Aujourd’hui, journée ennuyeuse, pleine de rumeurs, de murmures échangés
que je n’écoute même pas. A quoi bon?
Le soir, on me fait boire un breuvage salé qui laisse dans la bouche un
goût détestable. Comme je veux n’y plus penser, je pars pour Hyères afin
de rejoindre Madeleine. A l’instant où je m’envole, le docteur, en
réponse à ma plainte: «C’est mauvais», me répond: «Oui, cher Monsieur,
mais cette boisson un peu répugnante vous vaudra une bonne nuit.»
L’imbécile!... Je file dans les airs... Je suis arrivé!
Nous allons, Madeleine et moi, visiter notre petite église, pour mieux
composer le panneau de gauche.
Cette déclivité du sol me choque. Gaspard serait mieux sur terrain plat.
Maintenant, vous apercevrez tout le pays pierreux parsemé d’arbustes
malingres. A droite, quelques plantes grasses dont j’exagère assurément
la taille, forment un bosquet dont le vert, l’éclairage aidant, est
assez spécial. La lune n’est pas couchée: nous touchons au crépuscule du
matin...
Un souvenir passe.
«_L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient._»
Le roi nègre doit marcher encore longtemps pour atteindre la Crèche. Il
est au second plan, mais on le distingue nettement, suivi de nombreux
serviteurs, très déférants, qui se tiennent à bonne distance. Ils sont
tous vêtus de blanc: j’avais besoin de ces touches claires. Quant aux
plantes grasses, trop rapidement dessinées, il me faudra découvrir, dans
un jardin botanique, ce curieux arbuste et l’étudier de près.
Madeleine m’écoute, tandis que je lui explique, devant un mur, le
paysage que je garde achevé dans ma tête, du moins je me l’imagine, mais
dont je livre à qui de droit divers croquis... Où se trouvent-ils?...
Elle me comprend, elle me fait déjà des objections. Les termes employés
ne sont pas toujours justes, elle s’exprime à la manière d’un musicien
qui parlerait de peinture, mais, en prêtant attention, en tâchant de
comprendre sa pensée, j’obtiens d’elle des indications précieuses, si je
me donne la peine de les traduire.
Peut-être, en effet, la suite de Gaspard est-elle trop groupée devant
les hautes plantes grasses que le roi Mage a dépassées. Je voudrais me
rendre compte de l’effet produit par une dispersion des touches claires.
Les plantes, si singulières, d’un dessin si baroque, à nos yeux
d’occidentaux, seraient mises en valeur, et je puis me permettre,
n’est-ce pas? un peu de pittoresque dans le panneau représentant un Mage
à la peau sombre, accompagné d’une escorte de même race que lui.
Je n’avais pas encore remarqué que mon Gaspard boitait d’une jambe...
Mauvais dessin? Il me semble pourtant que non! Et les nègres de la suite
boitent aussi!...
Non, non, je me trompais: ces pauvres gens sont simplement très las: ils
n’en peuvent plus, à cette heure. Malgré l’aurore qui change déjà la
couleur du ciel, leurs yeux se ferment, ils poussent de profonds
soupirs, ils trébuchent. La Crèche est trop loin!... Demain, ils
repartiront, mais c’est aujourd’hui qu’ils eussent désiré marcher
encore, devancer l’étoile, au besoin, et atteindre le but de leur rêve.
Maintenant, ils gisent sur le terrain pierreux, couchés au hasard. Ils
dorment.
J’ai bien sommeil aussi!...
L’imbécile disait vrai: la nuit fut bonne et sans rêves. Il est revenu,
ce matin, la bouche en cœur.
«Salut, cher Monsieur! Vous avez dû dormir paisiblement. Pas la moindre
température; votre visage est tout reposé; la garde en est ravie. Encore
un progrès et bientôt...
--Merci.»
Il veut achever sa phrase:
«... Vous en ferez d’autres: c’est le chemin qui mène à une complète
guérison.
--Merci.»
Rien que ces deux mots, tout secs. Pourquoi insister? Je voulais en
rester là, mais l’espoir de vaincre a la vie si dure! Vite, je prépare
une nouvelle phrase, presque la même, en somme, que l’autre jour, et
qui, cependant, est plus directe. La réponse pourrait être un aveu. Je
le regarde avec soin, je ne perds pas des yeux la mauvaise figure de
celui qui me soigne et par lequel j’ai décidé de me laisser soigner.
Allons-y!...