CHAPITRE PREMIER.

_De ce qui est utile et de ce qui est honnête._

Personne n'est exempt de dire des niaiseries, le mal est d'y mettre

de la prétention: «_Cet homme va probablement nous dire avec emphase

quelques grosses sottises_ (_Térence_).» Ce second point ne me touche

pas; je ne prends pas garde, plus que cela ne vaut, aux balivernes

qui m'échappent; et c'est heureux pour elles, car je les désavouerais

immédiatement, si elles devaient me coûter quoi que ce soit; je ne les

achète, ni les vends au delà de leur valeur; j'écris comme je parle au

premier venu que je rencontre; pourvu que je demeure dans la vérité,

cela me suffit.

=La perfidie est si odieuse, que les hommes les plus pervers ont

parfois refusé de l'employer, même quand ils avaient intérêt à le

faire.=--Qui ne doit détester la perfidie, puisque Tibère lui-même

refusa d'y avoir recours, alors qu'il avait grand intérêt à en user? On

lui mandait d'Allemagne que s'il le trouvait bon, on le débarrasserait

d'Arminius par le poison. C'était l'ennemi le plus puissant qu'eussent

les Romains; il avait fort malmené leurs troupes commandées par Varus

et, seul, il faisait obstacle à ce qu'ils étendissent leur domination

sur ces contrées. Tibère répondit que le peuple romain avait coutume

de se venger ouvertement de ses ennemis, les armes à la main, et non

traîtreusement et à la dérobée; et il renonça à ce qui lui eût été

utile pour faire ce qui était honnête. «C'était un effronté», me

direz-vous. Je le crois, mais des faits semblables ne sont pas rares

chez des gens en sa situation, et la reconnaissance de la vertu par la

bouche de qui la hait, a son importance; d'autant que c'est la vérité

qui le contraint à cet aveu et que s'il ne veut pas la pratiquer, au

moins cherche-t-il à s'en couvrir pour s'en parer.

=L'imperfection de la nature humaine est si grande, que des vices et

des passions très blâmables sont souvent nécessaires à l'existence des

sociétés; c'est ainsi que la justice recourt souvent, et bien à tort,

à de fausses promesses pour obtenir des aveux.=--Le monde que nous

habitons, envisagé à quelque point de vue que ce soit ou pris dans son

ensemble, est plein d'imperfections; cependant rien n'est inutile dans

la nature, pas même les inutilités; rien n'existe dans cet univers

qui n'y occupe la place à laquelle il convient. Notre être est une

agglomération de qualités qui sont autant de maladies: l'ambition, la

jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir ont

élu domicile en nous et cela si naturellement, que nous en retrouvons

des traces même chez les animaux. La cruauté elle-même, ce vice si

contre nature, y a place, car, en même temps que nous sommes pris de

compassion, nous éprouvons en nous-mêmes je ne sais quel sentiment

aigre-doux de volupté malsaine au spectacle des souffrances d'autrui;

les enfants eux-mêmes le ressentent: «_Il est doux, pendant la tempête,

de contempler du rivage les vaisseaux luttant contre la fureur des

flots_ (_Lucrèce_).» Celui qui arracherait du cœur de l'homme le

germe de ces mauvais sentiments, détruirait en lui les conditions

essentielles de la vie.--Dans tout gouvernement il y a de même des

charges nécessaires, qui non seulement sont abjectes mais encore

vicieuses; le vice y tient son rang et s'emploie à souder les éléments

divers dont se compose la société, comme le poison à la conservation

de notre santé. S'il devient excusable, parce qu'il fait besoin et

que son emploi, nécessaire à l'intérêt commun, en efface sa véritable

qualification, il faut en laisser la pratique aux citoyens plus

énergiques et mieux trempés que les autres, que n'arrête pas la crainte

de sacrifier leur honneur et leur conscience pour le salut de leur

pays, comme jadis ces héros de l'antiquité qui lui sacrifiaient leur

vie; nous autres, qui sommes de caractère plus faible, n'abordons que

des rôles plus faciles et présentant moins de risques. L'intérêt public

veut qu'on trahisse, qu'on mente, qu'on tue, chargeons de ces missions

des gens plus obéissants et plus souples que nous ne sommes.

J'ai vu souvent, avec dépit, des juges provoquer par fraude les aveux

des criminels, en leur donnant de fausses espérances de faveur ou de

pardon, y employant la tromperie et l'impudence. Il siérait mieux à la

justice, et même à Platon qui prône ces errements, d'user de moyens se

rapprochant davantage de ce que j'en pense. Une justice pareille est

dans une mauvaise voie, et j'estime qu'elle se fait ainsi autant de

tort par elle-même, que lui en font ceux qui la critiquent.

=Dans le peu d'affaires politiques auxquelles Montaigne a été mêlé, il

a toujours cru de son devoir de se montrer franc et consciencieux.=--Il

n'y a pas longtemps, je répondais à quelqu'un que j'aurais grand'peine

à trahir les intérêts du prince pour servir un particulier, et que je

serais très désolé de trahir les intérêts d'un particulier pour la

cause du prince; je ne déteste pas seulement tromper, je hais de même

qu'on se trompe sur moi et ne veux en donner ni sujet, ni occasion;

aussi, dans les quelques négociations entre nos princes auxquelles

j'ai été employé au cours des divisions de nuances si diverses qui

nous déchirent aujourd'hui, ai-je évité avec soin qu'on se méprît

sur mon compte et qu'on ne se fourvoyât en me prenant pour ce que

je ne suis pas. Les gens du métier se découvrent le moins qu'ils

peuvent: ils se présentent feignant la neutralité la plus complète et

être d'idées aussi rapprochées que possible de celles de ceux avec

lesquels ils traitent; moi, je ne cache pas mes opinions, si tranchées

qu'elles soient, et me montre tel que je suis: un négociateur naïf et

inexpérimenté, qui préfère échouer dans ma mission, que de me manquer

à moi-même. Pourtant, jusqu'ici, j'ai été si heureux dans ce rôle,

où la fortune a assurément très large part, que peu d'hommes se sont

entremis en éveillant moins les soupçons et ont été accueillis avec

plus de faveur et de bienveillance. J'ai une façon ouverte de traiter

avec les gens, qui fait que je m'insinue aisément auprès d'eux et,

dès nos premières relations, me gagne leur confiance. La franchise

et la vérité, en quelque siècle que ce soit, sont encore de mise et

opportunes; et puis, on ne soupçonne pas et on ne se formalise pas de

la liberté d'allure de ceux qui négocient sans intérêt personnel et

peuvent répondre comme Hypéride aux Athéniens qui se plaignaient de

la rudesse de son langage: «Ne prêtez pas attention, Messieurs, à ma

liberté de parole; mais seulement si j'en use sans rien m'approprier,

ou en tirer profit dans mon propre intérêt.»--Mon franc parler m'a

épargné le soupçon de dissimulation, d'abord, parce que je m'exprimais

avec énergie, n'hésitant jamais sur ce qui était à dire, si sévère et

si dur que ce fût (eussé-je été loin des gens auxquels je m'adressais,

que je n'aurais pas dit pis); et ensuite, en raison de la naïveté et de

l'indifférence apparentes que j'y apportais. Dans ce que je fais, je ne

prétends à aucun autre résultat que d'agir, et je le fais sans méditer

longuement à l'avance sur les conséquences comme sans parti pris;

chacun de mes actes vise un objet déterminé: il réussit ou ne réussit

pas, j'ai fait pour le mieux.

Je n'ai ni sentiment de haine, ni de profonde affection pour les

grands; ma volonté n'est influencée ni par les mauvais procédés dont

j'aurais été victime, ni par les obligations personnelles que j'aurais

pu contracter. J'ai pour nos rois l'attachement légitime que je leur

dois comme citoyen; je ne suis ni porté vers eux, ni détourné d'eux

par aucun intérêt personnel, ce dont je me félicite; je ne suis que

modérément attaché à la cause à laquelle le plus grand nombre est

rallié, bien que j'estime que le bon droit lui appartienne; elle ne

me passionne pas. Je ne suis pas enclin à donner prise sur moi, en

prenant des engagements personnels et absolus. La colère et la haine

n'ont rien à voir avec la justice; ce sont des passions auxquelles

peuvent seuls s'abandonner ceux chez lesquels le devoir ne prévaut pas,

parce que «_seul, celui-là qui ne peut maîtriser sa raison, se laisse

aller aux mouvements désordonnés de l'âme_ (_Cicéron_)». Toutes les

intentions légitimes * et équitables sont par elles-mêmes acceptables

* et modérées, sinon elles deviennent séditieuses et illégitimes;

c'est ce qui fait que partout je marche la tête haute, le visage et le

cœur à découvert. A la vérité, et je ne crains pas de l'avouer, s'il

le fallait, je porterais facilement, comme fit la vieille, un cierge à

saint Michel et un autre au dragon, prêt à suivre, jusqu'à la dernière

extrémité, le parti qui a le bon droit, mais jusque-là exclusivement,

si cela m'est possible. Que Montaigne sombre en même temps que la

fortune publique, si besoin en est, je m'y résigne; mais si ce n'est

pas indispensable, je saurai gré à la fortune de l'épargner et, autant

que mon devoir m'en donne la possibilité, je m'efforce d'assurer sa

conservation. N'est-ce pas Atticus qui, attaché au parti qui avait pour

lui la justice et qui eut le dessous, fut sauvé par sa modération dans

ce cataclysme universel qui s'abattit sur le monde, et occasionna tant

de bouleversements et de changements de situations? Semblable attitude

est plus aisée pour les hommes qui, comme lui, ne sont pas investis

de fonctions publiques; je trouve, du reste, que dans de pareils

tourmentes, on a raison de n'avoir pas l'ambition d'y être mêlé et de

ne pas s'y engager de soi-même.

=Quelque danger qu'il y ait à prendre parti dans les troubles

intérieurs, il n'est ni beau ni honnête de rester neutre.=--Demeurer

hésitant et partagé entre les deux partis, ne marquer aucune sympathie

ni propension, ni pour l'un ni pour l'autre, quand le trouble règne

dans votre pays et le divise, je ne trouve cela ni beau ni honnête;

«_ce n'est pas suivre un chemin intermédiaire, c'est n'en prendre

aucun; c'est attendre l'événement pour passer du côté de la fortune_

(_Tite Live_)». Cela peut être permis quand il s'agit des affaires de

ses voisins: Gélon, tyran de Syracuse, indécis sur le parti à embrasser

lors de la guerre des Barbares contre les Grecs, avait à Delphes une

ambassade munie de présents, qui se tenait en observation pour voir de

quel côté inclinerait la fortune, afin de saisir l'occasion à point

nommé et se concilier le vainqueur. Ce serait une sorte de félonie,

que d'en agir ainsi dans ses propres affaires domestiques, où il

faut nécessairement prendre parti * de propos délibéré; cependant,

ne pas s'en mêler, quand on n'a ni charge ni commandement qui vous y

obligent, je le trouve plus excusable, quoique ce ne soit pas mon fait,

que dans le cas de guerres étrangères, auxquelles pourtant, d'après

nos lois, qui le voudrait ne peut s'éviter de participer. Toutefois,

ceux-là mêmes qui s'y donnent tout entiers peuvent le faire dans des

conditions de modération telles que, lorsque grondera l'orage, il

passera au-dessus de leurs têtes, sans les atteindre; n'en a-t-il

pas été ainsi, comme nous l'espérions avec juste raison, de feu le

sieur de Morvilliers évêque d'Orléans? J'en connais, parmi ceux qui,

à cette heure, travaillent avec ardeur au triomphe de leur cause, qui

sont de mœurs si pondérées ou si douces, qu'il faut espérer qu'ils

demeureront debout, quels que soient les fâcheux changements et la

chute que le ciel nous prépare. Je tiens que c'est aux rois à régler

eux-mêmes leurs différends avec les rois, et je raille ces esprits qui,

de gaîté de cœur, se mêlent à des querelles si disproportionnées

pour eux; on n'est pas personnellement en querelle avec le prince,

parce qu'on marche contre lui ouvertement et courageusement pour

satisfaire honorablement à son devoir; en pareil cas, s'il ne vous aime

pas, il fait mieux, il vous estime; et quand, en particulier, c'est

pour le maintien des lois, pour la défense de l'ancien état de choses,

il arrive toujours que ceux mêmes qui, dans un intérêt personnel, ont

excité les troubles, excusent, lorsqu'ils ne les honorent pas, ceux qui

défendent ce qu'eux-mêmes veulent renverser.

Mais il ne faut pas appeler devoir, comme nous le faisons tous les

jours, cette âpreté, cette rudesse qu'engendrent en nous notre intérêt

et nos passions personnelles; une conduite empreinte de trahison et

de mauvais sentiments, n'est pas davantage du courage. Les gens chez

lesquels il en est ainsi, qualifient zèle leur penchant à la méchanceté

et à la violence; ce n'est pas la cause qui les excite, mais l'avantage

qu'ils y trouvent; ils attisent la guerre, non parce qu'elle est juste,

mais parce que c'est la guerre.

=Quel que soit le parti que l'on embrasse, la modération est à observer

à l'égard des uns comme des autres.=--Rien n'empêche qu'on puisse se

comporter convenablement et loyalement entre hommes qui sont devenus

ennemis. Témoignez à chacun des adversaires une affection qui, si elle

n'est pas la même pour tous (elle peut comporter des degrés divers),

soit au moins tempérée et ne vous engage envers personne au point de

donner à quelqu'un le droit de tout exiger de vous; contentez-vous

d'avoir part dans une mesure moyenne aux bonnes grâces des uns et des

autres, et de naviguer en eau trouble, sans vouloir y pêcher.

=Il est des gens qui servent les deux partis à la fois; ils sont à

utiliser, mais en se gardant du mal qu'ils peuvent vous faire.=--Quant

à cette autre manière qui consiste à s'offrir tout entier aux uns et

aussi aux autres, c'est plus encore de l'imprudence qu'un manque de

conscience. Celui auprès duquel vous en trahissez un autre, a beau vous

accueillir parfaitement, ne sait-il pas que son tour viendra où vous en

agirez de même contre lui? Il vous tient pour un méchant homme, tout

en usant de vous pendant qu'il vous a, faisant servir votre déloyauté

à avancer ses affaires; car les gens à double visage sont utiles

par ce qu'ils vous apportent, seulement il faut veiller à ce qu'ils

n'emportent que le moins qu'il se peut.

=Quant à Montaigne, il disait à tous les choses telles qu'il les

pensait et ne cherchait à pénétrer les secrets de personne, ne voulant

être l'homme lige de qui que ce fût.=--Je ne dis rien à l'un, que

je ne puisse, à son heure, dire à l'autre, le ton changeant seul un

peu; je ne leur rapporte que les choses qui sont ou indifférentes, ou

connues, ou qui les servent tous deux à la fois. Il n'est rien qui

soit si utile que, pour y atteindre, je me permette de leur mentir.

Ce sur quoi le silence m'est recommandé, je le cache religieusement:

mais je n'accepte que le moins que je puis ce qu'il me faut cacher;

les secrets des princes sont gênants à garder, pour qui n'en a que

faire. Je leur mets volontiers ce marché en main: Qu'ils me confient

peu de chose, mais qu'ils se fient complètement à moi sur ce que je

leur apporte. J'en ai toujours su plus que je ne voulais. Un langage

ouvert fait qu'on vous parle de même, sans réticences, produisant le

même effet que le vin et l'amour. Philippide répondit sagement, suivant

moi, au roi Lysimaque, qui lui demandait quelles indications il voulait

qu'il lui communiquât sur sa situation: «Ce que tu voudras, pourvu que

ce ne soit rien de tes secrets.» Je vois chacun se révolter, quand on

lui cache le fond des affaires auxquelles on l'emploie, ou qu'on ne lui

en a pas révélé quelque arrière-pensée; moi, je suis content qu'on ne

m'en dise pas plus qu'on ne veut pour la mission que j'ai à remplir,

et ne désire pas que ce que j'en puis connaître excède ce que j'ai

à dire et m'oblige à m'observer quand je parle. Si je dois servir à

tromper quelqu'un, qu'au moins ma conscience soit sauve; je ne veux pas

qu'on me regarde comme un serviteur si affectionné, si loyal, que l'on

me trouve bon à m'engager dans une trahison; qui n'est pas disposé à

tout pour soi-même, est excusé de ne pas l'être davantage vis-à-vis de

son maître.--Il y a des princes qui n'acceptent pas les hommes qui ne

se donnent à eux qu'à moitié, et méprisent les serviteurs qui posent

des bornes et des conditions à leurs services; à cela, il n'y a pas

de remède; à eux comme aux autres, j'indique franchement dans quelles

limites j'entends les servir, car je ne veux être esclave que de la

raison et encore je n'y arrive que bien difficilement. Quant à eux, ils

ont tort d'exiger une telle sujétion d'un homme qui est indépendant, et

de lui imposer des obligations, comme ils feraient à quelqu'un qui est

leur créature et qu'ils ont acheté, ou dont la fortune est attachée à

la leur d'une façon particulière et absolue.--Les lois m'ont épargné

de graves difficultés; elles ont décidé le parti que j'avais à suivre,

ce sont elles qui m'ont donné mon maître; toute autre raison, d'ordre

si élevé soit-elle et quelles que soient les obligations qui en sont

résultées, s'efface devant celle-là et devient caduque; c'est pourquoi,

lors même que mon affection me porterait vers le parti opposé, cela ne

veut pas dire que je m'y joindrais immédiatement; notre volonté et nos

désirs ne reçoivent de loi que d'eux-mêmes, tandis que nos actes ont à

la recevoir des règles qui président à l'ordre public.

=Cette manière de faire n'est pas celle que l'on pratique d'ordinaire,

mais il était peu apte aux affaires publiques, qui exigent souvent une

dissimulation qui n'est pas dans son caractère.=--Ma manière de faire

n'est guère en harmonie avec ce qui se pratique et n'aurait chance

d'avoir ni grand effet, ni durée; l'innocence elle-même ne saurait,

à notre époque, s'entremettre, sans recourir à la dissimulation, ni

négocier sans être obligée de mentir; aussi les occupations de la vie

publique ne sont-elles pas mon fait; ce que ma profession exige à cet

égard, j'y satisfais sous la forme la moins officielle que je puis.

Quand j'étais jeune, on m'y a plongé jusqu'aux oreilles; j'étais

destiné à en faire ma carrière, je m'en suis défait de bonne heure.

Depuis, j'ai souvent évité d'y être mêlé à nouveau; je l'ai rarement

accepté et ne l'ai jamais recherché; tournant le dos à l'ambition,

non à la façon des gens qui manient l'aviron et avancent ainsi à

reculons, et cependant, si je suis parvenu à m'y soustraire, je le

dois plus à ma bonne fortune qu'à ma résolution, car il y a dans cette

partie des voies assez en rapport avec mes goûts et à ma portée; et

si j'eusse autrefois été appelé à prendre part aux affaires publiques

et à me faire une situation dans le monde en les suivant, je serais

certainement demeuré sourd à la voix de la raison et m'y serais

engagé.--Ceux qui, malgré ce que j'en dis, vont répétant que ce que

j'appelle franchise, simplicité et naïveté de mœurs est, chez moi,

de l'art et de la finesse; que c'est prudence, plus que bonté; que j'ai

de l'adresse plus que du naturel, du bon sens plus que du bonheur, me

font plus d'honneur qu'ils ne m'en ôtent. Ils me prêtent assurément

plus d'astuce que je n'en ai; et à celui d'entre eux qui m'aurait suivi

et épié de près, je donnerais gain de cause, s'il ne confessait que

son école n'a rien qui l'emporte sur cette manière de faire qui nous

permet, tout en demeurant nous-mêmes et sans paraître abdiquer notre

liberté et notre indépendance, de toujours marcher droit et à même

allure par les routes si tortueuses et si diverses par lesquelles il

nous faut aller et où toute notre attention et notre ingéniosité ne

peuvent nous diriger sûrement. La voie de la vérité est une et simple;

celle que nous font suivre notre intérêt personnel et la commodité des

affaires dont nous avons la charge est double, inégale, sujette à des

chances variables. J'ai souvent vu user de ces libertés contrefaites et

factices, mais toujours sans succès; elles rappellent volontiers l'âne

d'Ésope qui, voulant rivaliser avec le chien, vint tout gaîment mettre

ses deux pieds sur les épaules de son maître; mais tandis que, pour ce

témoignage d'affection, le chien recevait des caresses, le pauvre âne

reçut en place deux fois autant de coups de bâton: «_Ce qui sied le

mieux à chacun, c'est ce qui lui est le plus naturel_ (_Cicéron_).» Je

ne veux cependant pas refuser à la tromperie le rang qu'elle mérite, ce

serait ne pas connaître le monde; je sais qu'elle a souvent rendu des

services, qu'elle est nécessaire pour pouvoir remplir la plupart des

charges qui incombent à l'homme; il y a des vices légitimes, comme il y

a des actions qui sont ou bonnes, ou excusables, ou illégitimes.

=Il y a une justice naturelle, bien plus parfaite que celles spéciales

à chaque nation qui autorisent parfois des actes condamnables lorsque

le résultat doit en être utile.=--La justice par elle-même, considérée

en son état naturel et s'appliquant à l'universalité des êtres, a

des règles différentes et plus élevées que celles de cette autre

justice spéciale qui est inhérente à chaque pays et qui tient compte

des besoins de son gouvernement: «_Nous ne possédons point de modèle

solide et positif du véritable droit et d'une justice parfaite, nous

n'en avons qu'une ombre et qu'une image_ (_Cicéron_).» C'est ce qui

faisait qu'entendant le récit des vies de Socrate, de Pythagore et de

Diogène, le sage Dandamis les jugeait de grands hommes sous tous les

autres rapports, mais observateurs trop respectueux des lois, que la

vraie vertu ne peut accepter et appuyer qu'en se relâchant beaucoup de

la rigidité qui est son principe essentiel; car, non seulement les lois

permettent des actes condamnables, mais encore nous y incitent: «_Il

est des crimes autorisés par les sénatus-consultes et les plébiscites_

(_Sénèque_).» Je pense comme on parle communément, distinguant entre

les choses utiles et celles qui sont honnêtes et qualifiant de

déshonnêtes et de malpropres, certains actes naturels, non seulement

utiles, mais encore nécessaires.

=La trahison, par exemple, est utile dans quelques cas; elle

n'en est pas plus honnête, et on ne saurait nous imposer d'en

commettre.--Reprenons pour exemple la trahison.=--Deux prétendants

au royaume de Thrace, se le disputaient; l'Empereur les empêcha de

poursuivre leurs revendications à main armée. Alors l'un d'eux,

feignant de vouloir, dans une entrevue, conclure un accord à l'amiable,

convia son concurrent à venir chez lui sous prétexte de lui faire fête,

et le fit emprisonner puis mettre à mort. La justice aurait voulu que

les Romains punissent ce forfait; mais il était difficile de recourir

aux voies ordinaires, et ils se résolurent à faire, par trahison, ce

qui ne pouvait légitimement s'obtenir sans courir les risques d'une

guerre. Ce qu'ils ne pouvaient faire honnêtement, ils le firent en

ne se préoccupant que de l'utilité, ce à quoi se trouva propre un

certain Pomponius Flaccus. Celui-ci, par des paroles et des assurances

trompeuses, ayant attiré notre homme dans ses filets, au lieu des

honneurs et des faveurs qu'il lui avait promis, l'envoya à Rome pieds

et poings liés. Un traître en trahit un autre, ce qui n'est pas commun,

parce qu'ils sont fort défiants et qu'il est malaisé de les surprendre

en usant de leurs propres subterfuges; témoin la fatale expérience que

nous venons d'en faire.

Ce rôle de Pomponius Flaccus, le prendra qui voudra et assez le

voudront; quant à moi, ma parole et la confiance que je puis inspirer

appartiennent, comme le reste de moi-même, à la société dont je fais

partie; c'est employées à les servir, qu'elles peuvent avoir le

meilleur effet; cela, je l'admets comme ne faisant pas doute; mais,

de même que si on me commandait de prendre la direction du palais de

justice et des audiences, je répondrais: «Je n'y entends rien»; que je

dirais, si on m'imposait de surveiller le travail des pionniers: «Je

suis fait pour exercer un emploi plus relevé»; de même à qui voudrait

m'employer à mentir, à trahir, à me parjurer en vue d'un service d'une

certaine importance sans même aller jusqu'à assassiner, à empoisonner,

je dirais: «Plutôt que de faire que je vole ou dépouille quelqu'un,

envoyez-moi aux galères.» Il est toujours loisible, en effet, à un

homme d'honneur de parler comme firent les Lacédémoniens traitant

avec Antipater qui venait de les vaincre: «Vous pouvez nous imposer

autant qu'il vous plaira de charges qui nous écrasent et nous soient

préjudiciables, mais vous perdez votre temps à vouloir exiger de

nous des choses honteuses et déshonnêtes.» Chacun doit s'être juré

à soi-même ce que les rois d'Egypte faisaient solennellement jurer

à leurs juges: qu'ils ne dévieraient pas de ce que leur ordonnerait

leur conscience, quelque ordre qu'eux-mêmes leur donneraient.--A de

telles commissions, est attaché un stigmate évident d'ignominie et

une condamnation. Qui vous les donne, vous accuse; et, en vous les

donnant, vous impose, si vous vous en rendez bien compte, une charge

et du même coup vous frappe d'une peine. Autant les affaires publiques

bénéficieront de votre exploit, autant les vôtres y perdront; vous vous

ferez d'autant plus de tort que vous ferez mieux; bien plus, ce ne sera

pas chose nouvelle si vous êtes ruiné par celui-là même pour lequel

vous aurez fait cette besogne, on sera même porté à trouver que c'est

justice.

=Si elle est excusable, ce n'est qu'opposée à une autre trahison sans

que, pour cela, le traître cesse d'être méprisé et parfois puni par

ceux-là mêmes qu'il a servis.=--S'il est des cas où la trahison peut

être excusable, c'est seulement lorsqu'elle est employée à châtier

et à trahir un traître. On voit souvent la perfidie, non seulement

repoussée, mais encore punie par ceux-là mêmes dans l'intérêt desquels

elle a été conçue; chacun connaît la mesure prise par Fabricius contre

le médecin de Pyrrhus. Il arrive aussi que tel qui l'a ordonnée, la

venge ensuite cruellement, en sévissant contre celui qui l'a servi,

se déniant en quelque sorte à lui-même une autorité et un pouvoir si

effréné, et désavouant chez celui qu'il a employé un servage et une

obéissance si passifs et si lâches.--Jaropelc, duc de Russie, gagnant

un gentilhomme de Hongrie, l'avait déterminé à trahir Boleslas, roi

de Pologne, soit en le faisant mourir, soit en donnant aux Russes

le moyen de lui causer des dommages importants. Le traître s'y prit

en habile homme: il déploya tout le zèle imaginable pour le service

du roi, parvint à être de son conseil, et compta bientôt parmi ses

partisans les plus fidèles. Grâce à la confiance qu'il avait captée,

profitant d'un moment rendu opportun par l'absence de son maître, il

livra aux Russes Visilicie, grande et riche cité qui fut entièrement

saccagée puis incendiée par eux; la population de tout sexe et de

tout âge fut tout entière massacrée et, avec elle, un grand nombre de

nobles des alentours que le Hongrois y avait rassemblés en vue de ce

qui arriva. Jaropelc, après avoir assouvi sa vengeance et sa colère

qui n'étaient pas sans motif (Boleslas l'avait gravement offensé en

agissant envers lui de semblable façon), repu des résultats de cette

trahison, se rendant compte de sa laideur à ne considérer que le fait

même, l'envisageant sans parti pris et non plus sous l'empire de la

passion, en éprouva de tels remords et un tel dégoût, qu'il fit crever

les yeux, couper la langue et les parties génitales au traître qui

l'avait commise.

Antigone avait persuadé au corps des Argyraspides de lui livrer Eumène,

leur capitaine général, avec lequel il était en compétition. A peine

l'eut-il en son pouvoir, qu'il le fit tuer; et, s'instituant ministre

de la justice divine pour le châtiment d'une si détestable trahison,

il écrivit au gouverneur de la province, lui intimant l'ordre exprès

de perdre ceux qui l'avaient commise et de les exterminer de quelque

manière que ce fût, si bien que du grand nombre qu'ils étaient, pas

un ne revit jamais la Macédoine; mieux il en avait été servi, plus il

jugea leur conduite mauvaise et punissable.

L'esclave qui révéla l'endroit où se cachait P. Sulpitius son

maître, fut affranchi comme Sylla s'y était engagé dans son édit de

proscription; mais, pour donner satisfaction à la conscience publique,

tout libre qu'il était devenu, on le précipita du haut de la roche

tarpéienne.

Clovis, l'un de nos rois, au lieu des armes d'or qu'il leur avait

promises, fit pendre les trois serviteurs du roi Cannacre qui, à son

instigation, avaient trahi leur maître. On les pendit avec, attachée

au cou, la bourse contenant le prix de leur méfait; de telle sorte,

qu'après avoir fidèlement rempli les engagements particuliers pris

envers eux, il fut satisfait ensuite à la moralité publique qui prime

toute autre considération.

Mahomet II voulant se défaire de son frère dont il redoutait la

compétition au trône, ce qui est fréquent chez les Ottomans, y employa

un de ses officiers qui étouffa sa victime, en lui ingurgitant de force

une grande quantité d'eau à la fois. Le crime accompli, Mahomet livra

en expiation celui qui l'avait exécuté à la mère du mort (ils n'étaient

frères que de père). Celle-ci fit, en sa présence, ouvrir la poitrine

au meurtrier et, alors qu'il palpitait encore, y fouillant de ses

mains, en arracha le cœur qu'elle jeta à manger aux chiens. Il est

si doux, à ceux mêmes qui n'ont que de mauvais sentiments, de pouvoir,

après avoir recueilli le fruit d'une de ces actions abominables, y

rattacher, sans avoir désormais à en souffrir, quelque trait de bonté

et de justice en compensation en quelque sorte de leur complicité et de

soulager ainsi leur conscience; d'autant qu'ils ne cessent de voir en

ceux qui les ont assistés dans l'exécution de leur forfait, des gens

qui les leur reprochent, et qu'ils cherchent à étouffer, par leur mort,

la connaissance qu'ils en ont eue et la preuve de leur participation.

Si vous êtes, par hasard, récompensé de pareils services, pour que

la société ne soit pas empêchée d'user de cette ressource extrême

et désespérée qui lui est indispensable, celui qui vous en remet le

prix, ne laisse pas de vous tenir, si lui-même n'est pas tel, pour un

misérable et un maudit. Il vous considère avec plus de mépris encore

que ne fait celui que vous avez trahi, parce qu'il sait le peu que vous

valez, qu'il vous a vu à l'œuvre, sans protestation, sans désaveu

de votre part; il vous emploie tout comme on fait de ces hommes perdus

dont se sert la justice pour les exécutions capitales, charge aussi

utile que peu honorable.--Outre ce que de semblables commissions ont

de vil, elles déshonorent. La fille de Séjan ne pouvant, d'après la

législation romaine, être mise à mort, parce qu'elle était encore

vierge, fut, pour permettre l'application de la loi, violée par le

bourreau, avant qu'il ne l'étranglât; l'office que celui-ci remplissait

dans l'intérêt public, réclama de lui, en cette circonstance, qu'il

avilît et sa main et son âme.

=Ceux qui consentent à être les bourreaux de leurs parents et de leurs

compagnons méritent la réprobation publique.=--Amurat I, pour aggraver

le châtiment de ceux de ses sujets qui avaient appuyé la rébellion de

son fils * contre lui et s'étaient faits complices de ce parricide,

ordonna que leurs plus proches parents prêteraient la main à leur

exécution. Je trouve très honorable le refus qu'opposèrent certains

d'entre eux qui préférèrent être considérés à tort comme complices

du forfait commis par un autre, plutôt que de se rendre eux-mêmes

coupables d'un crime semblable en s'associant à l'œuvre de la

justice.--Dans quelques bicoques qui ont été prises d'assaut dans les

guerres de notre temps, j'ai vu des coquins qui, pour sauver leur

vie, acceptaient de pendre leurs amis et alliés; je les tiens de pire

condition que les pendus.--On dit que Witolde, prince de Lithuanie,

établit dans cette nation que tout criminel condamné à mort devrait se

détruire lui-même, trouvant étrange qu'un tiers, innocent de la faute,

fût employé à commettre un homicide et en eût charge.

=Les princes sont quelquefois dans la nécessité de manquer à leur

parole; on ne saurait les en absoudre que s'ils se sont trouvés dans

l'impossibilité absolue d'assurer autrement les intérêts publics dont

ils ont charge.=--Le prince qu'une circonstance urgente et quelque

accident violent et inopiné inhérent à sa position obligent à manquer

à sa parole et à la foi qu'il a donnée, ou qui encore le jettent en

dehors de ce qui est ordinairement son devoir, doit considérer cette

nécessité dans laquelle il est placé, comme une épreuve que Dieu lui

impose. Chez lui, ce n'est pas vice; sa raison est contrainte de céder

à une autre plus puissante que la sienne et qui s'étend sur tout;

mais c'est certainement un malheur. A quelqu'un qui me demandait quel

remède pouvait y être apporté: Il n'y en a pas, ai-je répondu, si

véritablement ce prince est pressé entre ces deux partis extrêmes:

«_mais surtout qu'il se garde bien de chercher des prétextes à son

parjure_ (_Cicéron_)»; il a ainsi agi, parce qu'il s'y trouvait

obligé; mais s'il a satisfait sans regret à cette nécessité, s'il ne

lui en a pas coûté de manquer à sa foi, c'est signe que sa conscience

est véreuse.--S'il s'en trouvait un de conscience si scrupuleuse que

nulle nécessité ne lui parût justifier un si grave remède, je ne l'en

estimerais pas moins; on ne saurait perdre ses états d'une façon plus

excusable et plus honorable. Nous ne pouvons tout; aussi faut-il

souvent nous en remettre au ciel de la direction de notre navire; la

protection divine est notre dernière ancre de salut. Quelle nécessité

justifie davantage qu'il s'adresse à elle? Est-il quelque chose à quoi

un prince puisse moins consentir, qu'à ce qu'il ne peut faire qu'aux

dépens de sa foi et de son honneur qui, dans certaines circonstances,

doivent lui être plus chers que son propre salut, * oui assurément,

et même que le salut de son peuple? Quand, les bras croisés, il

appellerait simplement Dieu à son aide, n'a-t-il pas à espérer que la

bonté divine ne lui refusera pas, à lui dont la cause est juste et

bonne, la faveur d'un appui auquel tout est possible? Ce sont là de

dangereux exemples qui sont des dérogations rares et malsaines aux

règles naturelles; il faut y céder, mais avec une grande modération

et beaucoup de circonspection; nul intérêt privé ne mérite que nous

fassions à notre conscience une pareille violence, qui dans l'intérêt

public est admissible, lorsque l'utilité en est bien apparente et

qu'elle est d'importance capitale.

=Comment le sénat de Corinthe s'en remit à la fortune du jugement

qu'il avait à porter sur Timoléon, qui venait de tuer son propre

frère.=--Timoléon se préserva de la réprobation que son acte étrange

était susceptible de soulever contre lui par les larmes abondantes que

lui fit répandre la pensée constante que c'était lui, son frère, qui

avait tué le tyran; et c'est justice si sa conscience a souffert de

ce qu'il avait été dans l'absolue nécessité de sacrifier à l'intérêt

public sa rectitude de mœurs. Le sénat lui-même, qu'il avait ainsi

délivré, n'osa se prononcer nettement sur un fait de cette importance

et se trouva hésitant entre ces deux considérations, toutes deux d'un

si grand poids. Les Syracusains vinrent fort à propos, à ce moment,

solliciter des Corinthiens leur protection et l'envoi d'un chef capable

de rendre à leur ville son ancienne splendeur et de purger la Sicile de

l'oppression de plusieurs petits tyrans. Le sénat leur envoya Timoléon,

en prenant avec lui-même cet arrangement de nouvelle sorte: Selon qu'il

s'acquitterait bien ou mal de la mission qu'on lui confiait, l'arrêt

que ce corps politique avait à rendre, lui serait, ou favorable ne

considérant en lui que le libérateur de son pays, ou défavorable ne

l'envisageant que comme le meurtrier de son frère. Cette singulière

conclusion s'explique par le danger résultant d'un semblable exemple

et la gravité d'un acte si en dehors de ce qui se voit d'ordinaire;

les Corinthiens eurent raison de ne pas s'en rapporter à leur propre

jugement et de faire intervenir, pour trancher la question, des

considérations tirées d'un autre ordre de faits. La conduite de

Timoléon dans cette mission éclaira rapidement sur ce qu'il fallait

penser de lui tant il se comporta, sous tous rapports, avec dignité et

vertu; le bonheur avec lequel il se tira des grosses difficultés qu'il

eut à surmonter dans sa tâche, sembla lui avoir été envoyé pour sa

justification par les dieux conspirant en sa faveur.

=Acte inexcusable du sénat romain revenant sur un traité qu'il avait

ratifié.=--Le but qui avait fait agir Timoléon l'excuse, autant qu'un

acte de cette nature peut être excusé. Mais le bénéfice que retira le

trésor public et qui fut le prétexte dont usa le Sénat romain en la

circonstance, n'est pas suffisant pour faire admettre une injustice

comme celle qu'il commit dans cette affaire malpropre que je vais

rapporter: Certaines villes s'étaient rachetées à prix d'argent et

avaient recouvré leurs franchises sur ordonnances rendues par le

Sénat, qui avait ratifié cette mesure prise par Sylla. Celui-ci mort,

le Sénat, saisi à nouveau de la question, replaça ces villes sous le

régime de la taille et décida que l'argent qu'elles avaient payé pour

leur rachat, ne leur serait pas rendu. Les guerres civiles produisent

souvent d'aussi vilains exemples: nous punissons les particuliers de

ce qu'ils nous ont crus, quand nous étions autres que nous ne sommes

devenus; le magistrat fait porter la peine du changement qui s'est

produit en lui, à qui n'en peut mais; le maître d'école fouette son

écolier pour avoir été trop docile; le clairvoyant, l'aveugle auquel il

sert de guide. Quelle horrible image de la justice cela nous donne!

=L'intérêt privé ne doit jamais prévaloir sur la foi donnée; ce n'est

que si on s'est engagé à quelque chose d'inique ou de criminel, que

l'on peut manquer à sa parole.=--Il y a en philosophie des règles

qui sont fausses et par trop élastiques. L'exemple ci-après qu'on

nous propose comme un cas où l'intérêt particulier peut primer la foi

engagée, ne tire pas des circonstances mêmes que l'on indique, une

autorité suffisante: Des brigands se sont emparés de vous, et vous ont

rendu la liberté après vous avoir fait jurer de leur payer comme rançon

une somme déterminée; est-on fondé à prétendre qu'un homme de bien, une

fois hors de leurs mains, est dégagé de son serment, s'il ne paie pas?

Non; ce que la crainte m'a fait vouloir, je dois le vouloir encore,

lorsque je n'ai plus à craindre; et lors même que c'est cette crainte

qui a contraint ma langue à prononcer ce que ma volonté ne ratifiait

pas, je suis encore tenu d'observer exactement ma parole.--Chez moi,

quand parfois la parole a été inconsidérément plus loin que la pensée,

je ne m'en suis pas moins fait un cas de conscience de ne pas me

désavouer; autrement, de degré en degré, nous arriverions à abolir tout

droit qu'un tiers peut fonder sur nos promesses et * nos serments: «_La

violence peut-elle quelque chose sur un homme de cœur_ (_Cicéron_)?»

L'intérêt privé ne peut être pour nous une excuse de manquer à nos

promesses que dans le cas où nous aurions promis une chose mauvaise

et injuste par elle-même, parce que les droits de la vertu doivent

l'emporter sur tous autres dont nous avons contracté l'obligation.

=Chez Épaminondas l'esprit de justice et la délicatesse de sentiments

ont toujours été prédominants; son exemple montre qu'il est des actes

qu'un homme ne peut se permettre même pour le service de son roi, même

pour le bien de son pays.=--J'ai, plus haut, mis Épaminondas au premier

rang des hommes les meilleurs; je ne m'en dédis pas. A quelle hauteur

ne plaçait-il pas ce qu'il considérait comme son devoir personnel, lui

qui ne tua jamais un homme qu'il avait vaincu; qui, même dans le but au

plus haut point estimable de rendre la liberté à son pays, se faisait

conscience de tuer, en dehors des formes de la justice, un tyran ou ses

complices; qui jugeait méchant, si bon citoyen qu'il fût, celui qui,

dans une bataille, n'épargnait dans les rangs ennemis ni son ami, ni

son hôte! Voilà une âme richement composée: dans l'accomplissement des

actes les plus rudes et les plus violents de l'humanité, il demeurait

bon et humain, et cela dans les conditions les plus délicates que

conçoive l'enseignement de la philosophie. Ce courage si grand, si

manifeste, si opiniâtre contre la douleur, la mort, la pauvreté, est-ce

à la nature ou à l'art qu'il devait de l'avoir attendri au point d'en

être arrivé à cette extrême douceur et à cette bonté qui s'étaient

incarnées en lui? Horrible sous le fer et le sang qui le couvrent, il

va fracassant, rompant une nation invincible pour tous, sauf pour lui,

et, au milieu des plus effroyables mêlées, se détourne s'il se trouve

en présence d'un hôte ou d'un ami! En vérité, celui-là commandait

bien à la guerre, qui avait su lui imposer sa bonté, comme un frein

qu'elle subissait même aux plus forts moments du combat, alors qu'elle

était dans toute sa surexcitation, écumant de fureur et de meurtre.

C'est miracle de pouvoir mêler à de telles actions quelque image de

la justice, et à la rigueur de principes d'Épaminondas appartient

seul d'avoir pu y associer la douceur et la pratique des mœurs les

plus tolérantes, l'innocence dans toute sa pureté. Là où l'un dit aux

Mamertins «que les traités n'ont plus cours, quand on est en armes»; un

autre, à un tribun du peuple, «que le temps de la justice et celui de

la guerre sont deux»; un troisième, «que le bruit des armes l'empêche

d'entendre la voix des lois», Épaminondas entendait même celle de

la civilité et de la simple courtoisie. N'avait-il pas été jusqu'à

emprunter à ses ennemis l'usage de sacrifier aux Muses en marchant au

combat pour atténuer, par la douceur et la gaîté qu'elles répandent,

la furie et la rudesse du guerrier? N'hésitons donc pas à penser après

un si grand modèle que, même contre un ennemi, tout n'est pas permis;

que l'intérêt général n'est pas autorisé à tout revendiquer au mépris

des intérêts privés: «_Le souvenir du droit privé subsiste au milieu

des dissensions publiques_ (_Tite Live_)»; «_Il n'y a pas de puissance

qui puisse nous faire enfreindre les droits de l'amitié_ (_Ovide_)»;

disons-nous qu'il y a des choses interdites à un homme de bien qui sert

son roi, ou la cause de l'ordre et des lois, «_car la patrie n'étouffe

pas tous les devoirs, et il lui importe d'avoir des citoyens qui soient

pieux envers leurs parents_ (_Cicéron_)». C'est là une éducation à

répandre à notre époque. Nous n'avons que faire de principes exclusifs;

c'est assez que nos épaules soient bardées de fer sans que nos âmes le

soient; c'est assez de tremper nos plumes dans l'encre, sans encore

que nous les trempions dans le sang. Si c'est le comble du courage,

l'effet d'une vertu particulièrement rare que de mépriser l'amitié,

les obligations que nous avons les uns envers les autres, la parole

donnée, les liens de parenté pour le bien commun et l'obéissance aux

magistrats, il suffit bien, pour nous excuser de ne point posséder une

telle grandeur de sentiments, qu'elle n'ait point pris place dans ce

qui faisait la grandeur d'âme d'Épaminondas.

J'abomine les appels à la violence de cette autre âme en délire: «_Tant

que l'épée sera tirée du fourreau, chassez toute pitié de vos cœurs,

que la vue même de vos pères dans le camp adverse ne vous arrête pas,

frappez du fer ces têtes vénérables_ (_Lucain_).» Otons à ceux qui,

par nature, sont méchants, sanguinaires et traîtres, ce prétexte à se

livrer à leurs penchants; laissons là cette justice excessive qui ne

nous appartient pas et tenons-nous-en à des exemples plus empreints

des droits de l'humanité.--A cet égard l'époque et l'exemple peuvent

beaucoup. Durant la guerre civile, dans un engagement contre Cinna,

un soldat de Pompée ayant, par mégarde, tué son frère qui était

dans les rangs opposés, se tua lui-même sur le champ par honte et

par regret. Quelques années après, dans le cours d'une autre guerre

civile, toujours chez ce même peuple, un soldat qui avait tué son frère

demandait, pour ce fait, une récompense à ses chefs.

=En résumé, l'utilité d'une action ne suffit pas pour la rendre

honorable.=--C'est à tort qu'on voudrait justifier de * l'honnêteté et

de la beauté d'une action par ce fait seul qu'elle est utile, et en

conclure que chacun peut être tenu de l'accomplir et doit l'estimer

honnête en raison de son utilité: «_Toutes choses ne conviennent pas

également à tous_ (_Properce_).» Considérons celle qui est la plus

nécessaire et la plus utile à la société humaine, le mariage; le

conseil des saints ne trouve-t-il pas qu'il est plus honnête de s'en

abstenir, réprouvant ainsi, parmi les devoirs de l'homme, celui qui

est le plus respectable, comme nous-mêmes en agissons vis-à-vis des

animaux, en envoyant dans les haras ceux dont nous faisons le moins de

cas.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 50 / 80 题