CHAPITRE XXXVII.

_De la ressemblance des enfans aux peres._

CE fagotage de tant de diuerses pieces, se faict en cette condition,

que ie n'y mets la main, que lors qu'vne trop lasche oysiueté me

presse, et non ailleurs que chez moy. Ainsin il s'est basty à diuerses

poses et interualles, comme les occasions me detiennent ailleurs

par fois plusieurs moys. Au demeurant, ie ne corrige point mes

premieres imaginations par les secondes, ouy à l'auenture quelque

mot: mais pour diuersifier, non pour oster. Ie veux representer le

progrez de mes humeurs, et qu'on voye chasque piece en sa naissance.

Ie prendrois plaisir d'auoir commencé plustost, et à recognoistre

le train de mes mutations. Vn valet qui me seruoit à les

escrire soubs moy, pensa faire vn grand butin de m'en desrober

plusieurs pieces choisies à sa poste. Cela me console, qu'il n'y fera

pas plus de gain, que i'y ay fait de perte. Ie me suis enuieilly

de sept ou huict ans depuis que ie commençay. Ce n'a pas esté

sans quelque nouuel acquest. I'y ay pratiqué la colique, par la liberalité

des ans: leur commerce et longue conuersation, ne se

passe aysément sans quelque tel fruit. Ie voudroy bien, de plusieurs

autres presens, qu'ils ont à faire, à ceux qui les hantent long

temps, qu'ils en eussent choisi quelqu'vn qui m'eust esté plus acceptable:

car ils ne m'en eussent sçeu faire, que i'eusse en plus

grande horreur, des mon enfance. C'estoit à poinct nommé, de

tous les accidens de la vieillesse, celuy que ie craignois le plus.

I'auoy pensé mainte-fois à part moy, que i'alloy trop auant: et

qu'à faire vn si long chemin, ie ne faudroy pas de m'engager en

fin, en quelque malplaisant rencontre. Ie sentois et protestois assez,

qu'il estoit heure de partir, et qu'il falloit trencher la vie dans le

vif, et dans le sein, suyuant la regle des chirurgiens, quand ils ont

à coupper quelque membre. Qu'à celuy, qui ne la rendoit à temps,

Nature auoit accoustumé de faire payer de bien rudes vsures. Il s'en

faloit tant, que i'en fusse prest lors, qu'en dix-huict mois ou enuiron

qu'il y a que ie suis en ce malplaisant estat, i'ay desia appris à

m'y accommoder. I'entre desia en composition de ce viure coliqueux:

i'y trouue dequoy me consoler, et dequoy esperer. Tant

les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu'il n'est si

rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conseruer. Oyez Mæcenas.

_Debilem facito manu,

Debilem pede, coxa,

Lubricos quate dentes:

Vita dum superest, bene est._

Et couuroit Tamburlan d'vne sotte humanité, la cruauté fantastique

qu'il exerçoit contre les ladres, en faisant mettre à mort autant

qu'il en venoit à sa coignoissance, pour, disoit-il, les deliurer de la

vie qu'ils viuoient si penible. Car il n'y auoit nul d'eux, qui n'eust

mieux aymé estre trois fois ladre, que de n'estre pas. Et Antisthenes

le Stoïcien, estant fort malade, et s'escriant: Qui me deliurera

de ces maux? Diogenes, qui l'estoit venu veoir, luy presentant

vn couteau: Cestuy-cy, si tu veux, bien tost: Ie ne dy pas de

la vie, repliqua il, ie dy des maux. Les souffrances qui me touchent

simplement par l'ame, m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font

la pluspart des autres hommes: partie par iugement: car le monde

estime plusieurs choses horribles, ou euitables au prix de la vie,

qui me sont à peu pres indifferentes: partie, par vne complexion

stupide et insensible, que i'ay aux accidents qui ne donnent à moy

de droit fil: laquelle complexion i'estime l'vne des meilleures pieces

de ma naturelle condition. Mais les souffrances vrayment essentielles

et corporelles, ie les gouste bien vifuement. Si est-ce pourtant, que

les preuoyant autrefois d'vne veuë foible, delicate, et amollie par la

iouyssance de cette longue et heureuse santé et repos, que Dieu m'a

presté, la meilleure part de mon aage: ie les auoy couceuës par

imagination, si insupportables, qu'à la verité i'en auois plus de

peur, que ie n'y ay trouué de mal. Par où i'augmente tousiours

cette creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme

nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu'elles n'y

seruent. Ie suis aux prises auec la pire de toutes les maladies,

la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus

irremediable. I'en ay desia essayé cinq ou six bien longs accez et

penibles: toutesfois ou ie me flatte, ou encores y a-t-il en cet estat,

dequoy se soustenir, à qui a l'ame deschargée de la crainte de la

mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences,

dequoy la medecine nous enteste. Mais l'effect mesme de la douleur,

n'a pas cette aigreur si aspre et si poignante, qu'vn homme

rassis en doiue entrer en rage et en desespoir. I'ay aumoins ce

profit de la cholique, que ce que ie n'auoy encore peu sur moy,

pour me concilier du tout, et m'accointer à la mort, elle le parfera:

car d'autant plus elle me pressera, et importunera, d'autant

moins me sera la mort à craindre. I'auoy desia gaigné cela, de ne

tenir à la vie, que par la vie seulement: elle desnouëra encore cette

intelligence. Et Dieu vueille qu'en fin, si son aspreté vient à surmonter

mes forces, elle ne me reiette à l'autre extremité non

moins vitieuse, d'aymer et desirer mourir.

_Summum nec metuas diem, nec optes._

Ce sont deux passions à craindre, mais l'vne a son remede bien

plus prest que l'autre. Au demeurant, i'ay tousiours trouué ce

precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne

contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance

des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif, et

les effects, se va elle amusant à ces apparences externes? Qu'elle

laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant

d'estat de nos gestes. Qu'elle condone hardiment au mal, cette lascheté

voyelle, si elle n'est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses

pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations,

pallissements, que Nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu

que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu'elle

se contente. Qu'importe que nous tordions nos bras, pourueu que

nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non

pour autruy, pour estre, non pour sembler. Qu'elle s'arreste à

gouuerner nostre entendement, qu'elle a pris à instruire. Qu'aux

efforts de la cholique, elle maintienne l'ame capable de se recognoistre,

de suyure son train accoustumé: combatant la douleur et

la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds: esmeuë

et eschauffée du combat, non abatue et renuersée: capable d'entretien

et d'autre occupation, iusques à certaine mesure. En accidents

si extremes, c'est cruauté de requerir de nous vne démarche

si composée. Si nous auons beau ieu, c'est peu que nous ayons

mauuaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le

face; si l'agitation luy plaist, qu'il se tourneboule et tracasse à sa

fantasie: s'il luy semble que le mal s'euapore aucunement (comme

aucuns medecins disent que cela aide à la deliurance des femmes

enceintes) pour pousser hors la voix auec plus grande violence: ou

s'il en amuse son tourment, qu'il crie tout à faict. Ne commandons

point à cette voix, qu'elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne

pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais

il le luy conseille. _Pugiles etiam quum feriunt, in iactandis cæstibus

ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque

plaga vehementior._ Nous auons assez de travail du mal, sans

nous trauailler à ces regles superflues. Ce que ie dis pour excuser

ceux, qu'on voit ordinairement se tempester, aux secousses et

assaux de cette maladie: car pour moy, ie l'ay passée iusques à

cette heure auec vn peu meilleure contenance et me contente de

gemir sans brailler. Non pourtant que ie me mette en peine, pour

maintenir cette decence exterieure: car ie fay peu de compte d'vn

tel aduantage. Ie preste en cela au mal autant qu'il veut: mais ou

mes douleurs ne sont pas si excessiues, ou i'y apporte plus de fermeté

que le commun. Ie me plains, Ie me despite, quand les aigres

pointures me pressent, mais ie n'en viens point au desespoir, comme

celuy là:

_Eiulatu, questu, gemitu, fremitibus

Resonando multum flebiles voces refert._

Ie me taste au plus espais du mal: et ay tousiours trouué que i'estoy

capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu'en

vne autre heure, mais non si constamment: la douleur me troublant

et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les

assistans m'espargnent, i'essaye souuent mes forces et leur entame

moy-mesme des propos les plus esloignez de mon estat. Ie puis

tout par vn soudain effort: mais ostez en la durée. O que n'ay ie la

faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser vne garse,

trouua qu'il s'estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! Les

miennes me desgarsent estrangement. Aux interualles de cette douleur

excessiue lors que mes vreteres languissent sans me ronger, ie

me remets soudain en ma forme ordinaire: d'autant que mon ame

ne prend autre alarme, que la sensible et corporelle. Ce que ie doy

certainement au soing que i'ay eu à me preparer par discours à tels

accidens:

_Laborum

Nulla mihi noua nunc facies inopináque surgit;

Omnia præcepi, atque animo mecum antè peregi._

Ie suis essayé pourtant vn peu bien rudement pour vn apprenti, et

d'vn changement bien soudain et bien rude: estant cheu tout

à coup, d'vne tres-douce condition de vie, et tres-heureuse, à la

plus douloureuse, et penible, qui se puisse imaginer. Car outre ce

que c'est vne maladie bien fort à craindre d'elle mesme, elle fait

en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu'elle

n'a accoustumé. Les accés me reprennent si souuent, que ie ne sens

quasi plus d'entiere santé: ie maintien toutesfois, iusques à cette

heure, mon esprit en telle assiette, que pourueu que i'y puisse apporter

de la constance, ie me treuue en assez meilleure condition

de vie, que mille autres, qui n'ont ny fiéure, ny mal, que celuy qu'ils

se donnent eux mesmes, par la faute de leurs discours. Il est

certaine façon d'humilité subtile, qui naist de la presomption:

comme ceste-cy: Que nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs

choses, et sommes si courtois d'auoüer, qu'il y ait és ouurages

de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles,

et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les

moyens et les causes. Par cette honneste et conscientieuse declaration,

nous esperons gaigner qu'on nous croira aussi de celles, que

nous dirons, entendre. Nous n'auons que faire d'aller trier des miracles

et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les

choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si

incomprehensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles.

Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, dequoy

nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la

forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations

de nos peres? Cette goutte d'eau, où loge elle ce nombre infiny

de formes? et comme portent elles ces ressemblances, d'vn progrez

si temeraire et si desreglé, que l'arriere fils respondra à son bisayeul,

le nepueu à l'oncle? En la famille de Lepidus à Rome, il y

en a eu trois, non de suite, mais par interualles, qui nasquirent vn

mesme œuil couuert de cartilage. A Thebes il y auoit vne race qui

portoit dés le ventre de la mere, la forme d'vn fer de lance, et qui

ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dit qu'en certaine nation,

où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à

leurs peres, par la ressemblance. Il est à croire que ie dois à mon

pere cette qualité pierreuse: car il mourut merueilleusement affligé

d'vne grosse pierre, qu'il auoit en la vessie. Il ne s'apperceut de son

mal, que le soixante septiesme an de son aage: et auant cela il

n'en auoit eu aucune menasse ou ressentiment, aux reins, aux costez,

ny ailleurs: et auoit vescu iusques lors, en vne heureuse santé,

et bien peu subiette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal,

trainant vne fin de vie bien douloureuse. I'estoy nay vingt cinq ans

et plus, auant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat,

le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couuoit

tant de temps, la propension à ce defaut? Et lors qu'il estoit si

loing du mal, cette legere piece de sa substance, dequoy il me bastit,

comment en portoit elle pour sa part, vne si grande impression?

Et comment encore si couuerte, que quarante cinq ans apres,

i'aye commencé à m'en ressentir? seul iusques à cette heure, entre

tant de freres, et de sœurs, et tous d'vne mere. Qui m'esclaircira de

ce progrez, ie le croiray d'autant d'autres miracles qu'il voudra:

pourueu que, comme ils font, il ne me donne en payement, vne

doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n'est la chose

mesme. Que les medecins excusent vn peu ma liberté: car par

cette mesme infusion et insinuation fatale, i'ay receu la haine et le

mespris de leur doctrine. Cette antipathie, que i'ay à leur art, m'est

hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul

soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans auoir

gousté aucune sorte de medecine. Et entre eux, tout ce qui n'estoit

de l'vsage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme

par exemples et experience: aussi fait mon opinion. Voyla pas vne

bien expresse experience, et bien aduantageuse? Ie ne sçay s'ils

m'en trouueront trois en leurs registres, nais, nourris, et trespassez,

en mesme fouïer, mesme toict, ayans autant vescu par leur

conduite. Il faut qu'ils m'aduoüent en cela, que si ce n'est la raison,

aumoins que la Fortune est de mon party: or chez les medecins,

Fortune vaut bien mieux que la raison. Qu'ils ne me prennent point

à cette heure à leur aduantage, qu'ils ne me menassent point,

atterré comme ie suis: ce seroit supercherie. Aussi à dire la verité,

i'ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore

qu'ils s'arrestent là. Les choses humaines n'ont pas tant de constance:

il y a deux cens ans, il ne s'en faut que dix-huict, que cet

essay nous dure: car le premier nasquit l'an mil quatre cens deux.

C'est vrayment bien raison, que cette experience commence à nous

faillir. Qu'ils ne me reprochent point les maux, qui me tiennent

asteure à la gorge: d'auoir vescu sain quarante sept ans pour ma

part, n'est-ce pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle

est des plus longues. Mes ancestres auoient la medecine à contre-cœur

par quelque inclination occulte et naturelle, car la veuë

mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le Seigneur de

Gauiac mon oncle paternel, homme d'Eglise, maladif dés sa naissance,

et qui fit toutesfois durer cette vie debile, iusques à soixante

sept ans, estant tombé autrefois en vne grosse et vehemente fiéure

continue, il fut ordonné par les medecins, qu'on luy declaireroit,

s'il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souuent

est empeschement) qu'il estoit infailliblement mort. Ce bon homme,

tout effrayé comme il fut de cette horrible sentence: Si, respondit-il,

ie suis donq mort: mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique.

Le dernier des freres, ils estoyent quatre, Sieur de Bussaguet,

et de bien loing le dernier, se soubmit seul, à cet art: pour

le commerce, ce croy-ie, qu'il auoit auec les autres arts: car il

estoit conseiller en la cour de parlement: et luy succeda si mal,

qu'estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant

long temps auant les autres, sauf vn, le Sieur de Sainct Michel.

Il est possible que i'ay receu d'eux cette dyspathie naturelle

à la medecine: mais s'il n'y eust eu que cette consideration, i'eusse

essayé de la forcer. Car toutes ces conditions, qui naissent en nous

sans raison, elles sont vitieuses: c'est vne espece de maladie qu'il

faut combattre. Il peult estre, que i'y auois cette propension, mais

ie l'ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m'en ont estably

l'opinion que i'en ay. Car ie hay aussi cette consideration de refuser

la medecine pour l'aigreur de son goust. Ce ne seroit aysément

mon humeur, qui trouue la santé digne d'estre r'achetée, par tous

les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyuant

Epicurus, les voluptez me semblent à euiter, si elles tirent à leurs

suittes des douleurs plus grandes: et les douleurs à rechercher,

qui tirent à leur suitte des voluptez plus grandes. C'est vne pretieuse

chose, que la santé: et la seule qui merite à la verité qu'on

y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens,

mais encore la vie à sa poursuite: d'autant que sans elle, la vie

nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et

la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent. Et aux plus

fermes et tendus discours, que la philosophie nous veuille imprimer

au contraire, nous n'auons qu'à opposer l'image de Platon,

estant frappé du haut mal, ou d'vne apoplexie: et en cette presupposition

le deffier d'appeller à son secours les riches facultez de

son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire

pour moy ny aspre, ny chere. Mais i'ay quelques autres apparences,

qui me font estrangement deffier de toute cette marchandise. Ie ne

dy pas qu'il n'y en puisse auoir quelque art: qu'il n'y ait parmy

tant d'ouurages de Nature, des choses propres à la conseruation de

nostre santé, cela est certain. I'entends bien, qu'il y a quelque simple

qui humecte, quelque autre qui asseche: ie sçay par experience,

et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles

du sené laschent le ventre: ie sçay plusieurs telles experiences:

comme ie sçay que le mouton me nourrit, et que le vin m'eschauffe.

Et disoit Solon, que le manger estoit, comme les autres drogues,

vne medecine contre la maladie de la faim. Ie ne desaduouë pas

l'vsage, que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et

vberté de Nature, et de son application à nostre besoing. Ie vois

bien que les brochets, et les arondes se trouuent bien d'elle. Ie me

deffie des inuentions de nostre esprit: de nostre science et art: en

faueur duquel nous l'auons abandonnée, et ses regles: et auquel

nous ne sçauons tenir moderation, ny limite. Comme nous appellons

iustice, le pastissage des premieres loix qui nous tombent en

main, et leur dispensation et pratique, tres inepte souuent et tres

inique. Et comme ceux, qui s'en moquent, et qui l'accusent, n'entendent

pas pourtant iniurier cette noble vertu: ains condamner

seulement l'abus et profanation de ce sacré titre. De mesme, en la

medecine, i'honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse,

si vtile au genre humain: mais ce qu'il designe entre nous,

ie ne l'honore, ny l'estime. En premier lieu l'experience me le

fait craindre: car de ce que i'ay de cognoissance, ie ne voy nulle

race de gens si tost malade, et si tard guerie, que celle qui est

soubs la iurisdiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée

et corrompue, par la contrainte des regimes. Les medecins ne se

contentent point d'auoir la maladie en gouuernement, ils rendent

la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aucune saison

eschapper leur authorité. D'vne santé constante et entiere, n'en

tirent ils pas l'argument d'vne grande maladie future? I'ay esté

assez souuent malade: i'ay trouué sans leurs secours, mes maladies

aussi douces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les

sortes) et aussi courtes, qu'à nul autre: et si n'y ay point meslé

l'amertume de leurs ordonnances. La santé, ie l'ay libre et entiere,

sans regle, et sans autre discipline, que de ma coustume et de mon

plaisir. Tout lieu m'est bon à m'arrester: car il ne me faut autres

commoditez estant malade, que celles qu'il me faut estant sain. Ie

ne me passionne point d'estre sans medecin, sans apotiquaire, et

sans secours: dequoy i'en voy la plus part plus affligez que du

mal. Quoy? eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée

en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effect de

leur science? Il n'est nation qui n'ait esté plusieurs siecles sans la

medecine: et les premiers siecles, c'est à dire les meilleurs et les

plus heureux: et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas encores

à cette heure. Infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on

vit et plus sainement, et plus longuement, qu'on ne fait icy: et

parmy nous, le commun peuple s'en passe heureusement. Les Romains

auoyent esté six cens ans, auant que de la receuoir: mais

apres l'auoir essayée, ils la chasserent de leur ville, par l'entremise

de Caton le Censeur, qui montra combien aysément il s'en pouuoit

passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans: et faict viure sa

femme iusqu'à l'extreme vieillesse, non pas sans medecine: mais

ouy bien sans medecin: car toute chose qui se trouue salubre à

nostre vie, se peut nommer medecine. Il entretenoit, ce dit Plutarque,

sa famille en santé, par l'vsage, ce me semble, du lieure.

Comme les Arcades, dit Pline, guerissent toutes maladies auec du

laict de vache. Et les Lybiens, dit Herodote, iouyssent populairement

d'vne rare santé, par cette coustume qu'ils ont: apres que

leurs enfants ont atteint quatre ans, de leur causterizer et brusler

les veines du chef et des temples: par où ils coupent chemin pour

leur vie, à toute defluxion de rheume. Et les gens de village de ce

pays, à tous accidens n'employent que du vin le plus fort qu'ils

peuuent, meslé à force safran et espice: tout cela auec vne fortune

pareille. Et à dire vray, de toute cette diuersité et confusion

d'ordonnances, quelle autre fin et effect apres tout y a il, que de

vuider le ventre? ce que mille simples domestiques peuuent faire.

Et si ne sçay si c'est si vtilement qu'ils disent: et si nostre nature

n'a point besoing de la residence de ses excremens, iusques à certaine

mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conseruation. Vous

voyez souuent des hommes sains, tomber en vomissemens, ou flux

de ventre par accident estranger, et faire vn grand vuidange d'excremens

sans besoin aucun precedent, et sans aucune vtilité

suyuante, voire auec empirement et dommage. C'est du grand Platon,

que i'apprins n'agueres, que de trois sortes de mouuements,

qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations:

que nul homme, s'il n'est fol, ne doit entreprendre, qu'à

l'extreme necessité. On va troublant et esueillant le mal par oppositions

contraires. Il faut que ce soit la forme de viure, qui doucement

l'allanguisse et reconduise à sa fin. Les violentes harpades

de la drogue et du mal, sont tousiours à nostre perte, puis que la

querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est vn secours infiable:

de sa nature ennemy à nostre santé, et qui n'a accez en

nostre estat que par le trouble. Laissons vn peu faire. L'ordre qui

pouruoid aux puces et aux taulpes, pouruoid aussi aux hommes,

qui ont la patience pareille, à se laisser gouuerner, que les puces

et les taulpes. Nous auons beau crier bihore: c'est bien pour nous

enroüer, mais non pour l'auancer. C'est vn ordre superbe et impiteux.

Nostre crainte, nostre desespoir, le desgouste et retarde de

nostre ayde, au lieu de l'y conuier. Il doibt au mal son cours,

comme à la santé. De se laisser corrompre en faueur de l'vn, au

preiudice des droits de l'autre, il ne le fera pas: il tomberoit

en desordre. Suyuons de par Dieu, suyuons. Il meine ceux qui

suyuent: ceux qui ne le suyuent pas, il les entraine, et leur rage,

et leur medecine ensemble. Faittes ordonner vne purgation à vostre

ceruelle. Elle y sera mieux employée, qu'à vostre estomach. On

demandoit à vn Lacedemonien, qui l'auoit fait viure sain si long

temps: L'ignorance de la medecine, respondit-il. Et Adrian l'Empereur

crioit sans cesse en mourant, que la presse des medecins

l'auoit tué. Vn mauuais luicteur se fit medecin: Courage, luy dit

Diogenes, tu as raison, tu mettras à cette heure en terre ceux qui

t'y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le

soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute. Et outre

cela, ils ont vne façon bien auantageuse, à se seruir de toutes sortes

d'euenemens: car ce que la Fortune, ce que la Nature, ou

quelque autre cause estrangere, desquelles le nombre est infini,

produit en nous de bon et de salutaire, c'est le priuilege de la medecine

de se l'attribuer. Tous les heureux succez qui arriuent au

patient, qui est soubs son regime, c'est d'elle qu'il les tient. Les

occasions qui m'ont guery moy, et qui guerissent mille autres, qui

n'appellent point les medecins à leurs secours, ils les vsurpent en

leurs subiects. Et quant aux mauuais accidens, ou ils les desaduoüent

tout à fait, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons

si vaines, qu'ils n'ont garde de faillir d'en trouuer tousiours

assez bon nombre de telles: Il a descouuert son bras, il a ouy le

bruit d'vn coche:

_Rhedarum transitus arcto

Vicorum inflexu:_

on a entrouuert sa fenestre, il s'est couché sur le costé gauche, ou

passé par sa teste quelque pensement penible. Somme vne parolle,

vn songe, vne œuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger

de faute. Ou, s'il leur plaist, ils se seruent encore de cet

empirement, et en font leurs affaires, par cet autre moyen qui ne

leur peut iamais faillir: c'est de nous payer lors que la maladie se

trouue reschaufee par leurs applications, de l'asseurance qu'ils

nous donnent, qu'elle seroit bien autrement empirée sans leurs

remedes. Celuy qu'ils ont ietté d'vn morfondement en vne fieure

quotidienne, il eust eu sans eux, la continue. Ils n'ont garde de

faire mal leurs besongnes, puis que le dommage leur reuient à

profit. Vrayement ils ont raison de requerir du malade, vne application

de creance fauorable: il faut qu'elle le soit à la verité en

bon escient, et bien souple, pour s'appliquer à des imaginations si

mal aisées à croire. Platon disoit bien à propos, qu'il n'appartenoit

qu'aux medecins de mentir en toute liberté, puis que nostre salut

despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses. Æsope autheur

de tres-rare excellence, et duquel peu de gens descouurent

toutes les graces, est plaisant à nous representer cette authorité

tyrannique, qu'ils vsurpent sur ces pauures ames affoiblies et abatuës

par le mal, et la crainte: car il conte, qu'un malade estant

interrogé par son medecin, quelle operation il sentoit des medicamens,

qu'il luy auoit donnez: I'ay fort sué, respondit-il. Cela est

bon, dit le medecin. Vne autre fois il luy demanda encore, comme

il s'estoit porté depuis: I'ay eu vn froid extreme, fit-il, et si ay fort

tremblé. Cela est bon, suyuit le medecin: à la troisieme fois, il luy

demanda de rechef, comment il se portoit: Ie me sens, dit-il,

enfler et bouffir comme d'hydropisie. Voyla qui va bien, adiousta

le medecin. L'vn de ses domestiques venant apres à s'enquerir à

luy de son estat: Certes mon amy, respond-il, à force de bien

estre, ie me meurs. Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par

laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers

iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez,

c'estoit aux siens propres. Car quelle raison y a-il, qu'Æsculapius

leur patron ait esté frappé du foudre, pour auoir r'amené

Hypolitus de mort à vie,

_Nam Pater omnipotens aliquem indignatus ab vmbris

Mortalem infernis, ad lumina surgere vitæ,

Ipse repertorem medicinæ talis et artis,

Fulmine Phœbigenam Stygias detrusit ad vndas:_

et ses suyuans soyent absous, qui enuoyent tant d'ames de la vie à

la mort? Vn medecin vantoit à Nicoclés, son art estre de grande

auctorité: Vrayement c'est mon, dit Nicoclés, qui peut impunement

tuer tant de gens. Au demeurant, si i'eusse esté de leur

conseil, i'eusse rendu ma discipline plus sacrée et mysterieuse: ils

auoyent assez bien commencé, mais ils n'ont pas acheué de mesme.

C'estoit vn bon commencement, d'auoir fait des dieux et des dæmons

autheurs de leur science, d'auoir pris vn langage à part, vne escriture

à part. Quoy qu'en sente la philosophie, que c'est folie de

conseiller vn homme pour son profit, par maniere non intelligible:

_Vt sî quis medicus imperet vt sumat_

_Terrigenam, herbigradam, domiportam, sanguine cassam._

C'estoit vne bonne regle en leur art, et qui accompagne toutes les

arts fanatiques, vaines, et supernaturelles, qu'il faut que la foy du

patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect

et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus

ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy,

qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu. Le choix

mesmes de la plus part de leurs drogues est aucunement mysterieux

et diuin. Le pied gauche d'vne tortue, l'vrine d'vn lezart, la fiante

d'vn elephant, le foye d'vne taupe, du sang tiré soubs l'aile droite

d'vn pigeon blanc: et pour nous autres coliqueux (tant ils abusent

desdaigneusement de nostre misere) des crottes de rat puluerisées,

et telles autres singeries, qui ont plus le visage d'vn enchantement

magicien, que de science solide. Ie laisse à part le nombre imper

de leurs pillules: la destination de certains iours et festes de l'année:

la distinction des heures, à cueillir les herbes de leurs ingrediens:

et cette grimace rebarbatiue et prudente, de leur port et

contenance, dequoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly,

veux-ie dire, de ce qu'à ce beau commencement, ils n'ont adiousté

cecy, de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et

secretes: aucun homme profane n'y deuoit auoir accez, non plus

qu'aux secretes ceremonies d'Æsculape. Car il aduient de cette

faute, que leur irresolution, la foiblesse de leurs argumens, diuinations

et fondements, l'aspreté de leurs contestations, pleines de

haine, de ialousie, et de consideration particuliere, venants à estre

descouuertes à vn chacun, il faut estre merueilleusement aueugle,

si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui vid iamais

medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher

ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur

art: et nous font voir qu'ils y considerent plus leur reputation, et

par consequent leur profit, que l'interest de leurs patiens. Celuy là

de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript,

qu'vn seul se mesle de traiter vn malade: car s'il ne fait rien qui

vaille, le reproche à l'art de la medecine, n'en sera pas fort grand

pour la faute d'vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera

grande, s'il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup,

ils descrient à tous les coups le mestier: d'autant qu'il leur aduient

de faire plus souuent mal que bien. Ils se deuoient contenter du

perpetuel desaccord, qui se trouue és opinions des principaux

maistres et autheurs anciens de cette science, lequel n'est cogneu

que des hommes versez aux liures, sans faire voir encore au peuple

les controuerses et inconstances de iugement, qu'ils nourrissent et

continuent entre eux. Voulons nous vn exemple de l'ancien debat

de la medecine? Hierophilus loge la cause originelle des maladies

aux humeurs: Erasistratus, au sang des arteres: Asclepiades, aux

atomes inuisibles s'escoulants en noz pores: Alcmæon, en l'exuperance

ou deffaut des forces corporelles: Diocles, en l'inequalité

des elemens du corps, et en la qualité de l'air, que nous respirons:

Strato, en l'abondance, crudité, et corruption de l'alimant que nous

prenons: Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l'vn de leurs amis,

qu'ils cognoissent mieux que moy, qui s'escrie à ce propos, que la

science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle

qui a charge de nostre conseruation et santé, c'est de mal'heur, la

plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens.

Il n'y a pas grand danger de nous mescomter à la hauteur du soleil,

ou en la fraction de quelque supputation astronomique: mais

icy, où il va de tout nostre estre, ce n'est pas sagesse, de nous

abandonner à la mercy de l'agitation de tant de vents contraires.

Auant la guerre Peloponnesiaque, il n'estoit pas grands nouuelles

de cette science: Hippocrates la mit en credit: tout ce que

cettuy-cy auoit estably, Chrysippus le renuersa: depuis Erasistratus

petit fils d'Aristote, tout ce que Chrysippus en auoit escrit.

Apres ceux-cy, suruindrent les Empiriques, qui prindrent vne voye

toute diuerse des anciens, au maniement de cet art. Quand le credit

de ces derniers commença à s'enuieillir, Herophilus mit en

vsage vne autre sorte de medecine, qu'Asclepiades vint à combattre

et aneantir à son tour. A leur reng gaignerent authorité les opinions

de Themison, et depuis de Musa, et encore apres celles de

Vexius Valens, medecin fameux par l'intelligence qu'il auoit auec

Messalina. L'empire de la medecine tomba du temps de Neron à

Thessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en auoit esté tenu

iusques à luy. La doctrine de cettuy-cy fut abbattue par Crinas de

Marseille, qui apporta de nouueau, de regler toutes les operations

medecinales, aux ephemerides et mouuemens des astres, manger,

dormir, et boire à l'heure qu'il plairoit à la lune et à Mercure. Son

authorité fut bien tost apres supplantée par Charinus, medecin de

cette mesme ville de Marseille. Cettuy-cy combattoit non seulement

la medecine ancienne, mais encore l'vsage des bains chauds, public,

et tant de siecles auparauant accoustumé. Il faisoit baigner

les hommes dans l'eau froide, en hyuer mesme, et plongeoit les

malades dans l'eau naturelle des ruisseaux. Iusques au temps de

Pline aucun Romain n'auoit encore daigné exercer la medecine:

elle se faisoit par des estrangers, et Grecs: comme elle se fait entre

nous François, par des Latineurs. Car comme dit vn tres-grand

medecin, nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons;

non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations,

desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d'esquine,

ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme

recommendation de l'estrangeté, la rareté, et la cherté, qu'ils

façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit

mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d'vne si

longue peregrination et si perilleuse? Depuis ces anciennes mutations

de la medecine, il y en a eu infinies autres iusques à nous; et

le plus souuent mutations entieres et vniuerselles; comme sont

celles que produisent de nostre temps, Paracelse, Fiorauanti et Argenterius:

car ils ne changent pas seulement vne recepte, mais, à

ce qu'on me dit, toute la contexture et police du corps de la medecine,

accusans d'ignorance et de pipperie, ceux qui en ont faict

profession iusques à eux. Ie vous laisse à penser où en est le pauure

patient. Si encor nous estions asseurez, quand ils se mescontent,

qu'il ne nous nuisist pas, s'il ne nous profite; ce seroit

vne bien raisonnable composition, de se hazarder d'acquerir du

bien, sans se mettre en danger de perte. Æsope faict ce comte,

qu'vn qui auoit acheté vn More esclaue, estimant que cette couleur

luy fust venue par accident, et mauuais traictement de son premier

maistre, le fit medeciner de plusieurs bains et breuuages, auec

grand soing: il aduint, que le More n'en amenda aucunement sa

couleur basanee, mais qu'il en perdit entierement sa premiere

santé. Combien de fois nous aduient-il, de voir les medecins imputans

les vns aux autres, la mort de leurs patiens? Il me souuient

d'vne maladie populaire, qui fut aux villes de mon voisinage, il y a

quelques années, mortelle et tres-dangereuse: cet orage estant

passé, qui auoit emporté vn nombre infiny d'hommes; l'vn des plus

fameux medecins de toute la contrée, vint à publier vn liuret, touchant

cette matiere, par lequel il se rauise, de ce qu'ils auoyent

vsé de la saignée, et confesse que c'est l'vne des causes principales

du dommage, qui en estoit aduenu. Dauantage leurs autheurs tiennent,

qu'il n'y a aucune medecine, qui n'ait quelque partie nuisible.

Et si celles mesmes qui nous seruent, nous offencent aucunement,

que doiuent faire celles qu'on nous applique du tout hors de

propos? De moy, quand il n'y auroit autre chose, i'estime qu'à ceux

qui hayssent le goust de la medecine, ce soit vn dangereux effort,

et de preiudice, de l'aller aualler à vne heure si incommode, auec

tant de contre-cœur: et croy que cela essaye merueilleusement le

malade, en vne saison, où il a tant besoin de repos. Outre ce, qu'à

considerer les occasions, surquoy ils fondent ordinairement la

cause de noz maladies, elles sont si legeres et si delicates, que

i'argumente par là, qu'vne bien petite erreur en la dispensation de

leurs drogues, peut nous apporter beaucoup de nuisance. Or si le

mescomte du medecin est dangereux, il nous va bien mal: car il

est bien mal-aisé qu'il n'y retombe souuent: il a besoin de trop de

pieces, considerations, et circonstances, pour affuster iustement

son dessein. Il faut qu'il cognoisse la complexion du malade, sa

temperature, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements

mesmes, et ses imaginations. Il faut qu'il se responde des

circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l'air et

du temps, assiette des planetes, et leurs influances: qu'il sçache en

la maladie les causes, les signes, les affections, les iours critiques:

en la drogue, le poix, la force, le pays, la figure, l'aage, la dispensation:

et faut que toutes ces pieces, il les sçache proportionner et

rapporter l'vne à l'autre, pour en engendrer vne parfaicte symmetrie.

A quoy s'il faut tant soit peu, si de tant de ressorts, il y en a

vn tout seul, qui tire à gauche, en voyla assez pour nous perdre.

Dieu sçait, de quelle difficulté est la cognoissance de la pluspart

de ces parties: car pour exemple, comment trouuera-il le signe

propre de la maladie; chacune estant capable d'vn infiny nombre

de signes? Combien ont ils de debats entr'eux et de doubtes, sur

l'interpretation des vrines? Autrement d'où viendroit cette altercation

continuelle que nous voyons entr'eux sur la cognoissance du

mal? Comment excuserions nous cette faute, où ils tombent si souuent,

de prendre martre pour renard? Aux maux, que i'ay eu, pour

peu qu'il y eust de difficulté, ie n'en ay iamais trouué trois d'accord.

Ie remarque plus volontiers les exemples qui me touchent.

Dernierement à Paris vn Gentil-homme fut taillé par l'ordonnance

des medecins, auquel on ne trouua de pierre non plus à la vessie,

qu'à la main; et là mesmes, vn Euesque qui m'estoit fort amy,

auoit esté instamment sollicité par la pluspart des medecins, qu'il

appelloit à son conseil, de se faire tailler: i'aydoy moy mesme

soubs la foy d'autruy, à le luy suader: quand il fut trespassé, et

qu'il fut ouuert, on trouua qu'il n'auoit mal qu'aux reins. Ils sont

moins excusables en cette maladie, d'autant qu'elle est aucunement

palpable. C'est par là que la chirurgie me semble beaucoup plus

certaine, par ce qu'elle voit et manie ce qu'elle fait; il y a moins à

coniecturer et à deuiner. Là où les medecins n'ont point de _speculum

matricis_, qui leur descouure nostre cerueau, nostre poulmon,

et nostre foye. Les promesses mesmes de la medecine sont incroyables.

Car ayant à prouuoir à diuers accidents et contraires,

qui nous pressent souuent ensemble, et qui ont vne relation quasi

necessaire, comme la chaleur du foye, et froideur de l'estomach,

ils nous vont persuadant que de leurs ingrediens, cettuy-cy eschauffera

l'estomach, cet autre refraichira le foye: l'vn a sa charge

d'aller droit aux reins, voire iusques à la vessie, sans estaler ailleurs

ses operations; et conseruant ses forces et sa vertu, en ce

long chemin et plein de destourbiers, iusques au lieu, au seruice

duquel il est destiné, par sa proprieté occulte: l'autre assechera le

cerueau: celuy là humectera le poulmon. De tout cet amas, ayant

fait vne mixtion de breuuage, n'est-ce pas quelque espece de resuerie,

d'esperer que ces vertus s'aillent diuisant, et triant de cette

confusion et meslange, pour courir à charges si diuerses? Ie craindrois

infiniement qu'elles perdissent, ou eschangeassent leurs ethiquettes,

et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer,

qu'en cette confusion liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent,

et alterent l'vne l'autre? Quoy, que l'execution de cette

ordonnance despend d'vn autre officier, à la foy et mercy duquel

nous abandonnons encore vn coup nostre vie? Comme nous

auons des pourpointiers, des chaussetiers pour nous vestir; et en

sommes d'autant mieux seruis, que chacun ne se mesle que de son

subiect, et a sa science plus restreinte et plus courte, que n'a vn

tailleur, qui embrasse tout. Et comme, à nous nourrir, les grands,

pour plus de commodité ont des offices distinguez de potagers et

de rostisseurs, dequoy vn cuisinier, qui prend la charge vniuerselle,

ne peut si exquisement venir à bout. De mesme à nous guairir,

les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de

medecin, et descoupper cette profession à chasque maladie, à

chasque partie du corps son œuurier. Car cette partie en estoit

bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu'on

ne regardoit qu'à elle specialement. Les nostres ne s'aduisent pas,

que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police

de ce petit monde, leur est indigestible. Cependant qu'ils craignent

d'arrester le cours d'vn dysenterique, pour ne luy causer la fieure,

ils me tuerent vn amy, qui valoit mieux, que tout tant qu'ils sont.

Ils mettent leurs diuinations au poids, à l'encontre des maux presents:

et pour ne guarir le cerueau au preiudice de l'estomach,

offencent l'estomach, et empirent le cerueau, par ces drogues tumultuaires

et dissentieuses. Quant à la varieté et foiblesse des

raisons de cet' art, elle est plus apparente qu'en aucun' autre art.

Les choses aperitiues sont vtiles à vn homme coliqueux, d'autant

qu'ouurans les passages et les dilatans, elles acheminent cette

matiere gluante, de laquelle se bastit la graue, et la pierre, et conduisent

contre-bas, ce qui se commence à durcir et amasser aux

reins. Les choses aperitiues sont dangereuses à vn homme coliqueux,

d'autant qu'ouurans les passages et les dilatans, elles acheminent

vers les reins, la matiere propre à bastir la graue, lesquels

s'en saisissans volontiers pour cette propension qu'ils y ont, il est

mal aisé qu'ils n'en arrestent beaucoup de ce qu'on y aura charrié.

D'auantage, si de fortune il s'y rencontre quelque corps, vn peu

plus grosset qu'il ne faut pour passer tous ces destroicts, qui

restent à franchir pour l'expeller au dehors, ce corps estant esbranlé

par ces choses aperitiues, et ietté dans ces canaux estroits,

venant à les boucher, acheminera vne certaine mort et tres-douloureuse.

Ils ont vne pareille fermeté aux conseils qu'ils nous donnent

de nostre regime de viure: il est bon de tomber souuent de

l'eau, car nous voyons par experience, qu'en la laissant croupir,

nous luy donnons loisir de se descharger de ses excremens, et de

sa lye, qui seruira de matiere à bastir la pierre en la vessie: il est

bon de ne tomber point souuent de l'eau, car les poisans excrements

qu'elle traine quant et elle, ne s'emporteront point, s'il n'y

a de la violence, comme on void par experience, qu'vn torrent qui

roule auecques roideur, baloye bien plus nettement le lieu où il

passe, que ne fait le cours d'vn ruisseau mol et lasche. Pareillement,

il est bon d'auoir souuent affaire aux femmes, car cela ouure

les passages, et achemine la graue et le sable. Il est bien aussi

mauuais, car cela eschauffe les reins, les lasse et affoiblit. Il est

bon de se baigner aux eaux chaudes, d'autant que cela relasche et

amollit les lieux, où se croupit le sable et la pierre. Mauuais aussi

est-il, d'autant que cette application de chaleur externe, aide les

reins à cuire, durcir, et petrifier la matiere qui y est disposée. A

ceux qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir,

affin que le breuuage des eaux qu'ils ont à prendre lendemain matin,

face plus d'operation, rencontrant l'estomach vuide, et non empesché.

Au rebours, il est meilleur de manger peu au disner, pour

ne troubler l'operation de l'eau, qui n'est pas encore parfaite, et ne

charger l'estomach si soudain, apres cet autre trauail, et pour

laisser l'office de digerer, à la nuict, qui le sçait mieux faire que

ne fait le iour, où le corps et l'esprit, sont en perpetuel mouuement

et action. Voila comment ils vont bastelant, et baguenaudant à noz

despens en tous leurs discours, et ne me sçauroient fournir proposition,

à laquelle ie n'en rebastisse vne contraire, de pareille force.

Qu'on ne crie donc plus apres ceux qui en ce trouble, se laissent

doucement conduire à leur appetit et au conseil de Nature, et se

remettent à la fortune commune. I'ay veu par occasion de mes

voyages, quasi tous les bains fameux de Chrestienté; et depuis

quelques années ay commencé à m'en seruir. Car en general i'estime

le baigner salubre, et croy que nous encourons non legeres

incommoditez, en nostre santé, pour auoir perdu cette coustume,

qui estoit generalement obseruée au temps passé, quasi en toutes

les nations, et est encores en plusieurs, de se lauer le corps tous

les iours: et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup

moins de tenir ainsi noz membres encroustez, et noz pores estouppez

de crasse. Et quant à leur boisson, la Fortune a faict premierement,

qu'elle ne soit aucunement ennemie de mon goust: secondement

elle est naturelle et simple, qui aumoins n'est pas

dangereuse, si elle est vaine. Dequoy ie prens pour respondant, cette

infinité de peuples de toutes sortes et complexions, qui s'y assemble.

Et encores que ie n'y aye apperceu aucun effect extraordinaire et

miraculeux: ains que m'en informant vn peu plus curieusement

qu'il ne se faict, i'aye trouué mal fondez et faux, tous les bruits de

telles operations, qui se sement en ces lieux là, et qui s'y croyent

(comme le monde va se pippant aisément de ce qu'il desire) toutesfois

aussi, n'ay-ie veu guere de personnes que ces eaux ayent empiré;

et ne leur peut-on sans malice refuser cela, qu'elles n'esueillent

l'appetit, facilitent la digestion, et nous prestent quelque

nouuelle allegresse, si on n'y va par trop abbatu de forces; ce que

ie desconseille de faire. Elles ne sont pas pour releuer vne poisante

ruyne: elles peuuent appuyer vne inclination legere, ou prouuoir à

la menace de quelque alteration. Qui n'y apporte assez d'allegresse,

pour pouuoir iouyr le plaisir des compagnies qui s'y trouuent, et

des promenades et exercices, à quoy nous conuie la beauté des

lieux, où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte

la meilleure piece et plus asseurée de leur effect. A cette cause i'ay

choisi iusques à cette heure, à m'arrester et à me seruir de celles,

où il y auoit plus d'amœnité de lieu, commodité de logis, de viures

et de compagnies, comme sont en France, les bains de Banieres:

en la frontiere d'Allemaigne, et de Lorraine, ceux de Plombieres:

en Souysse, ceux de Bade: en la Toscane, ceux de Lucques; et specialement

ceux _della Villa_, desquels i'ay vsé plus souuent, et à

diuerses saisons. Chasque nation a des opinions particulieres,

touchant leur vsage, et des loix et formes de s'en seruir, toutes diuerses:

et selon mon experience l'effect quasi pareil. Le boire n'est

aucunement receu en Allemaigne. Pour toutes maladies, ils se baignent,

et sont à grenouiller dans l'eau, quasi d'vn soleil à l'autre.

En Italie, quand ils boiuent neuf iours, ils s'en baignent pour le

moins trente; et communément boiuent l'eau mixtionnée d'autres

drogues, pour secourir son operation. On nous ordonne icy, de

nous promener pour la digerer: là on les arreste au lict, où ils

l'ont prise, iusques à ce qu'ils l'ayent vuidée, leur eschauffant continuellement

l'estomach, et les pieds. Comme les Allemans ont de

particulier, de se faire generalement tous corneter et vantouser,

auec scarification dans le bain: ainsin ont les Italiens leurs _doccie_,

qui sont certaines gouttieres de cette eau chaude, qu'ils conduisent

par des cannes, et vont baignant vne heure le matin, et autant

l'apres disnée, par l'espace d'vn mois, ou la teste, ou l'estomach,

ou autre partie du corps, à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies

autres differences de coustumes, en chasque contrée: ou pour

mieux dire, il n'y a quasi aucune ressemblance des vnes aux autres.

Voylà comment cette partie de medecine, à laquelle seule ie

me suis laissé aller, quoy qu'elle soit la moins artificielle, si a elle

sa bonne part de la confusion et incertitude, qui se voit par tout

ailleurs en cet art. Les poëtes disent tout ce qu'ils veulent, auec

plus d'emphase et de grace; tesmoing ces deux epigrammes.

_Alcon hesterno signum Iouis attigit. Ille,

Quamuis marmoreus, vim patitur medici.

Ecce hodie iussus transferri ex æde vetusta,

Effertur, quamuis sit Deus atque lapis._

Et l'autre,

_Lotus nobiscum est, hilaris cænauit, et idem

Inuentus mane est mortuus Andragoras.

Tam subitæ mortis causam, Faustine, requiris?

In somnis medicum viderat Hermocratem._

Sur quoy ie veux faire deux comtes. Le Baron de Caupene en

Chalosse, et moy, auons en commun le droit de patronage d'vn

benefice, qui est de grande estenduë, au pied de noz montaignes,

qui se nomme Lahontan. Il est des habitans de ce coin, ce qu'on

dit de ceux de la valée d'Angrougne; ils auoient vne vie à part, les

façons, les vestemens, et les mœurs à part: regis et gouuernez par

certaines polices et coustumes particulieres, receuës de pere en

filz, ausquelles ils s'obligeoient sans autre contrainte, que de la

reuerence de leur vsage. Ce petit estat s'estoit continué de toute

ancienneté en vne condition si heureuse, qu'aucun iuge voisin

n'auoit esté en peine de s'informer de leur affaire; aucun aduocat

employé à leur donner aduis, ny estranger appellé pour esteindre

leurs querelles; et n'auoit on iamais veu aucun de ce destroit à

l'aumosne. Ils fuyoient les alliances et le commerce de l'autre

monde, pour n'alterer la pureté de leur police: iusques à ce,

comme ils recitent, que l'vn d'entre eux, de la memoire de leurs

peres, ayant l'ame espoinçonnée d'vne noble ambition, alla s'aduiser

pour mettre son nom en credit et reputation, de faire l'vn de

ses enfans maistre Iean, ou maistre Pierre: et l'ayant faict instruire

à escrire en quelque ville voisine, en rendit en fin vn beau

notaire de village. Cettuy-cy, deuenu grand, commença à desdaigner

leurs anciennes coustumes, et à leur mettre en teste la pompe

des regions de deça. Le premier de ses comperes, à qui on escorna

vne cheure, il luy conseilla d'en demander raison aux iuges

Royaux d'autour de là; et de cettuy-cy à vn autre, iusques à ce

qu'il eust tout abastardy. A la suitte de cette corruption, ils disent,

qu'il y en suruint incontinent vn' autre, de pire consequence,

par le moyen d'vn medecin, à qui il print enuie d'espouser vne

de leurs filles, et de s'habituer parmy eux. Cettuy-cy commença à

leur apprendre premierement le nom des fiebures, des rheumes,

et des apostemes, la situation du cœur, du foye, et des intestins,

qui estoit vne science iusques lors tres esloignée de leur cognoissance:

et au lieu de l'ail, dequoy ils auoyent apris à chasser toutes

sortes de maux, pour aspres et extremes qu'ils fussent, il les accoustuma

pour vne toux, ou pour vn morfondement, à prendre les

mixtions estrangeres, et commença à faire trafique, non de leur

santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils iurent que depuis

lors seulement, ils ont apperçeu que le serain leur appesantissoit

la teste, que le boire ayant chault apportoit nuisance, et que les

vents de l'automne estoyent plus griefs que ceux du printemps:

que depuis l'vsage de cette medecine, ils se trouuent accablez

d'vne legion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperçoiuent

vn general deschet, en leur ancienne vigueur, et leurs vies de

moitié raccourcies. Voyla le premier de mes comtes. L'autre est,

qu'auant ma subiection graueleuse, oyant faire cas du sang de

bouc à plusieurs, comme d'vne manne celeste enuoyée en ces

derniers siecles, pour la tutelle et conseruation de la vie humaine;

et en oyant parler à des gens d'entendement comme d'vne

drogue admirable, et d'vne operation infaillible: moy qui ay

tousiours pensé estre en bute à tous les accidens, qui peuuent

toucher tout autre homme, prins plaisir en pleine santé à me

prouuoir de ce miracle; et commanday chez moy qu'on me nourrist

vn bouc selon la recepte. Car il faut que ce soit aux mois les

plus chaleureux de l'esté, qu'on le retire: et qu'on ne luy donne à

manger que des herbes aperitiues, et à boire que du vin blanc.

Ie me rendis de fortune chez moy le iour qu'il deuoit estre tué:

on me vint dire que mon cuysinier trouuoit dans la panse deux

ou trois grosses boules, qui se chocquoient l'vne l'autre parmy sa

mangeaille. Ie fus curieux de faire apporter toute cette tripaille

en ma presence, et fis ouurir cette grosse et large peau: il en

sortit trois gros corps, legers comme des esponges, de façon

qu'il semble qu'ils soyent creuz, durs au demeurant par le dessus

et fermes, bigarrez de plusieurs couleurs mortes: l'vn parfaict en

rondeur, à la mesure d'vne courte boule: les autres deux, vn peu

moindres, ausquels l'arrondissement est imparfaict, et semble qu'il

s'y acheminast. I'ai trouué, m'en estant faict enquerir à ceux, qui

ont accoustumé d'ouurir de ces animaux, que c'est vn accident rare

et inusité. Il est vray-semblable que ce sont des pierres cousines

des nostres. Et s'il est ainsi, c'est vne esperance bien vaine aux

graueleux, de tirer leur guerison du sang d'vne beste, qui s'en alloit

elle mesme mourir d'vn pareil mal. Car de dire que le sang

ne se sent pas de cette contagion, et n'en altere sa vertu accoustumée,

il est plustost à croire, qu'il ne s'engendre rien en vn corps

que par la conspiration et communication de toutes les parties: la

masse agist tout' entiere, quoy que l'vne piece y contribue plus que

l'autre, selon la diuersité des operations. Parquoy il y a grande

apparence qu'en toutes les parties de ce bouc, il y auoit quelque

qualité petrifiante. Ce n'estoit pas tant pour la crainte de l'aduenir,

et pour moy, que i'estoy curieux de cette experience: comme c'estoit,

qu'il aduient chez moy, ainsi qu'en plusieurs maisons, que les

femmes y font amas de telles menues drogueries, pour en secourir le

peuple: vsant de mesme recepte à cinquante maladies, et de telle

recepte, qu'elles ne prennent pas pour elles, et si triomphent en

bons euenemens. Au demeurant, i'honore les medecins, non pas

suiuant le precepte, pour la necessité (car à ce passage on en oppose

vn autre du prophete, reprenant le Roy Asa d'auoir eu recours au

medecin) mais pour l'amour d'eux mesmes, en ayant veu beaucoup

d'honnestes hommes et dignes d'estre aymez. Ce n'est pas à

eux que i'en veux, c'est à leur art, et ne leur donne pas grand

blasme de faire leur profit de nostre sottise, car la plus part du

monde faict ainsi. Plusieurs vacations et moindres et plus dignes

que la leur, n'ont fondement, et appuy qu'aux abuz publiques. Ie les

appelle en ma compagnie, quand ie suis malade, s'ils se rencontrent

à propos, et demande à en estre entretenu, et les paye comme

les autres. Ie leur donne loy, de me commander de m'abrier

chauldement, si ie l'ayme mieux ainsi, que d'autre sorte: ils peuuent

choisir d'entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur

plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le

clairet: et ainsi de toutes autres choses, qui sont indifferentes à

mon appetit et vsage. I'entens bien que ce n'est rien faire pour

eux, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidens de l'essence

propre de la medecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates

malades. Pourquoy? par ce qu'ils en haissoyent l'vsage,

sains. Tout ainsi qu'vn Gentil-homme mon voisin s'en sert pour

drogue tressalutaire à ses fiebures, par ce que de sa nature il en

hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d'entr' eux,

estre de mon humeur? desdaigner la medecine pour leur seruice,

et prendre vne forme de vie libre, et toute contraire à celle qu'ils

ordonnent à autruy? Qu'est-ce cela, si ce n'est abuser tout destroussément

de nostre simplicité? Car ils n'ont pas leur vie et leur santé

moins chere que nous; et accommoderoient leurs effects à leur

doctrine, s'ils n'en cognoissoyent eux mesmes la faulceté. C'est

la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, vne

furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle ainsi.

C'est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et

maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils

endurent et laissent faire: car ie les oy se plaindre et en parler,

comme nous. Mais ils se resoluent en fin: Que feroy-ie donc?

Comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remede, que

la patience. Y a il aucun de ceux qui se sont laissez aller à cette

miserable subiection, qui ne se rende esgalement à toute sorte

d'impostures? qui ne se mette à la mercy de quiconque a cette

impudence, de luy donner promesse de sa guerison? Les Babyloniens

portoyent leurs malades en la place: le medecin c'estoit le

peuple: chacun des passants ayant par humanité et ciuilité à

s'enquerir de leur estat: et, selon son experience, leur donner

quelque aduis salutaire. Nous n'en faisons guere autrement: il

n'est pas vne simple femmelette, de qui nous n'employons les barbottages

et les breuets: et selon mon humeur, si i'auoy à en

accepter quelqu'vne, i'accepterois plus volontiers cette medecine

qu'aucune autre: d'autant qu'aumoins il n'y a nul dommage à

craindre. Ce qu'Homere et Platon disoyent des Ægyptiens, qu'ils

estoyent tous medecins, il se doit dire de tous peuples. Il n'est

personne, qui ne se vante de quelque recepte, et qui ne la hazarde

sur son voisin, s'il l'en veut croire. I'estoy l'autre iour en vne

compagnie, où ie ne sçay qui, de ma confrairie, apporta la nouuelle

d'vne sorte de pillules compilées de cent, et tant d'ingrediens

de comte fait: il s'en esmeut vne feste et vne consolation singuliere:

car quel rocher soustiendroit l'effort d'vne si nombreuse

batterie? I'entens toutesfois par ceux qui l'essayerent, que la

moindre petite graue ne daigna s'en esmouuoir. Ie ne me puis

desprendre de ce papier, que ie n'en die encore ce mot, sur ce

qu'ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs

drogues, l'experience qu'ils ont faicte. La plus part, et ce croy-ie,

plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinte

essence, ou proprieté occulte des simples; de laquelle nous ne

pouuons auoir autre instruction que l'vsage. Car quinte essence,

n'est autre chose qu'vne qualité, de laquelle par nostre raison nous

ne sçauons trouuer la cause. En telles preuues, celles qu'ils disent

auoir acquises par l'inspiration de quelque dæmon, ie suis content

de les receuoir, (car quant aux miracles, ie n'y touche iamais) ou

bien encore les preuues qui se tirent des choses, qui pour autre

consideration tombent souuent en nostre vsage: comme si en la

laine, dequoy nous auons accoustumé de nous vestir, il s'est trouué

par accident, quelque occulte proprieté desiccatiue, qui guerisse

les mules au talon; et si au reffort, que nous mangeons pour la

nourriture, il s'est rencontré quelque operation aperitiue. Galen

recite, qu'il aduint à vn ladre de receuoir guerison par le moyen

du vin qu'il beut, d'autant que de fortune, vne vipere s'estoit coulée

dans le vaisseau. Nous trouuons en cet exemple le moyen, et vne

conduitte vray-semblable à cette experience. Comme aussi en

celles, ausquelles les medecins disent, auoir esté acheminez par

l'exemple d'aucunes bestes. Mais en la plus part des autres experiences,

à quoy ils disent auoir esté conduis par la fortune, et

n'auoir eu autre guide que le hazard, ie trouue le progrez de cette

information incroyable. I'imagine l'homme, regardant au tour de

luy le nombre infiny des choses, plantes, animaux, metaulx. Ie ne

sçay par où luy faire commencer son essay: et quand sa premiere

fantasie se iettera sur la corne d'vn elan, à quoy il faut prester vne

creance bien molle et aisée: il se trouue encore autant empesché

en sa seconde operation. Il luy est proposé tant de maladies, et

tant de circonstances, qu'auant qu'il soit venu à la certitude de ce

poinct, où doit ioindre la perfection de son experience, le sens

humain y perd son Latin: et auant qu'il ait trouué parmy cette

infinité de choses, que c'est cette corne: parmy cette infinité de

maladies, l'epilepsie: tant de complexions, au melancholique:

tant de saisons, en hyuer: tant de nations, au François: tant

d'aages, en la vieillesse: tant de mutations celestes, en la conionction

de Venus et de Saturne: tant de parties du corps au doigt.

A tout cela n'estant guidé ny d'argument, ny de coniecture, ny

d'exemple, ny d'inspiration diuine, ains du seul mouuement de la

fortune, il faudroit que ce fust par vne fortune, parfaictement artificielle,

reglée et methodique. Et puis, quand la guerison fut

faicte, comment se peut il asseurer, que ce ne fust, que le mal

estoit arriué à sa periode; ou vn effect du hazard? ou l'operation

de quelque autre chose, qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce

iour là? ou le merite des prieres de sa mere-grand? Dauantage,

quand cette preuue auroit esté parfaicte, combien de fois fut elle

reiterée? et cette longue cordée de fortunes et de rencontres, r'enfilée,

pour en conclure vne regle? Quand elle sera conclue, par qui

est-ce? de tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent

d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura il r'encontré à

poinct nommé l'vn de ceux-cy? Quoy si vn autre, et si cent autres,

ont faict des experiences contraires? A l'aduanture y verrions nous

quelque lumiere, si tous les iugements, et raisonnements des

hommes, nous estoyent cogneuz. Mais que trois tesmoings et trois

docteurs, regentent l'humain genre, ce n'est pas la raison: il faudroit

que l'humaine nature les eust deputez et choisis, et qu'ils fussent

declarez nos syndics par expresse procuration.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 19 / 80 题