comme un choc, que l’adolescent avait eu
l’intuition de leur secret innocent tandis qu’ils se penchaient à son
chevet de malade; l’assiduité de Noë auprès de lui--et d’elle--alors
qu’auparavant il semblait ignorer Bernard afin de ne point se heurter à
lui, comment l’aurait-il expliquée autrement? Et soudain, elle
pressentait la profondeur des desseins de Bernard et comment il savait
jouer tous ses atouts, certain d’avance d’être compris. Elle le jugea
redoutable, balança un moment à croire au chantage puis fut saisie par
l’évidence. Quelle terrible et dangereuse petite brute, songea-t-elle.
Mais elle l’excusait, le cœur fondu d’affection et de quelque chose de
plus clandestin encore; d’une satisfaction délicieuse, à peine et malgré
elle avouée, que le lien subtil qui lui était cher fût assez
insaisissable pour demeurer indéfini et assez perceptible pour que la
finesse du malade l’eût senti; sa certitude en était doublée et
l’agrément qu’elle en ressentait vouait à son auteur une gratitude qui
effaçait sa contrariété et ne laissait pas de place au ressentiment.
Elle conjectura que, cela aussi, Bernard l’avait prévu et en éprouva un
accroissement de joie, celui-là même qui fait les proies heureuses.
Quand elle eut bien admiré le chef-d’œuvre à deux vantaux, félicité les
compagnons, suivi dans leurs explications le détail des moulures, des
petits-bois, du chambranle, les innovations de la quincaille, donné son
goût sur la nuance du vernis, et enfin bouté à la masse les dernières
chevilles d’assemblage qu’on lui avait réservées, on apporta la pinte;
elle trinqua en buvant dans le gobelet de Noë («Dieu que c’est fort»,
disait-elle avec une moue ravissante qu’elle faisait exprès parce
qu’elle savait qu’elle enchantait les compagnons), les ouvriers
chargèrent le chambranle sur un charreton et s’en furent.
--Ils vont, dit Noë, à l’hôtel de Mr. de Persigny; c’est pour lui: la
petite porte de l’aile gauche. Ils vont présenter l’objet à son
embrasure. Nous voilà seuls: qu’y a-t-il pour ton service?
Elle lui expliqua posément ce dont il s’agissait; et, suivant sur son
visage les progrès de sa pensée, son irritation, sa méfiance, son
hésitation, elle prit une mine innocente qui pouvait donner à croire
qu’elle n’avait fait réflexion aucune sur la mission dont elle
s’acquittait tout bonnement. Elle eut vite fait toutefois de se rendre
compte que Noë ne rejetterait pas la chose comme l’eût immédiatement
rejetée Rodolphe.
--Il y a là évidemment, dit-il en se grattant le menton, une question
d’équité, question d’équité qui est double. La mère est une bougresse
qui ne vaut pas grand’chose et même, autant dire, rien. Elle n’a jamais
contribué à l’entretien du loupiot pour un liard; pourtant le gosse est
à elle; ce n’est pas sûr qu’il soit le fils de Pierre, il ne lui
ressemble ni pour la tête ni pour le cœur! ce n’est pas sûr donc qu’il
soit notre neveu. Mais c’est bien sûr que c’est elle qui l’a fait: pas
vrai? Donc, si vomissant que ce soye de demander à ce chameau d’aider
son fils, il faudrait le faire, régulièrement. Et puis il y a autre
chose, le petit est désagréable, méchant, sans cœur, tout ce qu’on
voudra; mais on ne peut pas dire qu’il soye pas intelligent; il apprend
ce qu’il veut et il comprend tout. On lui a dit de tout sur la
république, la liberté et cætera; c’est son droit d’arriver où son
esprit peut le porter et nous, nous devons l’y aider de toutes nos
forces. Si on peut mettre le gosse au lycée il faut l’y mettre; ça, y a
pas: c’est la justice. Évidemment. C’est pas rigolo pour moi de
retrouver la cocotte et d’aller la voir, mais enfin je ne veux pas qu’on
me fasse des reproches un jour. C’est pas deux choses qu’il reste à
faire; c’en est qu’une. Je vais aller à la Préfecture, je vois Mazurel
qui est chef de division et m’aura vite trouvé où perche l’oiselle; et
demain je me frusque et je tombe au nid. C’est pas ton avis?
Elle l’écoutait sans l’entendre. Il se mit à rire:
--Alors quoi, on est dans la lune? A quoi penses-tu?
--Je pense que tu es un bien brave gars, dit-elle en se secouant comme
si elle s’éveillait. Tiens, voilà deux bons gros pour la peine.
Elle l’embrassa sur les deux joues à pleines lèvres.
--Encore, dit-il, en faisant des mines de gosse gourmand.
Elle le baisa de nouveau, deux fois, trois fois, puis toute animée, avec
une vraie frénésie. Elle s’arrêta en sentant le sang aux tempes. Alors
il la prit, lui posa longuement les lèvres sur le front en fermant les
yeux; il la serrait à faire craquer les os; il lui faisait mal et elle
n’osait le dire de crainte que l’étreinte se desserrât. Enfin il délia
ses bras et elle quitta l’atelier sans prononcer un mot. Noë sortit
immédiatement, se rendant chez Mazurel.
Quand il revint à l’heure du dîner, il signifia d’un clin d’œil que tout
allait bien; aussitôt Eugénie se pencha à l’oreille de Bernard qui était
son voisin de table: «l’oncle Noë verra qui tu sais demain», lui
dit-elle. L’adolescent rougit de plaisir et l’embrassa. Mais elle eut un
mouvement d’humeur, un sursaut qu’elle n’attendait pas. Sous un
prétexte, elle se leva de table, alla à la chambre à coucher, lava son
visage à grande eau; tous ces baisers lui paraissaient subitement
impurs; elle lava sa bouche, ses lèvres, se mouilla au bénitier, elle
qui n’était pas bigote, d’un geste qui la soulagea. Elle se sentit plus
fraîche; pourtant elle ne put encore se retenir de tomber à genoux et de
faire une prière contrite d’une voix ardente et basse, frémissante de
remords et d’une espèce de crainte; elle redoutait d’avoir ouvert une
porte, elle eût voulu rayer cette journée; cette journée! elle eût voulu
bien davantage, faire page blanche, rajeunir de dix ans. Oui, disait le
témoin intérieur, bien sûr, la pureté d’alors, mais pour quoi faire? Et
elle s’aperçut avec terreur que l’idée inexprimée où s’attardait sa
complaisance, c’était le mariage avec Noë. Secouer tout cela! les larmes
montaient invinciblement à ses yeux. Rodolphe inquiet vint voir ce
qu’elle faisait; elle prétexta une migraine atroce qui le surprit et
elle resta seule; quand elle eut bien pleuré, elle se sentit calmée et
se leva de sa chaise; la glace de l’armoire lui renvoyait son image. Les
larmes ruisselantes ne l’enlaidissaient pas; elle se savait belle mais,
ce jour, elle sentit tout d’un coup combien ces beaux yeux, cette bouche
de pourpre et la chevelure corbeau toute lisse et pure de ligne
pouvaient plaire à un homme. Elle soupira et s’en fut.
Le lendemain matin, Noë partit pour ce qu’il nommait plaisamment son
calvaire. Seule, Catherine avait été mise au fait; elle avait haussé les
épaules devant tant de naïveté; que comptaient-ils donc tirer de saletés
pareilles, demandait-elle avec ce ton d’orgueil où l’honnête femme
savourait sa revanche secrète. Puis elle était sortie à son tour, avait
trouvé le frère Valier à son domicile, lui avait demandé conseil; et ils
avaient convenu qu’il s’arrêterait le soir chez eux, «en passant», comme
cela lui arrivait maintenant très souvent; car il était admirablement
accueilli chez les Rabevel, non pas seulement par gratitude, mais parce
que ces libéraux révolutionnaires lui savaient gré d’être si grandement
intelligent, tolérant, érudit, de ne pas oublier qu’il était un homme,
de supporter à merveille la plaisanterie et, mieux encore, de savoir
taquiner avec cette gentillesse qui fait de la raillerie le plus
agréable des hommages.
Au déjeuner, il y eut une déception; Noë n’avait pu joindre la personne.
Mais il était certain de la trouver l’après-midi; l’ennui c’est que sa
journée était gâchée; enfin, il fallait ce qu’il fallait. Mais le soir
quand il rentra on ne vit que trop tout de suite à sa mine qu’il avait
rencontré celle qu’il cherchait et qu’il ne rapportait rien de bon.
Jérôme et Rodolphe mis au courant simultanément de la démarche et du
résultat triomphèrent bruyamment; si on les avait consultés, on ne
serait pas allé au devant d’une humiliation; mais au jour d’aujourd’hui
c’étaient les plus jeunes qui voulaient tout savoir; les hommes d’âge et
d’expérience ne comptaient pas; encore si la leçon pouvait servir! Noë
resta sombre; il fut avare de détails.
--Oui, quand vous saurez qu’il y a du linge et du quibus, serez-vous
plus avancés? Ce qui est sûr c’est qu’elle ne veut pas entendre parler
de Bernard; elle ne veut pas foncer un radis, pas pour ce qui est de la
galette, qu’elle dit, elle s’en fout; mais ça nécessite des relations,
de la correspondance; un beau jour ça se sait; la voilà vieille et
ridicule avec un gosse de quatorze ans; c’est des embêtements.
Bernard sortit, ravalant ses larmes.
--C’est pas tout ça, continua Noë. Je lui ai demandé si, tout de même,
elle n’avait pas quelque chose dans le remontoir qui lui battait en
parlant du loupiot. Alors elle m’a lâché que ce gosse avait été le
malheur de sa vie, que, d’ailleurs, elle n’en connaissant pas le père,
qu’il avait empêché son mariage quand Pierre était mort. Heureusement
encore que ce croquant n’avait pas moisi, que...
Catherine éclata:
--Une ordure, je vous dis, une ordure...
Elle se tut; Bernard rentrait et on comprit qu’il n’était sorti que pour
entendre.
A ce moment des voix résonèrent sur le palier: c’étaient M. Lazare et le
frère Valier qui se faisaient des politesses avec une secrète et
souriante animosité.
--Vous tombez bien, leur dit Catherine en ouvrant la porte, vos avis ne
seront pas de trop; vous allez prendre le café avec nous; justement on
est en train de décider ce qu’on va faire de Bernard.
--Il y a bien longtemps que cette question me tracasse, dit Lazare,
quand il se fut assis; je ne puis plus, naturellement, m’occuper de
Bernard; je lui ai appris tout ce qu’on apprend dans mon école et les
classes me prennent trop de temps pour que je puisse songer à lui donner
des leçons; mais il a une base scientifique solide et des principes; il
s’agit de trouver une école qui fasse fructifier ses qualités puisqu’on
ne peut pas penser au lycée en raison du prix de pension.
Malheureusement je ne vois guère où nous pourrons trouver cela.
--J’aurais peut-être votre affaire, moi, fit alors le frère Valier, si
vous ne redoutez pas pour Bernard les dangers de l’obscurantisme.
Et il coula un regard vers Lazare; celui-ci sentit la pointe.
--Vous lui feriez une place gratuite chez les ignorantins? demanda-t-il.
--Gratuite, hélas! non, répondit le frère Valier, car ceux que vous
appelez si aimablement les ignorantins pourraient s’appeler plus
justement les pauvres; mais enfin je crois qu’avec cinq cents francs
pour l’année scolaire...
--Cinq cents francs, cinq cents francs! et où voulez-vous les trouver,
dit le vieux Jérôme. Rodolphe a de la peine à les mettre de côté pour
lui; et pourtant, il faut bien penser à l’avenir; il faut bien penser
qu’un jour ou l’autre il aura des enfants, que diable! Quant à Noë, il
faut prévoir aussi qu’il se mariera et devra se monter, se mettre en
ménage; s’il épargne quelques pistoles, il faut qu’il les garde. Avec
ça, tout le monde vit ici sur ce qu’ils gagnent, nous, les vieux, aussi
bien que l’enfant. Et les affaires ne sont pas brillantes, vous savez.
--Mon bon monsieur, dit le frère Valier, partout ailleurs vous paierez
plus cher et vous aurez des suppléments à n’en pas finir. Nous, nous
vous prenons Bernard, nous le préparons solidement; s’il est capable,
vous êtes sûr qu’il prendra ses brevets, connaîtra la comptabilité, le
dessin, tout ce qui est nécessaire au commerce et à l’industrie; s’il
est très fort nous le présenterons aux Arts et Métiers ou à Centrale; il
sera suivi, chauffé, cultivé avec un soin de tous les instants; on ne le
laissera pas, comme dans un lycée, livré à lui-même; mais toujours
quelqu’un sera là pour lui donner l’explication ou l’aide dont le manque
à l’heure opportune suffit parfois à compromettre, dans un enfant, les
résultats de plusieurs années de travail.
--Tout ce que vous voudrez, dit le père Jérôme, mais cinq cents francs!
D’où voulez-vous que nous les tirions?
Rodolphe déclara alors avec sécheresse:
--Pour ma part, je ne peux pas vous aider d’un sou; l’entretien de
Bernard, je veux bien y contribuer, mais, ses études, je n’ai pas
d’argent pour ça. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, il serait temps
de le mettre en apprentissage; s’il veut être comptable, il ne manque
pas de maisons de commerce qui le prendront aux écritures et même lui
donneront un petit quelque chose qui nous aidera à l’habiller et à le
nourrir. Si tu veux être tailleur ou menuisier, ajouta-t-il en se
tournant vers Bernard, c’est encore plus commode. Maintenant, si tu
vises plus haut, rien ne t’empêchera d’étudier tout seul sur des livres
en dehors des heures d’atelier ou de bureau. Mais est-ce que tu as
seulement un goût, une envie d’un métier plutôt que d’un autre?
--Eh! comment veux-tu qu’un garçon qui n’a pas quinze ans puisse te
répondre, dit Noë. Ce que veut Bernard c’est arriver à tout ce qu’il
pourra de mieux. Nous lui avons tous dit, aussi bien Monsieur Lazare que
toi, qu’avec le nouveau régime, la seule chose qui puisse arrêter un
enfant est l’incapacité de son intelligence; et maintenant à ce petit
qui a parfaitement réussi à être toujours le premier de sa classe tu
réponds qu’il n’y a rien à faire qu’à entrer en apprentissage; ça ne
peut pas aller. Il faut être juste; la République ne paye pas, il faut
payer pour elle.
--Pour moi il n’y a rien à faire, dit Rodolphe; je ne veux pas me mettre
sur la paille pour un autre, qui, d’ailleurs, remarque-le bien, ne m’en
saurait aucun gré.
--Moi je ne peux rien faire, dit Jérôme, puisque je vous ai tout donné
et que vous m’entretenez.
--Eh bien! qu’à cela ne tienne, s’écria Noë, je paierai tout.
--Mais quoi! reprit le vieillard, tu sais que tu ne pourras rien te
mettre de côté; si tu veux te marier, tu...
--Je n’ai pas l’intention de me marier, vous le savez bien tous, je l’ai
dit assez souvent.
--Ça n’a pas le sens commun; on dit ça et puis il suffit qu’on trouve la
personne.
--A moins que la personne ne soit pas libre, dit Rodolphe d’un ton de
gaieté forcée qui alarma Eugénie.
Noë haussa les épaules.
--C’est tout simple: je ne me sens pas fait pour la vie conjugale, voilà
tout. Je fais un sacrifice, bien sûr, mais je suis convaincu que Bernard
ne l’oubliera pas, pas vrai Bernard?
Le garçon qui pleurait en silence opina de la tête.
--Et puis, cela c’est sans importance, je souhaite de n’avoir jamais
besoin ni de Bernard ni d’un autre; et je ne demanderai jamais rien sans
besoin. Mais j’estime qu’il faut avant tout l’équité et ici l’équité
commande de faire instruire Bernard, quoi qu’il nous en coûte. Ai-je
raison, Monsieur Lazare?
Le maître d’école fit un signe approbatif.
--Maintenant, acheva Noë, ce qui est bien sûr, c’est que c’est une
chance que Monsieur Valier nous offre la pension au prix qu’il dit;
parce que, au delà, matériellement, je ne pourrais pas et on dit que le
bon Dieu lui-même, le vôtre, Monsieur Valier, n’ose pas demander
l’impossible. Seulement, ce qu’il faut aussi c’est que l’enfant reste
libre. Tu sais, Bernard, que tu vas être dans une pension où tu devras
prier, te confesser, communier, chanter à vêpres, tout le
saint-frusquin, quoi! Et, sans t’offenser, bien que tu aies toujours été
premier au catéchisme, le petit scandale de ta première communion ne
prouve pas que ta dévotion soit bien profonde. Donc, si tu n’aimes pas
les mômeries, à toi de refuser. Tu es libre.
Mais Bernard était tout décidé. Ces mômeries ne lui paraissaient plus
bien gênantes, ni la confession, ni la communion. Évidemment cela
n’était pas drôle, mais enfin? Il répondit donc qu’il avait été fou,
qu’il ne savait même pas encore lui-même comment ça s’était fait, que,
la meilleure preuve c’est qu’on n’avait jamais eu rien à lui reprocher
depuis l’histoire des petits chats où il n’avait pas non plus compris
comment il avait pu faire ça. Ce fut si bien dit que les auditeurs en
demeurèrent ébranlés. Seul le frère Valier, qui avait été si bien trompé
par la feinte douceur de Bernard, garda quelque scepticisme: il voulait
prendre sa revanche. Aussi ne se retint-il pas de marquer sa joie
lorsqu’en fin de compte toutes les dispositions eurent été prises pour
que Bernard entrât aux Frères de la rue des Francs-Bourgeois, la semaine
suivante.
Les quelques jours qui le séparaient de son départ, Bernard les passa
dans les préparatifs et la fièvre. Au frère Valier qui maintenant
hantait la maison, il ne cessait de demander, de son ton dur qui voilait
sa satisfaction, toutes sortes de renseignements. Qu’allait-on lui
apprendre? Est-ce qu’on ne se trompait pas en le poussant dans telle
section plutôt que dans telle autre? Lui, voilà, il voulait savoir ce
qu’il fallait qu’un Rothschild ou un Gambetta ou «des gens comme ça»
dussent savoir. Mais, tout de même, ajoutait-il pensivement, il y en
avait des choses à faire pour devenir un de ces hommes; peut-être des
choses qu’on n’enseignait pas au collège? Il regardait avec une anxiété
interrogeante le frère Valier qui souriait sans répondre. Pourquoi,
songeait Bernard, pourquoi ce curé ne disait-il rien? Tout de même il
avait confiance; il était convaincu que, tout ce qu’on peut apprendre
d’utile à la réussite il pouvait l’apprendre. Parfois, cependant, il se
demandait pourquoi des hommes comme Lazare ou Valier étaient demeurés
dans une situation aussi humble; il concluait, aux heures de fatigue,
avec accablement, qu’il n’était pas plus intelligent qu’eux et que tout
cela ce n’était qu’affaire de chance. Mais, en général, son orgueil
prenait le dessus, son orgueil, sa vraie force, orgueil infiniment
subtil et prêt à tous les sacrifices qui devaient le fortifier et le
mener à la réussite. Ces hommes qui l’entouraient étaient faibles; il
les admirait pour leur savoir, mais, cela à part, quelles chiffes! Il en
haussait les épaules. Comme il s’en ouvrait à Blinkine, celui-ci fit une
moue: Lazare est un naïf, dit-il, ça c’est sûr, avec sa République et
ses vertus du peuple, mais...
--Comment, dit Bernard choqué, tu crois que...
--Voyons, répondit Abraham, tu crois encore à ces blagues?
Tout s’éclairait subitement pour le jeune Rabevel qui baissa la tête.
Ainsi, lui, s’il était obligé d’aller aux Francs-Bourgeois au lieu de
fréquenter le lycée, n’était-ce pas la preuve qu’on lui avait menti? Les
siens eux-mêmes reconnaissaient leur erreur. Mais comment ne s’en
étaient-ils pas rendu compte plus tôt? Et ce petit Blinkine avait donc
depuis longtemps deviné, lui qui disait cela d’un ton si naturel? Il
allait donc falloir avoir de la chance, aider la chance, user de ruse?
Mais, à ce jeu, des êtres comme Abraham, moins réellement et
universellement intelligents que lui, mais plus subtils dans le cours
ordinaire de l’existence, étaient mieux armés pour réussir! Sans
s’exprimer exactement toutes ces pensées qui roulaient dans sa tête, il
percevait ce que l’habileté et la souplesse de Blinkine pouvaient
obtenir alors que son esprit de rébellion risquait de rester impuissant;
et il se faisait intérieurement des propos de ferme résolution; il se
gouvernerait, s’assouplirait, saurait s’examiner et se conduire. Mais il
lui restait de l’inquiétude.
Sur ces entrefaites, lui parvint une lettre, la première, de son ami
Régis. François lui annonçait qu’il lui écrivait du sud de la Terre par
le travers de l’île de Pâques. Toute la lettre n’était qu’une effusion
lyrique, un cri de joie, le balancement d’un cœur suspendu au double
sein de l’onde et de l’azur. Bernard reconnaissait l’enthousiasme de son
camarade et ne s’en émouvait guère. La fin l’intéressa davantage: le
bateau que gouvernait le Capitaine Régis transportait du coprah, une
énorme cargaison que la maison Bordes avait troquée par petits
chargements dans les îles contre de la quincaillerie et qui avait
preneur à un prix laissant vingt mille francs de bénéfice pour le
voyage. Le père Régis avait une prime de un pour cent sur ce chiffre.
Bernard eut le rire de Blinkine. Quelle misère! Et quand il montra la
lettre au petit Abraham ils se sentirent frères un instant. Mais comme
la conversation se continuait, un peu de malaise les sépara. Chez
Bernard se déclaraient les appétits, l’avidité de jouissance, de
pouvoir, de luxe; l’autre, de race plus ancienne, et plus affinée,
dénonçait un goût de la spéculation pour elle-même, une sorte de
désintéressement aiguisé, une supérieure intelligence de la combinaison
et du nombre. Bernard fut un instant à le comprendre puis il sourit, se
frotta les mains, se sentit comme débarrassé d’un grand poids. Cet
Abraham trop subtil, ce François trop lyrique, l’un et l’autre au fond
n’étaient et ne seraient jamais que des rêveurs. C’était bien lui qui
tenait le bon bout.
Il se sentit dès lors ferme, tranquille, tout rassuré, plein de courage.
La veille de son départ, le dernier jour qu’il devait passer en famille,
il se montra d’une gaieté exubérante. Lazare déclara entre haut et bas
que les curés n’auraient pas de mal à «avoir» un étourdi qui allait chez
eux de si bon cœur. Chacun cependant était satisfait de lui voir de si
bonnes dispositions; chacun s’avouait au secret de lui-même que la vie
serait meilleure loin du garçon dur et sournois qui tenait tant de place
dans la maison et, en grandissant, congelait une partie de l’atmosphère
chaque jour accrue. Seule, Eugénie était émue de voir partir l’enfant
que ses soins avaient tant contribué à sauver.
Ce fut elle qui l’accompagna au collège avec Noë. Celui-ci avait chargé
sur son charreton une longue et maigre malle recouverte de soies de
truie et qui contenait tout le linge de l’adolescent. On était au milieu
de Novembre. Ils pénétrèrent dans une cour triste où quelques arbres
achevaient de perdre leurs feuilles jaunissantes. De grands murs les
entouraient barbouillés d’ocre, percés de fenêtres étroites et grillées.
Une stupeur morne semblait planer sur le collège. Leurs pas faisaient
crisser le gravier et le guide qui les précédait ne put s’empêcher de se
retourner comme s’ils eussent offensé le silence. Ils passèrent devant
un grand Christ, l’homme se découvrit, fit le signe de la croix et
cependant que, tout naturellement, Eugénie et Bernard l’imitaient, il
eut un coup d’œil oblique vers Noë qui s’étonna par la suite de s’être
signé lui-même aussitôt sans réflexion. Ils foulèrent des parvis de
carreaux glaciaires, suivirent des couloirs sans fin, longés de murs
chaulés. De temps à autre s’entrebâillaient sans bruit sur le lit
d’huile des gonds, quelques portes minuscules dont l’épaisseur étonnait
le menuisier; un œil invisible et deviné les guettait dans l’ombre leur
causant ce malaise qui couve les grandes maladies; puis l’huis se
refermait; en chemin, ils croisaient des fantômes glissants en soutane
luisante, tête nue, qui s’adossaient au mur pour les laisser passer, et,
relevant tout à coup sur leur passage des paupières baissées, dardaient
sur eux un regard habitué à tout voir dans l’instant d’un éclair.
Aussitôt dépassés, on les entendait battre leur vêtement de la poussière
blanche laissée par le mur et ce répit de quelques secondes immobiles,
cette station obligée, leur donnaient loisir d’observer encore sans
péché. La main qui étreignait le cœur de Noë le serrait davantage; il
devinait en ce monde muet une force obscure, noire et disciplinée,
terrible par l’intelligence et un certain sens qu’il y présumait de
l’humain et du divin.
Il entra chez le frère Valier, après ce parcours qui lui avait paru
interminable, avec un sentiment de soulagement. Le Frère les reçut dans
un bureau très simple tendu de papier vert uni et rempli de livres et
d’instruments de géodésie. Il dut débarrasser deux chaises de paperasses
et de brochures qu’il mit à terre pour leur faire place. Après leur
avoir demandé de leurs nouvelles, il inscrivit le nom et l’état-civil de
l’enfant sur un registre et les entretint un moment avec son amabilité
coutumière mais qui leur parut tempérée en ce lieu d’une sorte de
hauteur et de cette sérénité que possède la certitude. Il leur expliqua
comment il avait l’intention de conduire les études de Bernard et de se
rendre compte exactement de ses dispositions et de ses goûts en les
tenant très régulièrement au courant de ses progrès et de ses
défaillances. Puis il ajouta: «Quant à son éducation morale, je n’ai pas
besoin de vous dire avec quel soin il y sera veillé; n’est-ce pas
Monsieur Régard?» Les visiteurs retournés aperçurent alors derrière eux
un prêtre qui se tenait debout et donnait silencieusement des signes
d’assentiment. On ne l’avait pas entendu entrer. Il était de taille
moyenne, maigre, émacié. Son visage surprenait par la pâleur. Les traits
étaient fermes et beaux; la bouche fine, presque sans lèvres; le nez, en
bec d’aigle, frémissait sans cesse; les yeux profondément encavés
charbonnaient sous des paupières dont la minceur transparente se
dégageait de toute chair, accusait la sphéricité du globe oculaire et
faisait mouvoir les ombres de l’orbite. Un front immense, argenté aux
tempes, tout labouré, décelait le méditatif. Il écoutait dans une
posture qui devait lui être familière, le coude droit dans la main
gauche, l’avant-bras relevé, le pouce venant à la mâchoire, l’index le
long de la joue. Le Frère Valier le contempla un instant puis dit avec
une nuance d’admiration:
--Monsieur Régard est un de nos aumôniers et celui qui aura à diriger
Bernard. Il est une des lumières de la catholicité.
Le prêtre, sans vaines protestations, fermait les yeux et secouait
négativement la tête comme pour lui-même tout seul, devant Dieu, tout
seul.
--Si, mon cher ami, dit le Frère Valier, vous êtes l’un des maîtres de
la mystique et l’un des remparts de l’Église... Et je ne sais comment
vous pouvez consentir à venir encore vous occuper de quelques-uns de nos
enfants.
--Qui est plus digne d’étude que la plus belle créature de Dieu?
répondit l’autre d’une voix blanche et comme exténuée.
Noë fut frappé; mais, comme il considérait le prêtre avec attention, le
Frère Valier se méprit sur l’objet de sa curiosité.
--Vous vous étonnez que Monsieur Régard n’ait pas son rabat?
demanda-t-il. Ne le cherchez point; le Père Régard est Jésuite et ne
porte pas le rabat.
Toutes les préventions de Noë arrivèrent d’un même flot; le parti
prêtre, l’Inquisition, les types des romans anticléricaux, les
Dragonnades, la révocation de l’édit de Nantes, la Saint-Barthélemy
s’unirent en une seconde sous les traits définitivement fixés de ce
visage austère et glacé. «Ce ne doit pas être un bonhomme commode» se
dit-il. Que ferait-il de Bernard? Il se le demanda un moment sans
parvenir à résoudre le problème. D’ailleurs, qu’importait? Il était trop
tard maintenant pour rien changer. Et l’enfant avait l’air si content,
dévorant des yeux les livres et les instruments scientifiques qui
encombraient le bureau! Advienne que pourrait! On verrait bien. Il
embrassa son neveu et prit congé; et sur le chemin du retour, tout à son
plaisir d’être avec sa belle-sœur un peu attristée, dans cette
mélancolique journée d’automne propice aux sentiments les plus tendres,
il n’eut pas une seule pensée pour Bernard.
Celui-ci allait, pendant ce temps, de merveille en merveille.
L’immensité des dortoirs, des salles d’études, des réfectoires qu’on lui
faisait parcourir, la splendeur des galeries de travaux pratiques
pleines de modèles mécaniques et de dessins compliqués, la rumeur des
gymnases l’emplissaient d’admiration et de joie. Il ruminait avec
conviction les conseils du sage Blinkine: écouter, se taire, obéir, être
sage et par ces moyens arriver au premier rang. Mais il se sentit un peu
inquiet pourtant; il se rendait vaguement compte que, cela, il l’avait
fait jusqu’ici sans grande difficulté; alors quelle chose avait-il donc
à craindre? Il leva timidement les yeux et sentit fixé sur lui le regard
de l’aumônier; c’était cela, il le comprit tout de suite, qui le gênait.
Il ne s’agissait plus de feindre dans ce lieu; il se voyait pénétré et,
son orgueil écartelé, livré à la risée de tous. Non, on ne se
contenterait pas ici de travail et de bonne conduite, il faudrait se
faire voir tel qu’on était. Une frayeur le secoua soudain. Si on allait
s’apercevoir que les prières, le catéchisme, tout ce dont il
s’acquittait si bien en apparence, ce n’était fait que du bout des
lèvres; si on allait le renvoyer aussitôt? Sur ces pensées, il dut
s’installer, faire connaissance de ses nouveaux camarades, de ses
surveillants et de ses professeurs; il ne vit plus le Père Régard dont
d’ailleurs personne ne lui parla; il eut le sentiment qu’on l’oubliait,
qu’il se noyait, qu’il devenait un simple numéro dans une classe
nombreuse. La nouveauté des méthodes d’enseignement à quoi il n’était
pas accoutumé ne lui permettait pas de briller malgré un travail
acharné; la présence, aux récréations, de classes plus avancées,
d’élèves plus âgés et plus forts que lui, lui interdisait toute prouesse
physique; ses voisins étaient de bons garçons médiocres, joueurs,
d’ailleurs sages et pieux, qui n’observaient rien et n’auraient guère pu
répondre à ses inquiétudes si son orgueil et sa prudence ne lui avaient
interdit de les manifester.
Ainsi, au bout d’une quinzaine de jours, il commençait à s’habituer à
cette vie qui lui avait paru étrange et même à s’engourdir quelque peu,
lorsque, un matin, vers les sept heures, comme il achevait un problème,
la porte de la salle d’étude s’ouvrit et le Père Régard parut. Le
surveillant vint à sa rencontre: «Voulez-vous m’envoyer mes pénitents?»
dit le Jésuite. Le surveillant alla chercher une liste dans son tiroir
et prononça quelques noms. Des élèves se levèrent et suivirent le Père
Régard. Au bout de peu de temps, ils revinrent l’un après l’autre. Le
surveillant s’approcha alors de Bernard et lui dit: «C’est à vous; vous
êtes le dernier. Vous n’avez qu’à aller dans la chambre du Père Régard;
c’est la troisième porte, au premier étage; il y a le nom sur une carte
clouée.»--«Bon, se dit Bernard, il s’agit de se confesser. Allons-y.»
Il se sentait le cœur serré quand il frappa à la porte et que la voix
incolore du vieillard lui répondit. Mais son anxiété redoubla dès le
seuil. La chambre était tout-à-fait nue et à peine éclairée d’une
chandelle qui jetait de grandes ombres fantasques sur les murs. On
distinguait au fond, posé sur des planches au niveau du parquet un
grabat couvert d’un manteau noir. Quelques effets pendaient à une
patère; une armoire minuscule à gauche de la porte devait renfermer le
linge de corps; deux chaises et un prie-Dieu complétaient l’ameublement.
Nul ornement qu’au mur un christ en bois, tout simple, et un bénitier
avec un rameau de buis. Sur la cheminée, une petite pile de trois livres
qui parurent à Bernard être des bréviaires, à côté du chandelier.
Le Père Régard était assis, dans la pose méditative qui lui était
familière, sur l’une des chaises auprès du prie-Dieu. L’adolescent
murmura une timide salutation qu’on accueillit d’un silencieux hochement
de tête. Il resta là, embarrassé, ne sachant quoi faire, puis, se
décidant, s’agenouilla sur le prie-Dieu. Le prêtre le repoussa avec
douceur.
--Ne vous agenouillez pas, dit-il, vous n’en n’êtes pas encore digne.
Asseyez-vous là, sur la chaise.
Bernard obéit au geste, tout décontenancé, avant même que le son des
paroles eût pu prendre un sens pour lui. Puis il comprit et il sentit
sourdre et monter lentement la colère. Quoi, on ne le jugeait pas digne
de ces mômeries? Eh! n’en valait-il pas un autre? Que faisait-il de plus
ou de moins que ses camarades? Et, après tout, qu’est-ce que c’était que
leur confession et leur bon Dieu qu’on n’avait jamais vu?... Ainsi
grondaient en lui la révolte et les propos de son entourage mêlés. Et ce
curé qui gardait son inexplicable mutisme, que lui voulait-il? D’abord
il avait une sale gueule; pour ça, on ne pouvait pas dire le contraire.
Et puis, qu’est-ce que ça voulait dire, ça, de faire monter quelqu’un
pour l’humilier? D’ailleurs, cette humiliation, il ne la tolérerait pas,
lui; s’il s’était agenouillé ce n’était pas qu’il gobât les histoires de
ratichons, c’était parce qu’il fallait le faire pour pouvoir rester
là... Le Père Régard se taisait toujours, la main sur les yeux, comme
s’il se fût cru seul; et Bernard tout à coup pensa que si ce vieillard
avait ainsi parlé c’est qu’il avait justement deviné pourquoi Bernard
s’agenouillait. Il est malin, se dit-il. Mais si ce malin croyait à
toutes les histoires de bon Dieu? Non, encore des sornettes du parti
prêtre pour arriver à tout gouverner. Mais la simplicité du lieu, la
modestie et l’humilité évidente de l’homme qu’il savait être un savant,
l’évocation des ambitions qu’il entretiendrait, lui, s’il était
pareillement instruit, le subjuguèrent; il demeura perplexe et attentif;
le Père Régard se taisait toujours.
Enfin, il retira sa main, gardant les yeux clos et, de sa voix sans
timbre:
--Il est évident que je ne puis, mon enfant, vous accorder la faveur des
sacrements tant que votre âme pourrira dans l’état où on l’a mise. Le
malheur c’est que vous me paraissez profondément gâté. Je vous ai suivi
et observé tous ces jours-ci, j’ai vu vos notes, j’ai parlé à vos
surveillants et à vos professeurs. Vous travaillez beaucoup, vous vous
donnez du mal, vous êtes intelligent, vous vous conduisez bien--et vous
ne réussissez pas. C’est que la grâce de Dieu n’est pas sur vous.
Pourquoi? D’abord parce que vous ne priez pas du fond du cœur, ensuite
parce que vous n’êtes pas un vrai chrétien. Vous ne réussirez jamais en
rien, que c’est dommage!
Il s’arrêta et soupira. Bernard reconnaissait bien à part soi la
justesse des observations sur la vanité de son effort et il en était
profondément vexé. Il se défendit:
--C’est que je n’ai pas l’habitude de vos manières de travailler. Et
puis, au tirage au sort des compositions orales, j’ai toujours les
problèmes difficiles.
--Ne m’amusez pas avec vos «manières de travailler»; et ne me dites pas
que le sort vous donne les problèmes difficiles. Vous ne vous en tirez
pas, voilà tout, c’est le doigt de Dieu. Vous n’arriverez à rien dans la
vie, vous serez toujours le dernier, le domestique des autres.
Rien ne pouvait davantage alarmer Bernard. Le confesseur continua sur le
même ton, usant de tous les arguments, retournant tout en preuve, tirant
de Bernard tous les aveux qu’il interprétait pour sa cause avec une
évidence éclatante, le tout sur un ton monocorde, avec une sorte
d’indifférence résignée, sans qu’à aucun moment se fît jour une
tentative d’apologétique ou de conversion. A la fin l’adolescent
pleurant à chaudes larmes, voyant sa vie gâchée, la réussite impossible,
toutes ses espérances anéanties, pleinement convaincu de ce que lui
disait le prêtre, le supplia de le confesser, de le guérir.
--Hélas! répondit tristement le Père Régard, je crois bien que la chose
est au-dessus de mes forces. Enfin, nous étudierons cela. Revenez la
semaine prochaine et tâchez, en attendant, de trouver par vous-même la
voie de Dieu.
L’enfant redescendit en se tamponnant les yeux.
--Je crois, disait son confesseur au Frère Valier quelques heures après,
je crois que nous pourrons arriver à sauver cette âme bien qu’elle soit
très compromise. Il n’y a pas de cœur, les sens ne sont pas éveillés
encore; absolument rien de suspect, chasteté certaine; mais il n’y a pas
non plus cette vague tendresse qui peut aider à la conversion; et
l’intelligence qui est indéniable me semble purement critique. C’est
elle qu’il faut convaincre par des preuves; chose curieuse, l’auxiliaire
qui peut donner de l’intérêt à mes paroles c’est l’ambition dévoratrice
de ce petit. Dieu lui apparaîtra d’abord un aide, un atout dans son jeu.
Il l’admettra comme au pari de Pascal. Une fois logé chez lui, nous
saurons bien l’y incruster. Il pourrait faire un excellent serviteur de
Dieu, ajouta le Père songeur.
--Eh! là, dit le Frère en riant, si jamais cela devait arriver, je le
réserve pour ma congrégation et non pour la vôtre.
Bernard ne se doutait point qu’on fît déjà état de ses dispositions ni
même qu’on le crût vaincu. Il dut passer par quelques épreuves qui
furent pénibles à son orgueil. Le jour de Noël, il resta seul à son banc
comme un pestiféré tandis que ses camarades allaient à la Sainte Table;
il ravalait des larmes de rage; il lui semblait que tout le monde le
montrait au doigt. Ses deux voisins qui le considéraient comme une
pauvre brebis perdue, l’observaient à la dérobée. La magnificence de la
cérémonie, la douceur des chants, l’accent de joie, l’atmosphère
heureuse, tout cela qu’il sentait si bien et à quoi il n’osait
participer lui fendait le cœur. A l’issue de la messe de minuit, il dut
monter seul au dortoir; il entendait rire et plaisanter ses camarades
qui réveillonnaient au réfectoire; il imaginait sa place vide. Peu à
peu, se formait en lui l’image d’un monde de saints, de vierges et de
dieux d’où il était exclu et qui distribuaient ces joies, qui aidaient
insidieusement ses camarades, qui les pousseraient dans l’existence. Il
touchait à présent ce monde jusque-là ignoré; il se rendait bien compte
que ses condisciples avaient une vie spirituelle qu’il n’avait jamais
soupçonnée; et, comme il était fort jeune, il ne pouvait conclure qu’à
la réalité de ces êtres supérieurs avec qui ils formaient société.
D’ailleurs, autour de lui on ne cessait de relater des traits édifiants;
la puissance divine s’exaltait en des miracles irréfutables; les
raisonnements persuasifs du Père Régard, les plus simples, celui de
l’œuf et de la poule, celui du premier moteur, le trouvèrent convaincu.
Et, enfin, sa puberté tardive arrivant, il se sentit tout à coup des
élans de tendresse, une soif de conviction, d’affection universelle, de
douceur et de protection. Le jour où il fut autorisé à communier, il
donnait depuis longtemps à tous les preuves les plus certaines d’une foi
enflammée.
Par un phénomène qui n’avait point paru miraculeux aux professeurs, son
intelligence et son travail avaient dans une marche curieusement
parallèle peu à peu imposé leur primauté. Les problèmes qui lui étaient
échus demeuraient les plus difficiles, mais il les comprenait et les
résolvait. L’ordre des devoirs et des leçons avait fini par s’accommoder
fort bien à sa méthode de travail. Tout lui semblait aisé et agréable.
Tout lui souriait; jamais il n’avait si bien senti sa réussite; et, à la
fin de l’année scolaire il ne fut pas surpris quand le palmarès
l’annonça comme ayant presque tous les premiers prix.
Il revit à cette occasion tous les siens réunis; et combien fiers de ses
succès! Il n’avait eu toute l’année que des visites espacées tantôt de
l’un tantôt de l’autre, visites qu’il souhaitait d’abord puis redouta
lorsqu’il fut pris par ses études et son ardeur religieuse. Il songeait
à présent avec un morne ennui à ce qu’allaient être ces deux grands mois
de vacances passés rue des Rosiers; mais l’abbé Régard, à la fin de la
cérémonie de distribution des prix, vint courtoisement présenter ses
hommages aux parents du jeune lauréat; et il glissa dans la conversation
qu’il avait organisé une colonie au bord de la mer. Bernard demanda
sur-le-champ à Noë de le laisser partir et on y consentit sans trop de
peine: il ne passa qu’une semaine à la maison; il sentit s’y fortifier
son dégoût pour cette vie médiocre et laide; sa piété nouvelle
s’irritait des brocards traditionnels contre la religion; il dut à
plusieurs reprises ronger son frein; le soir, quand Noë lisait à haute
voix des vers d’amour en regardant parfois Eugénie qui tricotait
paisiblement sous la lampe, l’adolescent se levait, trouvant bêtes tous
ces gens qui ne pensaient pas au salut éternel et perdaient leur temps à
des sornettes. Il sortait dans le crépuscule estival; les couples
langoureux n’émouvaient pas ses quinze ans; il entrait dans ce petit
jardin qui est au chevet de Notre-Dame et il rêvait à l’ombre de la
cathédrale: il eût désiré revivre l’aventure de ses architectes et de
quelqu’un des grands évêques d’autrefois; il les voyait crosse en main
et le casque au lieu de la mitre, parmi leurs vassaux, imposant la
religion du Christ et l’obéissance à son représentant; il voulut un
jeudi visiter le Trésor et en revint éberlué; d’autres fois, il
s’accoudait au parapet et passait des heures à voir décharger les
gabarres; il supputait la valeur de la cargaison et le tonnage; il
établissait mentalement la comptabilité de l’entreprise et ce qu’elle
pouvait donner, bénie de Dieu. Il parcourait aussi les églises, affolé
d’amour divin, de repentirs pour des peccadilles qu’il qualifiait de
crimes et assoiffé d’indulgences dont il tenait un compte exact. Il ne
faisait plus maintenant d’éclats, et ses colères ne se traduisaient que
par une pâleur excessive et une montée légère d’écume au coin des
lèvres; mais il semblait que, plus il les retenait, plus il s’en
accumulait en orages menaçant de crever: il en accusait le Diable. Au
reste il ne pensait qu’à soi, en débat perpétuel avec lui-même et
n’accordant à ce qui l’entourait qu’un regard étranger. Un jour, Eugénie
qui l’observait lui reprocha sa sécheresse de cœur; il en eut un grand
choc et s’en accusa aussitôt comme d’un péché épouvantable dont il ne
pressentait pas possible un véritable repentir. Il ennuya alors sa tante
de simagrées ridicules, demandant pardon, excédant l’imprudente de ses
questions et de ses larmes, lui représentant tantôt son avenir spirituel
compromis par cette affreuse sécheresse de cœur, tantôt le service
qu’elle lui avait rendu en lui signalant un tel danger. Elle finit par
lui dire de ne pas tant faire la bête, que le bon Dieu était moins sot
que lui, de l’embrasser et de tirer un trait là-dessus. Il baisa ses
joues avec emportement en la prenant dans ses bras. Le sein tiède
palpita sous sa main; la peau fraîche avait une douceur sapide, une
odeur de verveine et le toucher du velours. Elle lui rendait le baiser,
innocente et maternelle, de sa pourpre rose humide. Il se sentit
extraordinairement troublé et décida de l’éviter désormais.
D’ailleurs il partait le lendemain. A la gare d’Austerlitz il retrouva
l’abbé Régard et une douzaine de camarades; tout aussitôt les siens
furent oubliés et seul compta le magnifique avenir.
Ils n’arrivèrent à destination que le lendemain soir. La colonie avait
élu domicile dans un ancien lazaret situé sur la côte au point le plus
dangereux de l’épine rocheuse qui court entre Cette et Agde. C’était un
lieu splendide et désolé, hanté de quelques rares pêcheurs qui vivaient
sordidement sous la tente. Le lazaret était lugubre. Il comprenait
quelques pavillons dans un quadrilatère de murs épais et fort élevés
dont une partie surplombait la mer et répercutait le ressac. Les
pavillons étaient en rez-de-chaussée, le sol carrelé de briques rouges
émaillées, glaciales aux pieds nus des enfants. Une chaleur torride
faisait éclater les pierres de ce désert; il n’y poussait que des herbes
salées, d’énormes chardons dorés, des euphorbes et des arnicas. Un vent
terrible grondait perpétuellement dans les tuiles; et la mer sans marée
ne s’arrêtait jamais. Bernard connut là la violence et l’exaltation de
la prière; le Père Régard les agenouillait tout à coup sur les rochers
devant l’aube ou le crépuscule, les écrasait de la grandeur prodigieuse
des cieux et élevait leur âme dans une série d’invocations haletantes et
précipitées comme celles qui galvanisent les foules aux processions de
Lourdes. Parfois ils entraient tous ensemble dans le flot et passaient
en faisant la chaîne au dessus d’une cave dangereuse où deux ou trois
perdaient pied: «Dieu vous soutient!» criait le prêtre; les adolescents
reparaissaient, crachant et s’ébrouant, mais rieurs et sans avoir eu un
instant de crainte; ainsi est la vraie foi. Souvent aussi ils chantaient
des hymnes composés par le Père à la louange des Saints; il les
réunissait autour de lui après le jeu, sur quelque plage sauvage où le
vent faisait flotter leurs vêtements et soulevait leurs cheveux; ils
tiraient leur goûter d’un panier et mangeaient d’un appétit dévorant;
certains s’abstenaient, se mortifiant pour des raisons obscures, des
péchés véniels ou des velléités dont ils redoutaient qu’elles prissent
figure; on ne leur demandait rien. Le Père les regardait et quelquefois
souriait en remerciant le Ciel; ces douze garçons soigneusement triés
avaient tous les yeux clairs, nets de cerne, la mine belle, pure et sans
tache; il les savait droits, irréprochables; leur bonheur faisait le
sien. Leur âge s’échelonnait de quatorze à dix-huit ans; le grand Texin
songeait déjà à prendre la soutane; Lormier n’avait pas la vocation et
n’y prétendait point, mais où qu’elle s’exerçât, sa piété simple et
forte ne pouvait que faire du bien; Daumas... Midel... il les passait en
revue; aucun n’était revenu de si loin ni si haut que cet ardent petit
Rabevel dont le sombre bouillonnement l’inquiétait encore parfois.
Justement c’était lui qui, cette fois, lui demandait au nom de ses
camarades, de leur raconter une vie de Saint. Il sourit. Le miracle
extérieur, la sujétion des forces de la Nature en imposerait toujours
aux enfants--comme aux hommes, ajouta-t-il à part soi.
Mais déjà ses pupilles discutaient. Gasier réclamait un nouvel épisode
de la vie des Franciscains; il se délectait des prières d’Assise; toute
la nature lui était proche et parente; il en buvait la fraîcheur à longs
traits: ma petite sœur l’eau, mon petit frère le passereau... quelles
délices! Seul, il se racontait à mi-voix les voyages du petit Pauvre et
de son Compagnon; rien de romanesque ne l’y entraînait mais une candeur
venue intacte du fond des âges. Pourtant, Midel eût préféré les récits
d’évangélisation: Xavier était son héros; il le voyait petit et noir,
plein d’une force formidable par le signe de la croix, retourner des
continents. «Et vous, Rabevel?» demanda le Père. Bernard releva sa tête
pensive, il songeait, répondit-il, au terrible supplice de Saint Laurent
que le Père leur avait décrit la veille: «Comme Dieu est bon de soutenir
un chrétien en de pareilles traverses!» dit le petit Gazier. Mais
Bernard se révolta: Certainement Saint Laurent avait trouvé sa
réjouissance dans la foi, sans quoi où eût été le mérite? Il voyait le
saint marmonnant des prières à voix basse, puis criant ses invocations
lorsque la chair déjà grésillait, et enfin, hurlant sa foi à pleine
gueule lorsqu’il n’était plus qu’une plaie de viande vive toute fumante;
il voyait le prétoire obscurci de vapeurs, puant la sanie, le graillon,
le charbon de terre, les bourreaux mi-asphyxiés par l’âcreté du nuage;
il décrivit le supplice comme s’il y assistait; les souffrances du saint
étaient les siennes; il en goûtait l’horreur, il en savourait le
tourment et il en avait mal. Il se sentait soudain la vocation du
martyre; un délice insoupçonné lui sembla tout-à-coup la compensation du
sang. Il eut un éblouissement: peut-être était-il prédestiné? peut-être
serait-il un saint? Il se dressa d’un sursaut.
--Prenez garde à l’orgueil, dit le Père.
L’amertume emplit sa bouche. En rentrant, il traîna derrière ses
camarades. Comme il approchait du lazaret il vit non loin du chemin deux
enfants de pêcheur qui riaient et faisaient de grands gestes; il courut
à eux. Les gosses avaient enfermé un scorpion dans un cercle de
brindilles enflammées. Il assista, haletant, aux efforts de la bête
venimeuse, à sa réflexion, à ses tentatives redoublées lorsque
l’inexorable cercle se resserrait; une joie cruelle le tenaillait à
crier; il se sentait près de trépigner. Enfin, quand le cercle fut
tellement réduit que le scorpion se vit léché des flammes et,
brusquement relevant la queue, se tua net en dardant dans sa propre tête
son épine empoisonnée, il crut pâmer; jamais choc plus merveilleux; il
s’appuya au rocher, secoué d’un spasme; et il tenait son cœur pour
rejoindre au galop ses condisciples qui l’appelaient.
Ainsi, parfois, des signes paraissaient qui eussent pu lui révéler son
climat véritable s’il avait été en âge de s’examiner avec fruit; ces
signes ne lui échappaient point mais il les dédiait à la partie la plus
artificielle de lui-même, celle-là qui excitait le plus ses ardeurs du
moment et, pour ce motif, lui semblait la plus vraie. Le Père Régard s’y
trompait comme lui, cette piété sincère et si vive, ces élans passionnés
le ravissaient et il n’y voyait pas le cheminement dérivant d’un
tempérament de feu qui cherchait à s’évader par les voies d’une
imagination voisine du délire, hors d’un corps intact. Angèle Mauléon,
sa petite amie d’autrefois, l’avait un jour surpris sur la plage; elle
était venue là prendre les bains de mer avec sa tante; non sans
préméditation. Il la vit avec ennui. En maillot, grande, nerveuse et
parfaite, elle évoluait dans les eaux comme un Triton. Mais l’enfant
vierge n’en était pas ému. L’heureuse ignorance de ses sens lui faisait
une vie extraordinairement belle; sa sûre mémoire s’emplissait de sites
terrestres et spirituels qu’il rapporta au collège où de temps à autre
il se donnait le divertissement de les retrouver avec un mélange de
ravissement et de regret. A peine était-on en Novembre que déjà il
aspirait au mois de Juillet suivant pour retourner au Lazaret.
Les cinq années qu’il dut passer encore au Collège ne lui furent pas
lourdes. Cette exaltation spirituelle le soulevait, ses succès, son goût
du travail lui rendaient tout facile: jamais la durée ne lui parut plus
suave; jamais il ne devait être plus heureux. Il suivait le cours de
commerce et de finance que les Frères avaient inauguré depuis 1858 et
qui était fort réputé dans le monde des affaires auquel il fournissait
des employés fidèles, actifs et capables. Il était dirigé par le Frère
Maninc, petit homme trapu et rose, toujours souriant, aux yeux
pétillants d’astuce. Il ne se contentait pas d’apprendre à ses élèves la
comptabilité, le droit usuel, le régime des transports et des
marchandises; mais il les mettait en garde contre les roueries des
escrocs et de la finance interlope; il leur montrait la loi, la
commentait, en expliquait les lacunes et, sur des exemples célèbres,
tenant en mains la _Gazette des Tribunaux_, leur faisait voir comment à
chaque instant, par des merveilles d’ingéniosité, l’aventurier tourne
les prescriptions du Code. Il décrivait la lutte passionnante de la
jurisprudence pratique avec l’escroc; les textes additionnés aux textes,
les dispositions accumulées, toutes les _espèces_ multiples
enchevêtrées, les contradictions inévitables entre les Cours,
l’hésitation de la conscience humaine devant le fait dont on ne sait à
quel moment il devient frauduleux. Parfois il s’exclamait gaiement
contre les «chats fourrés»: ils ne connaissaient pas leur métier, telle
Cour paraissait réclamer un texte pour une espèce particulière: les
nigauds! mais il existait, ce texte! que ne combinait-on tel article et
tel autre du Code: les voyez-vous, rapprochés, comme ils s’appliquent
merveilleusement au cas en question? Toutes ces arguties, cette intime
connaissance de l’homme, passionnaient Bernard; il émerveillait son
maître qui lui disait en riant: «Vous avez le choix: ou bien remplacer
le petit Frère Maninc quand il sera vieux; ou devenir le premier
financier de ce temps... à condition d’avoir des capitaux pour
commencer!» Bernard faisait une grimace amère: des capitaux! et poussait
un soupir de regret: il se savait précoce, résolvant en se jouant tous
les problèmes de comptabilité, d’organisation financière ou de droit
usuel avec une perspicacité sans pareille, trouvant la solution juste où
des praticiens se fussent trompés. Le Frère Maninc en vint à lui confier
des examens de livres dans les expertises dont on le chargeait. Bernard
en concevait de l’orgueil; il suivait attentivement les affaires
litigieuses dans les journaux spéciaux; mais parfois il se reprochait
d’admirer tel aventurier particulièrement subtil qui avait su si bien
tourner la loi sur les Sociétés; il était heureux qu’on l’eût coffré
tout de même comme si sa réussite eût dû l’exposer à une grande
tentation. Souvent cependant il se disait que, les apologues juridiques
du Frère Maninc venant tous de la _Gazette des Tribunaux_, la moralité
n’en pouvait qu’être toujours exemplaire mais que, peut-être, il
existait de par le monde des aventuriers plus subtils encore ou plus
puissants qui vivaient tranquillement honorés de tous. Ces Rothschild de
Londres dont parlait autrefois Lazare?... Il était bien vrai aussi que,
parfois, on était à cheval sur l’honnête et le malhonnête. Et, là
également, il se remémorait avec une sorte de gourmandise satisfaite les
leçons que leur faisait le Père Régard sur la casuistique. Le Père
jugeait nécessaire au développement de l’intelligence la connaissance de
cet art en effet admirable qui soumet à son attention les retraites les
plus secrètes de l’âme. Bernard y prenait un goût de l’examen de
conscience, de la méditation; il y multipliait son aptitude déjà grande
à la prudence et, par ce tour devenu réflexe, exerçait sur son caractère
l’empire le plus vigilant. En outre, une sécurité intérieure l’armait
désormais; il se voyait mis peu à peu en mesure de disséquer la pensée
étrangère et il retirait de cette conviction une puissance qui se
traduisait en sérénité. Il se tenait désormais pour inattaquable.
Il entrait dans sa dix-neuvième année, on était en Juin 1883, lorsque le
Frère Valier qui, à plusieurs reprises l’avait déjà pressenti, lui
demanda fort sérieusement s’il croyait avoir la vocation. «Je vous ai
accordé un an pour vous interroger, dit-il, il est temps maintenant de
vous donner à vous-même une réponse. Si vous n’avez pas la vocation on
n’a plus rien à vous apprendre ici, et vous pourrez à la fin de l’année
débuter dans une carrière où vous saurez faire beaucoup de bien et où
nous ne vous ménagerons pas notre appui. Si vous avez la vocation, vous
aurez à choisir: être prêtre et alors, passer une année à perfectionner
le peu d’humanités que je vous ai fait faire, puis aller au Grand
Séminaire; être Frère et alors passer au Petit Séminaire spécial d’où
vous pourrez retourner ici comme adjoint au Frère Maninc qui serait
heureux de vous avoir auprès de lui». Bernard demanda encore une
quinzaine de répit. «C’est accordé, dit le Frère. D’ailleurs, je pense
qu’il serait bon pour vous de passer ces quelques jours auprès des
vôtres. En somme, vous ne devez rien faire sans leur conseil et leur
assentiment.»
En sortant du collège, il regarda sa montre: dix heures; il avait le
temps de passer chez Blinkine et d’arriver pour déjeuner rue des
Rosiers; il se rendit tout de suite chez le banquier qui le reçut fort
aimablement, mais ajouta:
--Vous n’avez sans doute pas vu Abraham depuis plus d’un mois sans quoi
vous sauriez qu’il n’habite plus ici.
--Comment? fit Bernard interloqué.
--Parfaitement, dit le banquier que cet étonnement amusait. Ignorez-vous
donc que, vous comme lui, êtes maintenant de grands jeunes gens? Alors,
comme Abraham est sérieux, que je suis tranquille sur son travail et que
je sais qu’il ne joue pas, ne boit pas, n’excède pas enfin les fredaines
de son âge, je lui ai accordé son petit logement où il prépare sa
licence. Allez donc le voir, 84 bis Quai de l’Horloge, il sera si
content de bavarder avec vous!
--Est-ce bien sûr qu’il soit chez lui? demanda le jeune homme qui se
sentait subitement intimidé et qui s’en voulait.
--Oui, c’est sûr, je ne voulais pas vous dire qu’il y aurait pour vous
une surprise; mais il y a une surprise pour vous et c’est cela qui me
fait certain de la présence de mon fils à son logement.
Bernard tout intrigué se rendit rapidement à l’adresse indiquée; depuis
le palier il entendait des rires, des bruits d’assiettes, des
fredonnements de voix féminines et comme une rumeur de fête.
--Tiens, se dit-il, on s’amuse là-dedans. C’est peut-être la surprise:
quelque anniversaire...
Il sonna. Il perçut une galopade, des cris: Ce sont les huîtres! Non, la
glace! répondait la voix d’une femme. J’y vais! Non, c’est moi.
La porte s’ouvrit. Une fille svelte et jolie parut qui prit une mine
effarouchée. Elle examina Bernard, ses pantalons élimés et raides, son
veston étriqué, trop court des manches, l’inénarrable chapeau rond d’où
sortait une tignasse ébouriffée; elle lui trouva l’air d’un sacristain.
--Si vous venez pour le pain bénit, lui dit-elle en éclatant de rire, il
est trop tôt.
Bernard, noir de honte et de colère, se taisait en fronçant les
sourcils.
--De quoi, reprit-elle, on peut pas blaguer sans fâcher Mossieu? Vous
devez vous tromper d’étage, hein? ici c’est chez le Zigue Blinkine.
La voix d’Abraham se fit entendre; mais elle:
--Il dit rien, il est gelé. Je te disais bien que c’était la glace.» Et
elle pouffa de rire.
Bernard se détourna, prit la rampe, mais Abraham arrivait:
--Comment! c’est toi! et tu t’en serais allé! au lieu de claquer cette
insupportable personne?
Il envoya une tape amicale à la jeune femme qui feignit la douleur et
tendit sa joue à Bernard avec une grâce irrésistible: «Bécot là, pour
guérir». Il la baisa du bout des lèvres. «Autre bécot, dit-elle, et
mieux que ça.» Puis: «Encore un autre pour faire ami» et comme il se
penchait de nouveau elle vira brusquement et écrasa sur la sienne une
bouche humide comme un fruit. Il sourit.
--Ça va? fit-elle en arrangeant ses cheveux. Cependant Blinkine
philosophe et narquois s’amusait.
--Je vais te faire voir un oiseau plus rare et que tu aimeras mieux»,
lui dit-il. Il ouvrit la porte d’une petite pièce qui lui servait de
salon et de bureau. «Regarde si tu reconnais ce monsieur?»
C’était François.
--Eh! que je suis content, mes enfants, disait un moment après Abraham
tandis que la concierge, cuisinière de fortune, leur servait les
huîtres; quelle veine de t’avoir là le jour de l’arrivée de François,
mon pauvre Bernard! Dire que j’ai hésité à venir te demander à ta boîte!
Ah! si les bons Frères savaient que tu déjeunes avec un juif, un
mécréant et une fille folle de son corps!
--Une fille folle de son corps! entendez comment il vous traite, Mâme la
concierge, dit le friquet... A moins que tu dises ça pour moi?
ajouta-t-elle d’un ton plein de courroux et de tendresse. Si oui, je
divorce! Ah! Monsieur vient quand ça lui chante, m’attendre à la sortie
de l’atelier? Je t’en ficherai, moi! Au bras d’un autre, fou de son
corps.
La stupéfaction de Bernard touchait au scandale. Il existait donc des
femmes aussi libres de propos et d’allure et de pensée, aussi
parfaitement _libres_, libres tout court, _libres_ enfin! et
séduisantes... car elle plaisait cette petite diablesse; on la sentait
gentille et bonne fille, tout de même; rien de vicieux dans cette
physionomie de gamine. Il se rembrunit. L’enfer la guettait. Et tout
d’un coup la disproportion du châtiment au péché lui apparut évidente.
Voyons, ce n’était pas possible! il n’avait jamais envisagé le péché que
sous deux aspects: l’un était d’une figure sombre, tragique et
solitaire, comportant un satanisme, une conscience effroyable dans le
mal, une tentative métaphysique de bouleversement de la création;
l’autre, paré de couleurs riantes, c’était le vice rongeur qui décompose
et se complaît en soi. Il n’avait jamais envisagé, entre ces extrémités
également coupables, cette expansion de naturel qu’il ne pouvait
s’empêcher de sentir ignorante du stupre et innocente de toute offense à
la Divinité. Tout son édifice si rationnel, si parfaitement construit et
dont la stabilité n’avait pour lui jamais fait question lui parut
ébranlé; il s’inquiéta. Et, en même temps, il lui semblait que montait
une espérance d’en bas comme du fond des entrailles.
Mais François racontait son existence marine. Il était hâlé, presque
noir, carré d’épaules; on le sentait d’une colossale vigueur. Il avait
gardé son sourire rêveur et il ne semblait pas qu’aucun nuage eût passé
sur ses enthousiasmes. Les escales, les bordées, la chasse dans les
paradis déserts, le miracle des climats sur les vierges terres dans les
mers du Sud, tout cela passait sur ses lèvres en paroles enivrées dites
comme pour lui seul tandis que les yeux regardaient à l’infini. La
blonde Claudie l’admirait.
--Qu’il est beau, ce petit, disait-elle, hein, qu’il est beau! Et il a
tout vu! En avez-vous vu de plus belle que l’enfant? ajoutait-elle en se
désignant.
Non, certes, jamais d’aussi belle; il racontait les femmes des pays
lointains, les femelles brusquement étreintes dans les bouges, les
molles mélanésiennes, les belles canaques des Iles-sous-le-Vent qui
étaient des épouses temporaires durant le chargement du coprah; et,
quelquefois, la passagère de l’unique cabine, l’Américaine ou
l’Australienne neurasthénique qui voulait passer sur un bateau à voile
trois mois entre le ciel et l’eau et qu’affolaient le sel, l’azur et
l’alizé...
Claudie battait des mains. Qu’il était crâne! et cette vareuse de marin,
ce col bleu dégagé, comme ça lui allait. Il ne fallait pas s’étonner
qu’il eût des succès ce beau gars. Et, tout d’une pièce, se tournant
vers Bernard:
--Ce cachottier là aussi doit en avoir eu des bonnes fortunes, allez. Ça
plaît aux femmes cet air patelin avec ces yeux pas commodes!
Racontez-nous ça un peu, dites?
Bernard s’apercevait avec stupeur que sa gêne dans cette conversation
venait non de la liberté du sujet mais de n’avoir rien à dire; il
convenait qu’à l’instant il souhaitait sourdement d’avoir eu quelque
aventure, d’avoir péché, qu’il se sentait inférieur; il eut honte de
lui-même et son esprit se perdait parmi les méandres compliqués des
désirs, des scrupules, des remords mutuellement, instantanément et à
l’infini engendrés.
On servait le café lorsque Claudie ayant jeté les yeux sur la pendule
poussa un cri, prit les hommes à témoin de sa stupeur et de la vérité de
son oubli, enfonça son chapeau d’un coup de poing, embrassa tout le
monde et disparut en trombe dans l’escalier en criant: Qu’est-ce que la
Première va me passer!
--Bah! dit Blinkine, on la sait consciencieuse et c’est une ouvrière de
premier ordre, on ne lui dira rien. Et maintenant que ce démon est
parti, parlons un peu de toi, Bernard, que deviens-tu?
Il s’expliqua, conta sa vie sans rien omettre d’essentiel, s’avoua fort
embarrassé, demanda conseil. François fit une moue; il avouait son
incompétence et se désintéressait d’ailleurs de toutes les questions de
cet ordre. Les seules choses qui pussent retenir son attention étaient,
en dehors de la technique de son métier qu’il connaissait bien et où il
cherchait à se perfectionner par tous les moyens, les livres des
navigateurs, des explorateurs et des poètes. Le reste...
Mais Blinkine réfléchissait.
--Écoute, Rabevel, dit-il à son ami, ce sont là des choses fort
sérieuses et qui engagent toute une vie. En somme jusqu’ici tu as vécu
dans une serre, tu ne sais rien de l’existence, tu t’es fait un monde
spécial et idéal, fort beau, propre, merveilleux; mais, sans te fâcher,
bien éloigné de la vie courante; ton étonnement de tout-à-l’heure devant
cette enfant suffira à te le prouver à toi-même. On te donne les moyens
de continuer cette existence virtuelle, cette espèce de mirage
miraculeux en marge de la vie, ce jeu de l’intelligence et de la
conscience. On te donne à choisir: cela vaut la peine. S’il faut tout te
dire, j’envie, moi, l’existence du Frère Maninc; ce pur jeu de l’esprit
m’enchante, la spéculation sur les passions humaines qui arrivent à lui
épurées sous les espèces de jugements et des articles du Code, la
spéculation sur les valeurs et les marchandises purement, admirablement
théoriques, les combinaisons de graphiques, ces recherches
désintéressées de lois, tout cela venant se combiner aux études
casuistiques de ton Jésuite, quel rêve d’une existence surprenante et
sans seconde! Évidemment Blinkine eût sauté sur cette occasion.
--Je ne vois pas cela tout à fait ainsi, répondit Bernard posément. Toi,
tu es un imaginatif, un mathématicien pur, un abstrait; tu es le frère
spirituel de Maninc. Nous sommes loin l’un de l’autre. Maninc
m’instruit, il me donne des armes, mais je ne vais pas sur sa route. Il
cultive l’étude des hommes pour elle-même; moi je la pratique pour m’en
servir; il étudie à fond les combinaisons de la finance et du commerce
pour leur beauté propre; moi je ne m’intéresse à elles que pour en user.
S’il parle d’un produit A, mes mains palpent du coton, soupèsent des
grains. S’il fait intervenir une valeur X, je vois le chèque, les
vignettes de la Banque de France, et, derrière tout cela, je ne sais
quoi de somptueux mais de concret: un hôtel, un monsieur en pelisse qui
me ressemble, une voiture de maître avec des cuivres reluisants... Tu
comprends, pour le moment je me confesse à toi; il n’y a pas péché à
avoir de l’ambition si elle est saine et propre; et je crois que c’est
mon cas. D’autre part, je suis bien attiré par cette quiétude de la
chapelle, l’ardeur des prières, les voluptés souveraines des sacrements.
Mais l’un et l’autre sont-ils possibles! Me voilà hésitant devant
l’existence que je ne connais pas.
Blinkine l’avait écouté avec attention.
--Il ne s’agit pas de tout cela pour le moment, répondit-il. J’ai plus
que toi, je le vois, l’esprit spéculatif pur et même métaphysique. Or il
s’agit de vocation. Je me suis interrogé moi-même à un moment de ma vie
là-dessus; le rabbin me pressait beaucoup. Et note que, chez nous, la
contention de la chair n’existe pas, les rabbins sont mariés. Oui, je
sais, je sais, ou plutôt je devine ce que tu vas dire; mais, Bernard,
pour pur que tu sois en cet instant, rien ne te garantit l’avenir;
peut-être ne le seras-tu plus dans un mois, dans huit jours, que dis-je?
demain, ou ce soir. Enfin cette grave question qui est d’un ordre
naturel, donc divin, mise à part, je vois dans la vocation une chose
pure de tout alliage, de tout calcul, un appel irrésistible et
définitif, un cri tel du dieu intérieur qu’on ne peut ni hésiter, ni s’y
tromper. Or, manifestement, tu ne perçois rien de tout cela. Donc, tu
peux faire un prêtre, peut-être un bon prêtre, mais enfin Dieu ne t’y
aura point contraint.
Il s’arrêta pendant quelques secondes et, devant la mine penaude de son
ami, ajouta:
--Maintenant n’oublie pas que je ne suis qu’un juif qui n’entend rien à
toutes ces choses.
Il se tourna vers François, pour changer de conversation:
--Eh! mais, que contemples-tu, toi? Fichtre!
--Je crois bien que ce sera ma fiancée, dit Régis en lui tendant une
petite photographie. Mon père me pousse beaucoup à me marier jeune, il
voudrait, comme il dit, faire sauter des petits-fils de bonne heure. Or,
voilà: à la pension de famille Riquet que j’habitais autrefois ici et
que vous connaissez bien, la patronne avait une nièce de deux ans plus
jeune que moi et qui habite avec son père dans le Rouergue; ne la
reconnaissez vous pas? enfants, vous l’avez pourtant souvent vue cette
petite qui était si gentille!
--Mais en effet, s’écria Bernard, je la reconnais! C’est cette petite
Angèle Mauléon qui m’agaçait tellement.
--Justement! Eh bien! figurez-vous qu’en arrivant avant hier à Paris je
revois mon Angèle Mauléon chez sa tante, mais combien transformée!
Est-elle belle! Dites-moi si ce visage n’appelle pas le baiser? Avec
cela, douce, tendre, vraiment charmante; son père va venir; mon père le
verra; quand ils repartiront pour le Rouergue je serai fixé. Si tout
marche vous serez de noce à mon retour, c’est à dire dans trois ans.
--Voilà de longues fiançailles, dit Bernard.
--N’est-ce pas, l’abbé?» répondit François en gouaillant. Il se tut
aussitôt devant l’expression du visage blessé. Mais Abraham:
--Si tu avais la vocation, tu prendrais une autre mine, mon vieux, quand
on te donnerait un titre dont tu devrais sentir la grandeur.
Le jeune Rabevel fit une mine désolée. Il sentait bien la justesse de
telles observations mais il lui semblait que bien des éléments de
jugement échappaient à Blinkine et il ne pouvait vraiment tout dire,
tout expliquer, tout exposer: un tel faisceau de choses, de réflexions,
d’actes, de projets composaient le bloc de sa vie intérieure. Tout cela
vraiment n’était pas si simple: il en avait de bonnes, cet Abraham.
Croyait-il que la vocation fût chose si facile, si nette, qu’il ne
fallût pas chercher en gémissant; et même que les desseins de Dieu ne
fissent pas leur part aux tentations? Il eut un élan de piété: les voies
de Dieu sont impénétrables, qui sait si ce déjeuner, ce spectacle
soudain de vie aimable et aisée, ce n’était pas là justement une
épreuve? Il quitta ses camarades; dans le vestibule, un chapeau de
Claudie lui rappela la scène de tout à l’heure: il revit la gorge à
peine voilée de la jeune femme, il en sentit le parfum et de nouveau ce
baiser écrasé de figue mûre; encore une fois toutes ses théories
théologiques se présentèrent et vacillèrent. Il les éprouva détachées du
bloc de sa personne propre, prêtes à tomber; il s’y raccrocha
désespérément en faisant en lui une espèce de nuit. Des souvenirs
terribles lui venaient: Jouffroy perdant la foi en quelques heures dans
une tempête intellectuelle, tel autre philosophe, tel pénitent sur la
voie de la sainteté, subitement égarés d’un coup; il observait que ces
hommes avaient eu précisément le caractère orageux et impulsif,
l’intelligence prompte et dure qui étaient les siens. Il sentit la peur;
plus que jamais il se raccrochait. Il se refaisait les raisonnements
métaphysiques du Père Régard, se récitait des preuves: mais que cela lui
paraissait pâle et flou! il marchait là, dans la vie, son pas était
élastique sur le sol ferme; il coudoyait les passants; parfois une chair
de femme s’appuyait à lui dans la foule; que ces raisonnements étaient
loin! Et puis enfin, Dieu, s’il existait... (S’il existait! Mais oui, il
existait, malice du Démon!) enfin, Dieu n’avait pas fait la morale de
l’Église; et, avec celle-ci, d’ailleurs... La casuistique qu’il n’avait
jamais songé à appliquer à sa défense vint à lui, indulgente et
bienfaisante. Il y pressentit tous les repos et il rêvait vaguement
d’une libération définitive.
Par moments pourtant une révolte contre lui-même le secouait. Il se
trouvait dégoûtant, bas et lâche; et si coupable. Il fut sur le point de
retourner au collège... Non, il n’irait pas, que dirait-on? Il devait
voir les siens, prendre ces quinze jours de réflexion et de repos. Le
Père Régard avait bien prévu la crise, il comptait sur lui. Soudain,
comme il entrait dans la rue des Rosiers, il songea combien il était
indigne de la confiance du Jésuite. Il se jugea méprisable. Et sans plus
réfléchir, les larmes aux yeux, il prit les jambes à son cou et courut
tout d’une traite jusqu’à la rue des Francs-Bourgeois. Il se
confesserait, il ferait pénitence, demain il communierait et
commencerait une retraite; maintenant il sentait bien que Dieu
l’appelait. Il arriva au Collège, monta jusqu’à la chambre du Père: elle
était vide. Il redescendit; on lui apprit que le Père dînait chez le
curé de la Madeleine. Il s’aperçut alors qu’il était déjà tard. Il
résolut sur-le-champ de dîner à la maison puis d’aller aussitôt à la
Madeleine. Mais qu’allait-on dire chez lui quand il dirait qu’il venait
de se décider à entrer dans les Ordres?
Bien sûr, on ne demanderait pas mieux que de se débarrasser d’un enfant
gênant et difficile. Il se reprocha ce jugement téméraire. Il rentra et
trouva son monde attablé. Rodolphe était couché; on l’entendait tousser
dans la chambre: «Il ne va pas» dit Eugénie. Elle était toujours belle,
même resplendissante. A un moment son sein se souleva, ce sein qu’il
avait touché et il imagina dans un éclair Blandine nue devant les lions.
Quand il expliqua sa venue, les vieux ne dirent rien; ils étaient cassés
et pour la première fois sortant devant eux de lui-même il les trouva
affaissés, usés, si changés en ces quatre ans où il les avait à peine
entrevus. Noë lui dit: «Mon petit, tu es libre, entièrement libre; je ne
tiens pas à avoir un curé dans la famille mais, enfin, tu es libre de le
devenir». Et comme Bernard regardait Eugénie d’un air interrogateur:
«Que veux-tu que je te dise?» fit-elle. «Ton oncle a raison; et puis,
c’est lui le maître à cette heure, comme de juste. Il nourrit la
maisonnée depuis la maladie de Rodolphe.» Noë la fit taire. C’était la
justice qu’il aidât les siens. Encore heureux qu’il pût le faire ne
s’étant pas marié. Une rougeur fugitive passa sur leur front. Bernard
sentit parfaitement et comme matériellement la présence du désir, pour
si respectueux, secret et peut-être inconscient ou terrorisé de
l’inceste que fût ce désir. Adossé à sa chaise, il voulut s’examiner,
fermer les yeux. Mais des images nues le visitaient qu’il ne se
rappelait pas avoir jamais vues. Il se reprochait sa complaisance en s’y
attardant. Tout d’un coup il se souvint qu’il devait aller à la
Madeleine; bah! neuf heures, il avait le temps. Eugénie lui servait du
thé; par la grande emmanchure du peignoir il vit tout entier le bras, la
chair ferme et blanche, le duvet au fond et l’ombre qui partait de
l’aisselle trahissant une rondeur commençante; elle continuait à le
considérer comme un petit garçon, lui mit la main sur les yeux par
gaminerie: il appuya sa tête au creux de la poitrine et il sentait le
cœur battre et les seins tièdes contre ses oreilles glacées. Dix heures!
il ne pouvait se résoudre à sortir. Eugénie alluma enfin les bougies, et
lui souhaita le bonsoir. «Ta chambre est prête» lui dit-elle. Il monta.
Devant la glace il se peigna soigneusement: «Je prendrai l’omnibus à
l’Hôtel de Ville, se disait-il, je serai chez le curé de la Madeleine à
la demie, ce sera assez tôt, je sais que le Père ne s’en va jamais avant
onze heures quand il dîne là». Il lustra ses bottines d’un coup de
chiffon, prit le bougeoir et se disposa à sortir de la chambre. Comme il
mettait la main sur le bouton de la porte, il crut entendre un soupir;
il s’arrêta; le bruit se répéta, venant de la chambre voisine; il
comprit aussitôt et il lui sembla en même temps qu’il refusait de
s’examiner, de soumettre ses actes prochains à sa conscience; il
repoussait toute réflexion définie, devenait un automate volontairement
abandonné à l’instinct. Il quitta son chapeau, ses chaussures, se
dévêtit, passa sa chemise de nuit et son caleçon, mit ses pieds dans des
savates; puis, résolument, il cogna à la cloison: «Avez-vous fini?»
cria-t-il. Un colloque de voix confuses lui répondit. Puis une voix
d’homme insultante: «Ta gueule eh! curé!» Il eut un sourire de triomphe,
sortit, essaya de pousser la porte voisine sous laquelle filtrait un
rais de lumière. La porte résista; il força lentement, irrésistiblement,
arqué de tous ses muscles; le verrou léger céda enfin. Brusquement
entré, il se vit en face de deux êtres nus, et, délibérément, se jeta
sur le mâle. Toute sa jeune puissance inentamée, sa vigueur vierge se
décuplait du désir de la femme. Il empoigna l’homme au cou, l’attira au
sol et sonna de sa tête à plusieurs reprises sur les carreaux avec une
rage qu’il ne s’expliquait même pas; il entendait haleter la femme
immobile derrière lui; l’autre ne bougeait plus. Il crut tout d’un coup
l’avoir tué et sua mais l’homme reprenait ses sens; il lui mit ses
hardes sur les bras, le dressa debout, le porta presque jusqu’à la porte
de l’escalier de secours et d’une bourrade le précipita dans le limaçon.
Il referma la lourde porte derrière lui, poussa le verrou et revint à la
chambre où la femme hébétée, toute nue, restait assise sur le bord du
matelas. Il observa que ce n’était pas la même servante qu’auparavant
mais qu’elle était jeune et désirable. «Couche-toi donc», lui dit-il.
Elle le regarda craintivement et s’étendit, retenant son souffle. Mais
lui, d’une voix rauque:
--Allons, fais-moi place.
Elle le regarda de nouveau, le trouva beau et fort, sourit un peu et se
poussa vers le mur. Alors il acheva de se dévêtir et s’allongea auprès
d’elle.