profond sommeil. Valentin, au contraire, n'avait jamais été mieux
éveillé; pour la première fois de sa vie, il se trouvait au milieu des
livres et il ouvrit tous ceux qui étaient à sa portée, comme pour faire
connaissance avec eux: il en lisait les titres et il en parcourait
quelques pages. Le hasard lui mit d'abord entre les mains des ouvrages
traitant de matières qui ne lui étaient pas tout à fait étrangères,
et qui se rapportaient à ses longs entretiens avec le vieux berger de
Monglas. C'étaient surtout ces petits livres que l'imprimerie de
Troyes répandait par milliers chez le peuple des campagnes: le célèbre
_Calendrier des Bergers_, la _Grande pronostication des laboureurs_, la
_Chasse du loup_, le _Parfait Bouvier_, etc. Valentin se délectait à
feuilleter ces volumes, et sa passion pour la lecture se manifestait
spontanément par l'amour des livres. Il eût voulu déjà connaître tout ce
qu'il y avait de livres imprimés dans la carriole du colporteur.
Celui-ci dormait toujours, comme il en avait l'habitude, en se confiant
à la marche sûre et à la direction routinière de son cheval. Valentin
continua ses lectures, sans interruption et sans distraction, tant
qu'elles furent favorisées par le jour, qui allait diminuant et qui
finit par s'éteindre tout à fait. Il repassa d'abord dans son esprit ce
qu'il avait lu, et il occupa sa mémoire des sujets divers qu'il avait
abordés tour à tour dans cette première excursion à travers les livres;
puis, ses idées devinrent moins nettes et moins suivies: de la réflexion
il passa dans la rêverie et tomba par degrés dans le sommeil.
Ce fut le père Lalure qui s'éveilla le premier en sursaut, au bruit d'un
grognement effaré de son cheval, qui secoua rudement la voiture par une
triple ruade et commença une course folle, comme s'il s'emportait à
l'aventure. Le colporteur n'eut que le temps de serrer les rênes et de
maintenir le cheval sur la chaussée, au moment où il se jetait hors de
la route, au risque de se précipiter dans un ravin. Il faisait pleine
nuit et l'on pouvait à peine distinguer les objets environnants. Le
cheval, qu'il aurait été impossible d'arrêter sur place, ralentit un peu
son galop, toujours grognant et hennissant, sous l'empire d'une peur ou
d'un vertige.
L'enfant s'était éveillé aussi, et ses regards se portaient de tous
côtés avec inquiétude, pour chercher la cause de l'effarement subit
du cheval, si paisible et si indolent d'ordinaire. Le père Lalure
regardait, comme lui, en dehors de la carriole, qui avait failli verser
et qui oscillait à droite et à gauche, selon les mouvements désordonnés
que lui imprimait la course effrénée du cheval. Il y avait danger
certain d'un accident inappréciable, et ce danger pouvait renaître d'un
moment à l'autre. La route, alternativement montueuse et déclive, était
bordée tantôt par des clairières et tantôt par de grands bois touffus.
Tout à coup Valentin, qui se penchait hors de la carriole pour savoir
s'il n'apercevrait pas sur la voie quelque chose d'insolite, vit briller
dans les ténèbres doux points lumineux, semblables à des charbons
ardents.
--Monsieur! dit-il au colporteur, en baissant la voix: Monsieur,
n'avez-vous pas un briquet, je vous prie?
--Un briquet? repartit le père Lalure, qui ne comprit pas le but de
cette question inattendue. Nous avons bien affaire d'un briquet, quand
notre cheval s'emporte! Il s'en est fallu de peu que la voiture ne
versât.
--Au nom du Ciel, Monsieur, reprit l'enfant, avec des gestes
d'impatience, prêtez-moi un briquet! Il n'est que temps!
--Tiens, le voici! dit le colporteur, en le lui donnant. Mais, pour
Dieu! qu'en veux-tu faire?
--Je veux, dit tranquillement l'enfant, en battant le briquet, je veux
chasser le loup.
--Quel loup? s'écria le père Lalure, qui ne parvenait pas à modérer le
galop emporté de son cheval. Il y a un loup? ajouta-t-il avec épouvante.
Est-ce possible? Je ne m'étonne plus de l'effroi de ma pauvre bête!
Valentin avait fait jaillir l'étincelle sur l'amadou et il s'empressa
d'en approcher une allumette, qu'il lança tout enflammée en dehors de
la voiture. On entendit un hurlement, et le cheval se mit à ruer, en
courant plus fort.
--Dieu fasse qu'il n'y en ait pas une bande! dit Valentin. Vite, vite,
donnez-moi des papiers bons à brûler!
Le père Lalure chercha de vieux papiers, qui avaient servi à envelopper
ses livres, et il les tendit à Valentin qui lui dit de les rouler en
boule et de faire une provision de ces boules destinées à mettre en
fuite les loups. Il y avait, en effet, trois ou quatre loups, qui
suivaient la voiture et qui menaçaient de s'attaquer au cheval, dès
que le moment leur semblerait propice à cette agression. Le malheureux
cheval avait conscience du péril, qui devenait plus sérieux à
chaque instant, mais Valentin était prêt à le conjurer. Il alluma
successivement plusieurs des boules de papier chiffonné, que le
colporteur avait préparées, et il les jetait l'une après l'autre sous
les pieds du cheval pour tenir à distance les loups qui voulaient
s'élancer sur lui. Il semblait que le pauvre animal avait compris qu'on
lui venait en aide et que les projectiles enflammés n'avaient pas
d'autre objet que d'éloigner ces animaux féroces. Il hennissait de joie
et galopait de meilleur coeur, toutes les fois qu'une boule de feu
traçait dans l'air un sillon de lumière et tombait, enflammée, à ses
pieds.
Les loups, en revanche, perdaient de leur audace et restaient en
arrière; ils ne renoncèrent pourtant à suivre la carriole, que quand
elle fut sortie des bois et que la route se prolongea à découvert dans
la plaine. Alors seulement le père Lalure fut rassuré, et il embrassa
cordialement l'enfant, qui l'avait sauvé d'un danger presque inévitable,
avec tant de présence d'esprit et tant de courage.
--Ah! mon cher petit! lui dit-il sympathiquement, combien je regrette
de ne pouvoir te garder avec moi! Je te traiterais comme mon fils et tu
serais plus tard la consolation de ma vieillesse. Je te marierais, un
jour, à une bonne femme, qui te donnerait des enfants et qui nous ferait
une famille.
--Un savant n'est pas fait pour se marier, répondit l'enfant, qui avait
des idées aussi arrêtées et aussi mûries que s'il eût atteint déjà l'âge
de la raison. Je ne veux pas d'autre famille que beaucoup, beaucoup,
beaucoup de livres.
Le voyage du colporteur et de son petit compagnon s'acheva de la manière
la plus heureuse. Ce dernier avait rendu à son patron les plus grands
services, pour la vente des livres et des images qui faisaient le
commerce du père Lalure. Cette vente avait été si prospère, que le
colporteur voulut récompenser son jeune commis, en lui offrant une somme
de vingt-cinq écus, comme témoignage de satisfaction. Valentin ne
les accepta que pour les envoyer à sa mère, et il demanda au brave
colporteur, en arrivant à Sainte-Anne, quelques volumes qui feraient le
fonds de sa première bibliothèque. Le père Lalure se fit un plaisir de
lui en donner une centaine à son choix, et ne quitta pas sans émotion
cet enfant ingénieux et intelligent, en lui répétant qu'il perdait la
meilleure occasion d'avoir autant de livres qu'il en voudrait et plus
qu'il n'en pourrait jamais lire.
Valentin avait hésité à se séparer du père Lalure, car il apprit, à son
entrée dans l'ermitage de Sainte-Anne, que le digne Curé de Monglas
était mort, quelques jours auparavant; mais ce bon Curé ne l'avait
oublié, en mourant: il avait recommandé, par testament, aux Pères
ermites, de faire bon accueil à un enfant, nommé Valentin Jameray Duval,
qui devait venir, un jour ou l'autre, à l'ermitage, pour y faire son
éducation religieuse. L'enfant fut donc accueilli avec la plus gracieuse
bienveillance, comme un élève du défunt curé de Monglas. On s'informa du
genre de vie qu'il avait mené et du genre d'emploi qu'il exerçait, avant
de venir chercher chez les Ermites une retraite hospitalière; Valentin
raconta naïvement son histoire, et l'on crut qu'il se trouverait très
honoré de garder les vaches, après avoir gardé les dindons....
L'ermitage de Sainte-Anne, à une demi-lieue de Lunéville, était pauvre,
malgré son ancienne origine, qui lui assurait la protection des ducs
de Lorraine; mais les trois ou quatre ermites qui vivaient dans cette
sainte maison n'avaient pas besoin des biens de la terre: ils ne
mangeaient pas de viande, ne buvaient pas de vin, et se nourrissaient de
pain noir, de fromage et de lait, quand ils ne jeûnaient pas. Valentin
n'eut pas à se faire violence pour se soumettre à ce régime, n'ayant
pas été accoutumé à une nourriture moins frugale et plus abondante. Il
s'astreignit volontiers à ces privations, d'autant plus que les ermites,
absorbés par leur vie ascétique, le laissaient entièrement libre de son
temps, et ne lui imposaient pas d'autre devoir que de soigner les
quatre vaches de l'ermitage, de les mener au pâturage, de les traire et
d'employer une partie de leur lait à faire des fromages. Il était même
dispensé d'assister aux offices, excepté le dimanche.
Depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit, il donnait à l'étude,
c'est-à-dire à la lecture la plus attentive et la mieux méditée, tous
les moments dont il pouvait disposer. Les six heures qu'il passait tous
les jours avec ses bêtes, dans un pâturage solitaire, sur la lisière
d'une forêt immense, n'étaient pas les moins bien remplies: il ne
faisait son métier de vacher qu'entouré de livres; il les lisait avec
une telle ardeur, qu'il oubliait souvent de rentrer à l'ermitage pour
le souper et qu'il devait alors se coucher à jeun. Il eut bientôt lu
et relu tous les livres que le père Lalure lui avait donnés en prenant
congé de lui; il fut obligé alors, pour fournir des aliments à son
insatiable amour de la lecture, de s'adresser à la bibliothèque des
Pères ermites. Malheureusement cette bibliothèque, composée d'une
centaine de gros volumes de théologie, écrits en latin la plupart, ne
lui offrait pas les ressources qu'il eût souhaitées pour travailler seul
à son instruction: il y découvrit cependant quatre ou cinq ouvrages
français, qui convenaient à ses goûts et à ses aptitudes: l'un sur
l'astronomie, l'autre sur la géographie, et les derniers sur la
numismatique. Il prit en si grande affection cette dernière science,
qu'il en devina les principes et les différents caractères, avant même
d'avoir appris le latin. Ce fut un des ermites, auquel il demanda de lui
donner les premières notions de la langue latine, et dès qu'il en eut
acquis les éléments, presque à lui seul et sans maître, il fit des
progrès rapides dans cette langue, qu'il lut bientôt à livre ouvert.
Il était moins avancé sous les rapports de l'écriture, faute de bons
modèles et de bonne direction; aussi son écriture, imitée bizarrement
des types d'impression qu'il avait sous les yeux, fut-elle toujours
mauvaise, étrange et illisible.
--Mon frère, lui dit un matin l'ermite qui lui avait donné des leçons de
latin, nous avons été avertis, hier soir, qu'un juif allemand vole tout
le bétail du pays et va le vendre aux marchés d'Alsace: je vous prie de
veiller avec soin sur nos pauvres vaches.
--J'espère, répondit Valentin, que ce voleur ne commet pas ses larcins
à main armée, car, dans ce cas-là, le plus sage serait de ne pas faire
sortir les bêtes et de les garder quelques jours à l'étable.
--Non, reprit l'ermite, cet homme a, dit-on, un secret pour endormir le
gardien, et c'est à la faveur du sommeil de celui-ci qu'il peut emmener
les bêtes et quelquefois tout un troupeau.
--Mon père, dit en riant Valentin, s'il ne faut que résister au sommeil,
pour n'avoir rien à craindre du voleur de bestiaux, je saurai bien lui
tenir tête, et au moindre danger, je cornerai si fort, avec mon cornet,
qu'on m'entendra de l'ermitage et que vous me viendrez en aide avec des
bâtons et des chiens.
Valentin sortit donc, ce jour-là, comme à l'ordinaire, avec les quatre
vaches des ermites et s'en alla dans la prairie sur la lisière de la
grande forêt, où le duc de Lorraine Léopold venait souvent chasser avec
les princes et les seigneurs de la cour.
Il faisait une chaleur extraordinaire: les rayons du soleil tombaient
d'aplomb sur la terre desséchée, et les herbes semblaient prêtes à
s'enflammer. Les vaches que Valentin menait paître s'étaient rapprochées
de la forêt, pour trouver un peu d'ombre. On voyait passer, dans les
airs, des essaims d'abeilles qui avaient quitté les roches voisines et
qui allaient chercher ailleurs de nouvelles demeures. Valentin prenait
un vif intérêt à ces émigrations des jeunes abeilles, et il en avait
étudié plus d'une fois les curieux épisodes, en admirant le merveilleux
instinct de ces mouches industrieuses. Il vit un de ces essaims, qui
s'abaissait vers le sol avec des bourdonnements confus et qui semblait
vouloir s'arrêter quelque part, pour se mettre en groupe et pour
attendre le moment favorable d'achever son voyage. Il suivit à distance,
en s'avançant avec lenteur, l'essaim qui se portait d'un endroit à un
autre, et cherchait la meilleure place où il pourrait camper et se
reposer; mais l'essaim, après avoir choisi successivement plusieurs
arbres autour desquels il se rassemblait comme pour tenir conseil,
reprit tout à coup son vol, en s'élevant dans les airs et en
s'éparpillant à travers la forêt.
Valentin, à son insu, avait employé plus d'une heure à cette étude de
naturaliste; lorsqu'il revint au pâturage, où il avait laissé les quatre
vaches; il ne les retrouva pas, et, s'imaginant qu'elles étaient entrées
dans le bois pour y prendre le frais et pour paître à l'ombre, il y
entra aussi, en les appelant par leurs noms et par des sifflements
qu'elles avaient l'habitude d'entendre et de comprendre. Pas le moindre
beuglement ne répondit à ces appels redoublés, que lui renvoyaient
seulement les échos de la forêt.
Alors il se rappela l'avertissement que le Père ermite lui avait
communiqué la veille, et il se demanda anxieusement si les vaches
n'avaient pas été volées par ce juif allemand, qu'il regardait comme un
être imaginaire créé par la peur des pâtres et des bergers. Les vaches
ne pouvaient être que dans les bois, puisqu'il ne les avait point
aperçues dans la prairie, et ce fut dans les bois qu'il se mit à les
chercher çà et là, en cornant de toutes ses forces. Enfin, il entendit
ou crut entendre loin, bien loin, quelques beuglements qui se turent
presqu'aussitôt. Il corna de nouveau et de plus belle, sans obtenir
aucun résultat; il se dirigeait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre,
cornant, appelant, criant. Cette fois, ce n'était pas une illusion: une
vache avait beuglé, et ce beuglement fut suivi de plusieurs autres. Les
vaches devaient se trouver à une portée de fusil, et Valentin resta
convaincu que quelqu'un les emmenait en grande hâte, puisque les
beuglements s'éloignaient de minute en minute. Il cessa d'appeler et de
corner, afin de mieux suivre le voleur qui lui avait enlevé ses bêtes.
Il espérait ainsi le rejoindre là où bêtes et voleur viendraient à
stationner jusqu'à la nuit.
Son plan de poursuite réussit complètement; il parvint à franchir la
distance qui le séparait du voleur de vaches, sans que celui-ci dût
supposer qu'on pouvait l'atteindre. Il ne voyait pas encore ses bêtes,
mais il les entendait souffler entres les branchages qu'elles brisaient
en passant. Puis, il jugea tout à coup qu'elles s'étaient arrêtées et
que le voleur, fatigué à une longue fuite à travers bois, reprenait
haleine. Valentin n'avait pas d'arme, ni aucun moyen de défense: il ne
devait donc pas songer à user de vive force pour revendiquer son bien et
pour ramener ses vaches à l'étable. Il résolut de se borner à surveiller
le voleur et à le suivre pas à pas.
La prudence lui conseilla de ne pas s'approcher davantage et d'éviter
de faire le plus léger bruit, d'autant plus que le voleur n'avait pas
encore choisi l'endroit où il serait le mieux caché avec son butin.
Valentin eut alors l'idée de monter sur un arbre et d'y rester en
observation; il monta donc le plus doucement possible sur un grand orme,
qui s'élevait au milieu d'un emplacement dégarni d'arbrisseaux et de
broussailles, mais tapissé de gazon et de plantes bocagères. Du haut de
cet arbre, il dominait les environs, et il aperçut à travers la feuillée
ses quatre vaches, qui ruminaient en fourrageant dans les taillis; mais
il ne voyait pas l'homme qui les gardait, et il fut tenté de croire
qu'elles étaient en liberté. Son attention fut détournée par le bruit
des bourdonnements d'abeilles, qui voltigeaient au-dessus de lui et
qu'il n'avait pas remarquées, en montant sur cet arbre, où l'essaim
était venu se poser à l'extrémité d'une des branches les plus basses.
En même temps, il constata un mouvement décisif dans la station des
vaches qui avaient quitté leur gîte et qui venaient de son côté,
conduites par un homme de mauvaise mine, qui les tirait par la longe, en
maugréant contre elles.
--Ces maudites bêtes ne veulent pas se tenir tranquilles! disait-il
à part lui. Mais voici justement ce qu'elles cherchent: de l'herbe à
brouter. Il y en a là de quoi paître jusqu'au soir.
[Illustration: Valentin monta donc sur un grand orme.]
Il avait attaché à son bras les quatre cordes qui pendaient aux cornes
des vaches, et il les empêchait ainsi de s'écarter. Il s'assit par
terre, sous l'orme, dans lequel Valentin était monté; il bourra et
alluma sa pipe, puis il commença de fumer un affreux tabac, dont les
exhalaisons nauséabondes arrivaient à l'enfant caché dans l'épais
feuillage de l'arbre.
La fumée du tabac n'avait pas tardé à envelopper l'essaim d'abeilles,
suspendu en boule à une des branches inférieures de l'orme, et cette
fumée acre et soporative agit de telle sorte sur les mouches, qu'elles
tombèrent en masse, à moitié étourdies, mais furieuses, sur le fumeur,
en s'attachant à ses mains et à son visage, qu'elles criblaient de
piqûres. Il poussa de terribles cris d'effroi et de douleur, auxquels
Valentin répondit en cornant à plein gosier, tandis que les vaches
essayaient de s'enfuir en beuglant et brisaient le bras du voleur en
serrant les noeuds coulants des cordes qui les retenaient.
Cet horrible vacarme fit accourir des bûcherons, qui travaillaient dans
la forêt, et qui vinrent aider Valentin à reprendre possession de ses
vaches, pendant qu'on transportait à l'hôpital le malheureux voleur,
cruellement blessé et défiguré.
L'aventure eut quelque éclat dans le pays et l'honneur en revint à
Valentin qui avait fait preuve de tant de persévérance, d'adresse et de
courage. On lui attribua même l'invention d'avoir lancé sur le voleur un
essaim d'abeilles, qui en avaient fait justice.
A peu de jours de là, le duc de Lorraine chassait dans la forêt.
Valentin n'avait pas mené paître ses vaches à cause des agitations et
des tumultes de la chasse ducale, mais il s'était revêtu de son habit
d'ermite, comme pour un jour de fête, et il avait emporté avec lui des
livres et des cartes de géographie, pour aller lire et étudier dans les
bois. Il était donc assis au pied d'un arbre, les yeux attachés tantôt
sur un livre et tantôt sur une carte, et paraissait absorbé dans ses
études, lorsqu'un inconnu, en costume de chasseur tout galonné d'or,
s'approche de lui et lui demande ce qu'il fait là.
--Vous le voyez, Monsieur, répond Valentin avec déférence: j'étudie la
géographie.
--La géographie! reprend l'inconnu, en souriant avec bonté: est-ce que
vous y entendez quelque chose?
--Je ne m'occupe que des choses que j'entends, répliqua l'enfant sans
lever les yeux de la carte qu'il étudiait.
--C'est une carte d'Allemagne? dit l'inconnu. Que cherchez-vous dans
cette carte?
--Je cherche la route qui conduit à Heidelberg, reprend Valentin, car
je songe à me rendre à la célèbre université de cette ville, pour y
continuer mes études.
--Pourquoi penser à l'université d'Heidelberg, quand vous êtes en
Lorraine, mon enfant? dit l'inconnu. Nous a avons le collège des
jésuites de Pont-à-Mousson, où l'on fait d'excellentes études, et c'est
là que vous irez achever les vôtres.
[Illustration: Il était assis au pied d'un arbre, les yeux attachés sur
un livre.]
C'était le duc de Lorraine en personne, et Valentin, qui ne l'avait pas
reconnu, se vit tout à coup entouré des chasseurs revenant de la chasse.
On lui fit mille questions; le duc fut enchanté de ses réponses et
déclara qu'il le prenait sous sa protection. Valentin entra donc
au collège de Pont-à-Mousson; il s'y appliqua, de préférence, à la
géographie, à l'histoire et à l'archéologie; il en sortit avec une
pension qui lui était payée sur la cassette du duc Léopold.
Valentin était désormais un savant, comme il l'avait souhaité; le
premier usage qu'il fit de ses économies fut d'envoyer de l'argent à sa
mère, de reconstruire la chapelle de l'ermitage de Sainte-Anne, et de
dédier un tombeau monumental à la mémoire du curé de Monglas. Il fut
plus tard bibliothécaire du duc de Lorraine.
--Son Altesse sérénissime, disait-il avec modestie, daigne me payer
honorablement pour ce que je sais; mais, si 1'on devait me payer pour ce
que j'ignore, tous les trésors du duc de Lorraine ne suffiraient pas.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction.--La convalescence du vieux conteur
Une bonne action de Rabelais
Les pressentiments maternels
Les premières armes
Les hauts faits de Charles d'Assoucy
La mascarade de Scarron
Le revenant du château de la Garde
Madame de Sévigné et ses enfants à la cour de Versailles
Les espiègleries de Crébillon
La vocation de Jameray Duval