CHAPITRE XIII.

_De l'Experience._

IL n'est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons

tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la

raison nous faut, nous y employons l'experience.

_Per varios vsus artem experientia fecit:

Exemplo monstrante viam._

Qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité

est chose si grande, que nous ne deuons desdaigner aucune entremise

qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne

sçauons à laquelle nous prendre. L'experience n'en a pas moins.

La consequence que nous voulons tirer de la conference des euenemens,

est mal seure, d'autant qu'ils sont tousiours dissemblables.

Il n'est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses,

que la diuersité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour

le plus expres exemple de similitude, nous seruons de celuy des

œufs. Toutesfois il s'est trouué des hommes, et notamment vn en

Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les

œufs, si qu'il n'en prenoit iamais l'vn pour l'autre. Et y ayant plusieurs

poules, sçauoit iuger de laquelle estoit l'œuf. La dissimilitude

s'ingere d'elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à

la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir

et blanchir l'enuers de ses cartes, qu'aucuns ioueurs ne les distinguent,

à les voir seulement couler par les mains d'vn autre. La

ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre.

Nature s'est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable.

Pourtant, l'opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit

par la multitude des loix, brider l'authorité des iuges, en leur taillant

leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu'il y a autant de liberté

et d'estenduë à l'interpretation des loix, qu'à leur façon. Et ceux-là

se moquent, qui pensent appetisser nos debats, et les arrester, en

nous r'appellant à l'expresse parolle de la Bible. D'autant que nostre

esprit ne trouue pas le champ moins spatieux, à contre-roller

le sens d'autruy, qu'à representer le sien: et comme s'il y auoit

moins d'animosité et d'aspreté à gloser qu'à inuenter. Nous voyons,

combien il se trompoit. Car nous auons en France, plus de loix

que tout le reste du monde ensemble; et plus qu'il n'en faudroit à

regler tous les mondes d'Epicurus: _Vt olim flagitijs, sic nunc legibus

laboramus_: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos

iuges, qu'il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse.

Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts

particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n'a aucune

proportion, auec l'infinie diuersité des actions humaines. La multiplication

de nos inuentions, n'arriuera pas à la variation des

exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n'aduiendra pas

pourtant, que des euenemens à venir, il s'en trouue aucun, qui en

tout ce grand nombre de milliers d'euenemens choisis et enregistrez,

en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si

exactement, qu'il n'y reste quelque circonstance et diuersité, qui

requiere diuerse consideration de iugement. Il y a peu de relation

de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, auec les loix fixes

et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples,

et generales. Et encore crois-ie, qu'il vaudroit mieux n'en

auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous

auons. Nature les donne tousiours plus heureuses, que ne sont

celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l'aage doré

des poëtes: et l'estat où nous voyons viure les nations, qui n'en

ont point d'autres. En voila, qui pour tous iuges, employent en

leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes.

Et ces autres, eslisent le iour du marché, quelqu'vn d'entr'eux,

qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y

auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les

occurrences, et à l'œil; sans obligation d'exemple, et de consequence?

A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, enuoyant

des colonies aux Indes, prouueut sagement qu'on n'y menast aucuns

escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne

peuplassent en ce nouueau monde. Comme estant science de sa nature,

generatrice d'altercation et diuision, iugeant auec Platon, que

c'est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins.

Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout

autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament:

et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et

escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne

tombe en doute et contradiction? Si ce n'est, que les Princes de cet

art s'appliquans d'vne peculiere attention, à trier des mots solemnes,

et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe,

espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila

enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures, et si menuës

partitions: qu'elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement

et prescription, ny aucune certaine intelligence: _Confusum est quidquid

vsque in puluerem sectum est._ Qui a veu des enfans, essayans

de renger à certain nombre, vne masse d'argent vif: plus ils le

pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy,

plus ils irritent la liberté de ce genereux metal: il fuit à leur art,

et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C'est de

mesme; car en subdiuisant ces subtilitez, on apprend aux hommes

d'accroistre les doubtes: on nous met en train, d'estendre et diuersifier

les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les

questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde,

en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus

elle est esmiée et profondement remuée. _Difficultatem facit doctrina._

Nous doutions sur Vlpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus.

Il falloit effacer la trace de cette diuersité innumerable d'opinions:

non point s'en parer, et en entester la posterité. Ie ne sçay

qu'en dire: mais il se sent par experience, que tant d'interpretations

dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour être

entendu; s'il ne l'a peu, moins le fera vn moins habille: et vn

tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouurons la

matiere, et l'espandons en la destrempant. D'vn subiect nous en

faisons mille: et retombons en multipliant et subdiuisant, à l'infinité

des atomes d'Epicurus. Iamais deux hommes ne iugerent pareillement

de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions

semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais

en mesme homme, à diuerses heures. Ordinairement ie trouue à

doubter, en ce que le commentaire n'a daigné toucher. Ie bronche

plus volontiers en païs plat: comme certains cheuaux, que ie cognois,

qui choppent plus souuent en chemin vny. Qui ne diroit

que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne

se voit aucun liure, soit humain, soit diuin, sur qui le monde s'embesongne,

duquel l'interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme

commentaire, le renuoye à son suiuant, plus espineux, et

plus scabreux, que le premier ne l'auoit trouué. Quand est-il conuenu

entre nous, ce liure en a assez, il n'y a meshuy plus que dire?

Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis

docteurs, infinis arrests, et à autant d'interpretations. Trouuons

nous pourtant quelque fin au besoin d'interpreter? s'y voit-il

quelque progrez et aduancement vers la tranquillité? nous faut-il

moins d'aduocats et de iuges, que lors que cette masse de droict,

estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons

et enseuelissons l'intelligence. Nous ne la descouurons plus,

qu'à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent

la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter

et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s'empestrant,

en sa besongne: comme nos vers à soye, et s'y estouffe. _Mus

in pice._ Il pense remarquer de loing, ie ne sçay quelle apparence

de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu'il y court, tant de

difficultez luy trauersent la voye, d'empeschemens et de nouuelles

questes, qu'elles l'esgarent et l'enyurent. Non guere autrement,

qu'il aduint aux chiens d'Esope, lesquels descouurans quelque apparence

de corps mort flotter en mer, et ne le pouuans approcher,

entreprindrent de boire cette eau, d'asseicher le passage, et s'y estoufferent.

A quoy se rencontre, ce qu'vn Crates disoit des escrits

de Heraclitus, qu'ils auoient besoin d'vn lecteur bon nageur, afin

que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l'engloutist et suffoquast.

Ce n'est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict

contenter de ce que d'autres, ou que nous-mesmes auons trouué en

cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s'en contentera

pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes,

et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions.

Nostre fin est en l'autre monde. C'est signe de racourcissement

d'esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit

genereux, ne s'arreste en soy. Il pretend tousiours, et va outre ses

forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S'il ne s'auance, et ne

se presse, et ne s'accule, et ne se choque et tourneuire, il n'est vif

qu'à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment,

c'est admiration, chasse, ambiguité. Ce que declaroit assez

Apollo, parlant tousiours à nous doublement, obscurement et obliquement:

ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant.

C'est vn mouuement irregulier, perpetuel, sans patron et

sans but. Ses inuentions s'eschauffent, se suiuent, et s'entreproduisent

l'vne l'autre.

_Ainsi voit-on en vn ruisseau coulant,

Sans fin l'vne eau, apres l'autre roulant,

Et tout de rang, d'vn eternel conduict;

L'vne suit l'autre, et l'vne l'autre fuit.

Par cette-cy, celle-là est poussée,

Et cette-cy, par l'autre est deuancée:

Tousiours l'eau va dans l'eau, et tousiours est ce

Mesme ruisseau, et tousiours eau diuerse._

Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu'à interpreter

les choses: et plus de liures sur les liures, que sur autre

subiect. Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de

commentaires: d'autheurs, il en est grand cherté. Le principal et

plus fameux sçauoir de nos siecles, est-ce pas sçauoir entendre les

sçauants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes?

Nos opinions s'entent les vnes sur les autres. La premiere sert de

tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de

degré en degré. Et aduient de là, que le plus haut monté, a souuent

plus d'honneur, que de merite. Car il n'est monté que d'vn grain,

sur les espaules du penultime. Combien souuent, et sottement

à l'auanture, ay-ie estendu mon liure à parler de soy? Sottement,

quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu'il me deuoit souuenir,

de ce que ie dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces œillades

si frequentes à leurs ouurages, tesmoignent que le cœur leur

frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes, desdaigneux

dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries,

d'vne faueur maternelle. Suiuant Aristote, à qui, et se priser et

se mespriser, naissent souuent de pareil air d'arrogance. Car mon

excuse: Que ie doy auoir en cela plus de liberté que les autres,

d'autant qu'à poinct nommé, i'escry de moy, et de mes escrits,

comme de mes autres actions: que mon theme se renuerse en soy:

ie ne sçay, si chacun la prendra. I'ay veu en Allemagne, que

Luther a laissé autant de diuisions et d'altercations, sur le doubte

de ses opinions, et plus, qu'il n'en esmeut sur les escritures sainctes.

Nostre contestation est verbale. Ie demande que c'est que nature,

volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles,

et se paye de mesme. Vne pierre c'est vn corps: mais qui presseroit:

Et corps qu'est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de

suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On

eschange vn mot pour vn autre mot, et souuent plus incogneu. Ie

sçay mieux que c'est qu'homme, que ie ne sçay que c'est animal,

ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à vn doute, ils m'en donnent

trois. C'est la teste d'Hydra. Socrates demandoit à Memnon,

que c'estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d'homme et de

femme, de magistrat et d'homme priué, d'enfant et de vieillart.

Voicy qui va bien, s'escria Socrates: nous estions en cherche d'vne

vertu, tu nous en apporte vn exaim. Nous communiquons vne question,

on nous en redonne vne ruchée. Comme nul euenement et

nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe

l'vne de l'autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos

faces n'estoient semblables, on ne sçauroit discerner l'homme de la

beste: si elles n'estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner

l'homme de l'homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude.

Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l'experience,

est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois

les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s'assortissent

ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation

destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques,

qui regardent le deuoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles

à dresser: comme nous voyons qu'elles sont: ce n'est pas

merueille, si celles qui gouuernent tant de particuliers, le sont

d'auantage. Considerez la forme de cette iustice qui nous regit;

c'est vn vray tesmoignage de l'humaine imbecillité: tant il y a de

contradiction et d'erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur

en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l'entre-deux

s'y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes,

du corps mesmes et essence de la iustice. Des païsans, viennent

de m'aduertir en haste, qu'ils ont laissé presentement en vne

forest qui est à moy, vn homme meurtry de cent coups, qui respire

encores, et qui leur a demandé de l'eau par pitié, et du secours

pour le sousleuer. Disent qu'ils n'ont osé l'approcher, et s'en sont

fuis, de peur que les gens de la iustice ne les y attrapassent: et

comme il se faict de ceux qu'on rencontre pres d'vn homme tué, ils

n'eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne:

n'ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence.

Que leur eussé-ie dict? Il est certain, que cet office d'humanité, les

eust mis en peine. Combien auons nous descouuert d'innocens

auoir esté punis: ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y

a-il eu, que nous n'auons pas descouuert? Cecy est aduenu de mon

temps. Certains sont condamnez à la mort pour vn homicide; l'arrest

sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct,

les iuges sont aduertis par les officiers d'vne cour subalterne, voisine,

qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels aduoüent disertement

cet homicide, et apportent à tout ce faict, vne lumiere indubitable.

On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer

l'execution de l'arrest donné contre les premiers. On considere la

nouuelleté de l'exemple, et sa consequence, pour accrocher les

iugemens: Que la condemnation est iuridiquement passée; les iuges

priuez de repentance. Somme, ces pauures diables sont consacrez

aux formules de la iustice. Philippus, ou quelque autre, prouueut

à vn pareil inconuenient, en cette maniere. Il auoit condamné

en grosses amendes, vn homme enuers vn autre, par vn iugement

resolu. La verité se descouurant quelque temps apres, il se trouua

qu'il auoit iniquement iugé. D'vn costé estoit la raison de la cause:

de l'autre costé la raison des formes iudiciaires. Il satisfit aucunement

à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant

de sa bourse, l'interest du condamné. Mais il auoit affaire

à vn accident reparable; les miens furent pendus irreparablement.

Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le

crime? Tout cecy me faict souuenir de ces anciennes opinions:

Qu'il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros;

et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice

és grandes: Que l'humaine iustice est formée au modelle de la medecine,

selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste.

Et de ce que tiennent les Stoïciens, que Nature mesme procede

contre iustice, en la plus-part de ses ouurages. Et de ce que

tiennent les Cyrenaïques, qu'il n'y a rien iuste de soy: que les coustumes

et loix forment la iustice. Et les Theodoriens, qui trouuent

iuste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s'il

cognoist qu'elle luy soit profitable. Il n'y a remede. I'en suis là,

comme Alcibiades, que ie ne me representeray iamais, que ie

puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma

vie, depende de l'industrie et soing de mon procureur, plus que

de mon innocence. Ie me hazarderois à vne telle iustice, qui me

recogneust du bien faict, comme du mal faict: où i'eusse autant à

esperer, qu'à craindre. L'indemnité n'est pas monnoye suffisante,

à vn homme qui faict mieux, que de ne faillir point. Nostre iustice

ne nous presente que l'vne de ses mains; et encore la gauche.

Quiconque il soit, il en sort auecques perte. En la Chine, duquel

royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des

nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d'excellence:

et duquel l'histoire m'apprend, combien le monde est plus

ample et plus diuers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons:

les officiers deputez par le Prince, pour visiter l'estat de ses prouinces,

comme ils punissent ceux, qui maluersent en leur charge, ils

remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s'y sont bien portez

outre la commune sorte, et outre la necessité de leur deuoir: on

s'y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir:

ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené.

Nul iuge n'a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme iuge, pour

quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou

ciuile. Nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m'y promener.

L'imagination m'en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante.

Ie suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l'accez

de quelque coin des Indes, i'en viurois aucunement plus mal à

mon aise. Et tant que ie trouueray terre, ou air ouuert ailleurs, ie

ne croupiray en lieu, où il me faille cacher. Mon Dieu, que mal

pourroy-ie souffrir la condition, où ie vois tant de gens, clouez à

vn quartier de ce royaume, priuez de l'entrée des villes principales,

et des courts, et de l'vsage des chemins publics, pour auoir querellé

nos loix. Si celles que ie sers, me menassoient seulement le bout

du doigt, ie m'en irois incontinent en trouuer d'autres, où que ce

fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres ciuiles où nous sommes,

s'employe à ce, qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et

venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu'elles

sont iustes, mais par ce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique

de leur authorité: elles n'en ont point d'autre. Qui bien leur

sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des

gens, qui en haine d'equalité ont faute d'equité. Mais tousiours par

des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n'est rien si lourdement,

et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque

leur obeit par ce qu'elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement

par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement

la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption,

qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement

est si trouble, et inconstant, qu'il excuse aucunement, et la

desobeissance, et le vice de l'interpretation, de l'administration, et

de l'obseruation. Quel que soit donq le fruict que nous pouuons

auoir de l'experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution,

celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons

si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui

nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce

qu'il nous faut. Ie m'estudie plus qu'autre subiect. C'est ma metaphysique,

c'est ma physique.

_Qua Deus hanc mundi temperet arte domum:

Qua venit exoriens, qua deficit, vnde coactis

Cornibus in plenum menstrua luna redit:

Vnde salo superant venti, quid flamine captet

Eurus, et in nubes vnde perennis aqua:

Sit ventura dies mundi quæ subruat arces,

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 42 / 80 题