XVIII

Il fait grand vent. Je l’ai entendu souffler très tôt; il souffle

encore, il siffle même. En certains coins de France, il doit hurler,

mais ici, rue de la Baume, il perd de sa noblesse tragique et se

satisfait d’ennuyer un pauvre malade immobile, par des bruits

inharmonieux. Ce vent opiniâtre, insistant, se donne du mal, il m’agace,

il me tape sur les nerfs.

A Paris, le vent n’a rien de romantique. Sans lui, la matinée serait

plaisante. On se promènerait volontiers! Je vois du soleil; le ciel doit

se rapprocher du bleu, du bleu pâle de Paris, se parer d’ailes d’anges,

à peine sales, presque blanches... Un beau ciel, quoi!

Cependant, afin de m’agréer, le vent me conduit à rêver de beaux

voyages, de longues traversées, (je suis bon marin), d’aventures

lointaines, ou, simplement, il me rappelle des coups de mistral en

Provence, où les platanes ont l’air si malheureux, où la couleur de la

Méditerranée change, où le ciel (le seul qui soit), se dévêt de tout

ornement floconneux et se montre nu.

Madeleine aimait le vent. Certains jours je devinais son adorable corps

sous l’étoffe plaquée; elle riait avec le vent, elle chantait dans le

vent, le vent jouait avec elle.

A quoi sert d’y songer, ce matin, puisque Madeleine est absente?

* * * * *

Le médecin passe; il fait ses petites simagrées coutumières, puis il

part. J’avais juré de ne pas souffler mot: je n’ai donc pas soufflé mot.

Il en paraissait mécontent, gêné. Sa figure montrait même un peu

d’inquiétude... Ah! tant mieux!

Ensuite: visite de l’infirmière. Celle-là ne me cause aucun tracas: elle

entre, elle sort... Une grosse femme qui parle avec un léger accent de

l’est, (alsacien?) Elle se montre empressée, habile, et s’excuse quand

il m’arrive de crier; polie, en outre. Elle m’est parfaitement

indifférente.

Et me voilà seul, de nouveau. Ce vent m’agace de plus en plus. Puisque

je pensais à des voyages, d’ailleurs inutiles, pourquoi m’a-t-on privé

du paravent chinois, de mon paravent? Il fut d’abord ouvert au pied de

mon lit, puis on le plia contre le mur, puis il disparut définitivement.

Il m’eût, aujourd’hui, permis de petites courses faciles, variées, sans

surprises, les sites m’étant bien connus, mais agréables, au lieu que je

dois m’intéresser au paysage imposé, qui ne change guère, d’un balcon au

milieu duquel une fenêtre donne chez moi. Le divertissement est

maigre...

Ah! je me souviens! mon paravent laissait passer le soleil, à certaines

heures, n’étant pas assez haut, et le jour me gênait. Il resta très peu

contre le mur, enfin on l’exila pour ne pas s’y accrocher les pieds.

C’est une attention du personnel de la clinique, une attention

touchante, en vérité, (j’allais dire émouvante). Cette clinique est de

beaucoup la meilleure de Paris, j’y passe des journées exquises, des

nuits sans pareilles, malgré son numéro 13. Mes yeux vont se remplir de

larmes...

Si le vent se met à faire chanter les vitres!...

Il s’y met bien...

Je vais donc m’absenter, un moment, sur le balcon déjà cité.

* * * * *

Le balcon d’en face est vide, comme tous les jours. Je reconnais le

dessin de la balustrade à cause d’une courbe de la fonte où je passais

les pieds pour me pencher, ce qui épouvantait Madeleine et lui donnait,

disait-elle «mal au cœur».

Attention! la fenêtre, là-bas, vient de s’ouvrir: sans doute, une

cliente qui veut se rafraîchir un peu. Jérôme doit surchauffer la pièce

qui lui sert de salon d’attente. La personne sort. Serait-ce Lucie que

je n’ai jamais vue de si près? Non: Lucie paraissait un peu plus grasse.

Celle-ci a mis tout autour de son visage un voile dont le violet semble

assez beau. Elle le tient sous son menton, à cause de ce vent maudit.

Quelqu’un a refermé la fenêtre derrière elle. Pourquoi? Elle s’appuie à

la balustrade, regarde... Elle attend peut-être une voiture ou bien

avait-elle simplement trop chaud, comme je le supposais d’abord. Elle

fait quelques pas, puis s’accoude de nouveau...

Une jolie ligne, cette femme, une jolie ligne, vraiment. Cela doit avoir

du galbe, de l’élégance, du chic. Notez d’ailleurs que ces qualités sont

tout imaginaires. Comment voulez-vous distinguer, malgré le temps clair,

la tournure, même séduisante, d’une femme, de l’un à l’autre côté d’une

rue?

Oh! ce vent!

«Chère Madame! vous êtes de la dernière imprudence! Mettez-vous donc à

l’abri tout de suite! Rentrez chez l’illustre chirurgien. Il manque à

tous ses devoirs! Laisser une jeune femme qui daigne lui rendre visite

exposée à de si fortes intempéries!»

Et, changeant d’interlocuteur, je m’adresse à Jérôme lui-même:

«Allons, Jérôme! tu n’y penses pas! Elle va prendre froid. Fais-la

rentrer, espèce d’animal! et plus vite que ça!»

Tout bien réfléchi, je lui ai parlé comme s’il se trouvait à deux pas.

Oui, j’avoue avoir gardé beaucoup d’amitié pour ce gros garçon oublieux,

dont la conduite est difficile à définir, mais qui me l’expliquerait en

quelques mots et détient des excuses qu’il n’ose pas me fournir.

Cette fois, les fenêtres ont bien craqué. Oh! quelle tempête! La pauvre

femme n’en demeure pas moins accoudée. Elle a du mérite.

Être allongé dans un lit, lorsque je voudrais tant savoir la teinte de

ses yeux, le ton exact de sa robe, de son voile, la couleur de ses

bottines et le nom de sa couturière! Il y a des gens qui n’ont pas de

chance!

C’est de pire en pire! Voici qu’en tentant de faire encore quelques pas,

la jeune femme, attaquée par le vent, rabat brusquement ses jupes des

deux mains. Elle a dû pousser un cri et, au même moment, son voile se

défait. Ses cheveux sans chapeau s’ébouriffent. Elle se jette vers la

fenêtre, frappe aux vitres elle se retourne pour saisir le bout du

voile, elle se penche à la balustrade, mais la gaze violette s’envole

dans la rue, elle se retourne encore, elle va rentrer...

Elle est rentrée, mais je l’ai vue!

Ce fut un instant très court, mais je l’ai vue! J’en suis certain! Je le

jure devant Dieu!

C’était elle! C’était Madeleine!

* * * * *

Ah! je pénétrerai dans cette maison!

Je fais d’abord un grand effort de mes deux bras et me redresse un peu.

Je parviens à m’asseoir sur mon lit. J’ai peur que le cœur ne me manque.

Non: je suis bientôt debout!

Alors, je hurle, je hurle à plein gosier! Je ne savais pas que l’on pût

souffrir à ce point.

J’entends l’infirmière qui accourt de la pièce voisine. Je la repousse

avec brutalité...

Ah! que j’ai mal!...

Je tâche d’ouvrir la porte... Saurai-je atteindre la rue? Trois étages!

Le sang me monte à la tête. Je vais perdre connaissance...

Oui, je tombe, mais je retiens encore son cher nom sur mes lèvres, afin

de le garder toujours.

L'absence et le retour · 第 25 / 34 题