Le parti pris est aussi le fait de M. Théodore Chassérian. Des études
sérieuses, une entente savante de la composition ont tout d'abord fait
distinguer cet artiste, qui devrait se garder de l'exagération, et ne
pas rompre en visière avec certaines opinions généralement reconnues sur
ce qu'on entend par le mot couleur. _Jésus au Jardin des Oliviers_ est
traité avec une connaissance rare des effets de composition. Jésus a de
la noblesse, et,--n'était la robe noire que M. Chassérian lui fait
porter, contrairement aux traditions,--il soutiendrait la comparaison
avec plusieurs tableaux des peintres français anciens. Les apôtres
Pierre, Jacques et Jean sont-ils endormis ou frappés de la foudre? Le
terrain sur lequel a marché Jésus-Christ s'élève trop
perpendiculairement, si bien que l'Homme-Dieu descend avec trop de
précipitation. Ce sont là au reste des critiques de détail. M. Chassérian
possède un talent vrai, sévère et consciencieux; aucune de ses oeuvres
ne peut manquer d'être appréciée. _Jésus au Jardin des Oliviers_, malgré
ses défauts, est un tableau hors ligue.
M. Badin a peint un _Saint Germain, évêque d'Auxerre_, où se remarquent
de grandes qualités; la tête du saint prélat a beaucoup de noblesse, et
les autres personnages du tableau sont bien peints. Ce tableau, dont les
lignes sont calculées pour une autre perspective, gagnerait à être vu de
plus près; il faut souhaiter que dans le nouvel arrangement qui a lieu
vers le milieu de l'exposition, M. Badin soit mieux traité par
l'administration du Musée.
Citons, au nombre des tableaux religieux les mieux réussis, l_'Agonie du
Christ au jardin des Oliviers_, par M. Alexandre Cabanel, oeuvre
consciencieuse et habilement traitée;--_Saint Sébastien secouru par les
saintes femmes_, tableau signé Michel Poussin. Quel nom terrible à
porter pour un artiste! Déjà, l'année dernière, M. Michel Poussin a
exposé un _Samaritain_ qui promettait beaucoup pour l'avenir; son _Saint
Sébastien_ le place désormais parmi les peintres de style. M. Antoine
Etex, notre grand sculpteur, a peint, lui aussi un _Saint Sébastien_
dont la couleur est assez bonne, et dont le dessin est mâle et puissant.
Nous reparlerons de M. Etex à l'article des statuaires. L'_Apparition du
Christ à saint Jacques le Mineur_, par M. Eugène Goyet, est une oeuvre
faible et cependant consciencieuse, qui mérite d'être remarquée. _Saint
Martin de Tours obtenant par sa prière la résurrection d'un mort_, de M.
Guerman-Bonn, atteste de grands progrès dans le talent de ce peintre,
que nous croyons appelé à un bel avenir. Quant à la _Résurrection du
Christ_, par M. Eugène Devéra, nous ne pouvons la considérer comme une
oeuvre tout à fait sérieuse. Rien n'est plus gracieux ni plus agréable
que l'_Archange saint Michel_, par M. Achille Devéra. Ce tableau est le
pendant de la _Translation de la sainte case_, exposée l'année dernière.
Poursuivons notre route; occupons-nous encore des oeuvres de style. Le
_Portrait de madame la princesse de Belgiojoso_, par M. Henri Lehmann,
est le point de mire des critiques les plus acerbes, comme des éloges
les plus pompeux.
Tel visiteur proclame cette toile un chef-d'oeuvre, tel autre rit de
pitié en la regardant. Notre opinion est mixte, et nous dirons
franchement ce que nous pensons du portrait de madame de Belgiojoso; la
princesse, dont le corps est vu de profil, est vêtue d'une draperie. Les
mains s'appuient comme il convient, sur les genoux; cependant on cherche
le bras sous la draperie de madame de Belgiojoso. Il n'y a rien, il n'y
a que des plis. Ce défaut ôte de la vie à ce portrait. Pour ce qui est
de la ressemblance matérielle et morale,--qu'on me pardonne cette
épithète,--elle est frappante; madame la princesse de Belgiojoso a ce
regard à la fois perçant et mélancolique, cette expression tout à fait
distinguée où se révèle son goût pour les travaux ascétiques. L'auteur
de _l'Essai sur la doctrine catholique_ est pâle et rêveuse, et sa frêle
constitution fait contraste avec la vigueur de son imagination, avec ses
convictions profondes. M. Lehmann aurait pu se montrer plus coloriste,
sans doute, en reproduisant les traits de madame la princesse de
Belgiojoso; il lui aurait été impossible de pousser plus loin le
sentiment,--redisons-le, la ressemblance morale.
Personne ne s'arrête devant _Bienfaisance, Vertu du Riche, et
Résignation, vertu du Pauvre_, par M. Adolphe, sans être, frappé des
progrès de cet artiste. Une jeune femme passe; un malheureux vieillard
est là, près d'elle, ayant un enfant sur ses genoux. L'enfant regarde la
«Belle dame» avec une l'expression à demi douloureuse et à demi
souriante. Elle a pitié de ceux qui souffrent, et va leur donner
l'aumône. Cette composition est large, et surtout gracieuse, qualité qui
se rencontre rarement dans un tableau. La couleur est bonne: le dessin
est pur. Le _Dernier Regret_ et les trois gracieux portraits exposés par
M. Alophe attestent aussi ses progrès notables.
[Illustration: Vue de Menton (Monaco), par M. Léon Fleury.]
Ce que nous avons dit de M. Alophe, nous l'appliquerons à M. Edouard
Dubufe. Dès ses premiers ouvrages, nous osions prédire des succès à ce
jeune peintre; _la Prière du Matin_ nous donne raison. C'est une
charmante scène de famille au quinzième siècle, où les costumes
éclatants du moyen âge sont rendus avec une grande habileté, il y a
quelque harmonie dans l'assemblage des couleurs les plus variées;
seulement, toutes les fêtes se ressemblent un peu,--défaut capital,
quand il s'agit d'un tableau de petite dimension,--_Bethsabée_, du même
peintre, est une belle étude: M. Edouard Dubufe fera bien de continuer
dans ce genre, il recevra la récompense due à ses efforts.
Tous les sujets sont bons en peinture lorsque l'exécution est bonne;
aussi M. Saint-Jean, modeste peintre de fleurs, a-t-il obtenu une
réputation immense, et qui s'accroît chaque année. Les tableaux de M.
Saint-Jean sont des chefs-d'oeuvre. Ses _Fruits et Fleurs près d'un
bas-relief_ ne démentent pas ses travaux passés; l'art y est poussé
jusque dans ses dernières limites; le peintre fait preuve d'habileté:
son dessin est irréprochable, sa couleur est aussi belle que nature; la
composition, enfin,--car la composition a plus d'importance qu'on ne le
croit généralement dans un tableau de fleurs,--est intelligente au
dernier point. M. Saint-Jean procède comme il convient pour rester à la
hauteur de la célébrité qu'il s'est acquise; il n'expose qu'un tableau
par an, mais ce tableau ne manque jamais de faire sensation parmi les
connaisseurs. M. Saint-Jean est devenu l'égal de nos anciens peintres de
fleurs: nul plus que lui ne sait donner de l'intérêt à un genre si
restreint en lui-même, nul ne sait mieux disposer un tableau, et relever
encore le principal par les accessoires. Un mot cependant, une seule
observation: que M. Saint-Jean se garde d'une certaine teinte jaune qui
enlève du brillant à ses reflets: elle pourrait, par la suite, nuire à
l'ensemble de ses tableaux.
[Illustration: Gaucher de Châtillon défendant l'entrée d'une rue du
faubourg de Minich (1230), par M. Karl Girardet.]
Deux paysagistes nous semblent placés sur la même ligne, et posséder un
talent égal pour copier la nature: ce sont MM. Léon Fleury et Jules
Coignet. Le premier, dans sa Vue des bords de la Marne aux environs de
Saint-Maur, et dans sa _Vue de Menton_ (principauté de Monaco), que
l'Illustration donne à ses lecteurs, a déployé de rares qualités. La
_Vue de Menton_, principalement, est pleine d'intérêt et de charme. Le
second, M. Jules Coignet, n'est pas resté au-dessous de sa réputation
dans ses vues d'_Italie_ et des _Temples de Pæstum_.
Versailles met l'esprit de nos peintres à la torture; il n'est pas un
d'entre eux qui ne fasse «son tableau de bataille.» Celui-ci parvient à
bien s'acquitter de la tâche qu'il a entreprise; celui-là, n'ayant pas
réussi, s'excuse en alléguant son peu d'aptitude pour les compositions
guerrières. Les peintres d'imagination ne manquent jamais de s'en tirer
à leur honneur, et tel est M. Karl Girardet.
Sous le numéro 793, M. Karl Girardet a peint un beau fait d'armes du
temps des croisades: Gaucher de Châtillon défend seul l'entrée d'une rue
dans le faubourg de Minich.
«On le voyait, dit Michaud, tantôt fondre sur les infidèles, les
disperser, les abattre; tantôt se retirer pour arracher les flèches dont
il était hérissé; il retournait ensuite au combat. Le reste de
l'arrière-garde était encore à quelque distance; personne ne paraissait;
les Sarrasins, au contraire, arrivaient en foule.»
Le peintre a suivi scrupuleusement le récit de l'historien, et les
quelques lignes que nous avons mises sous les yeux du lecteur suffisent
pour expliquer le tableau de M. Karl Girardet, où l'on remarque beaucoup
de mouvement, une brillante couleur, et une grande facilité d'ajustement
et d'exécution.
_La Porte latérale de la Mosquée de El-Moyed, au Caire_, du même
peintre, est une charmante étude d'après nature; M. Karl Girardet a
peint aussi,--en collaboration avec son frère,--_la Famille égyptienne
priant sur le tombeau d'un parent_, tableau auquel nous reprocherons de
n'être pas assez triste, mais dont les accessoires surtout sont traités
de main de maître.
M. Louis Canon a exposé le _Retour du Routier_, que nous reproduisons.
Ce ravissant petit tableau est à la fois une scène de moeurs et un
paysage. Peinture pleine d'esprit et de naturel, peinture sans
prétention, et par cela même fort agréable. M. Louis Canon a devant lui
un bel avenir, et le paysage-genre n'a pas de plus intelligent
interprète.
M. Sebron, dans sa _Vue du château de Neuilly_, s'est efforcé de rendre,
avec le plus d'exactitude possible, un effet de clair de lune; il a
triomphé de la difficulté. La _Vue intérieure de la Chapelle
Saint-Georges, à Windsor_, est une page importante. Cet intérieur est le
meilleur du Salon de cette année.
[Illustration: Le Retour du Routier, par M. Louis Canon.]
M. Jules Jacob nous a fait un Conte charmant; sa _Satisfaction_ suffit à
la nôtre. Des fruits bien peints complètent dignement son
exposition.--M. Victor Robert, dont la _Conversion de saint Paul_ prouve
les études sérieuses, se révèle plus encore peintre habile dans une
toile historique; _Le Velay ravagé par guerre, la famine et la peste en
l'an 1586_.--M. Charles Malankiewicz a fait preuve de talent dans son
_Départ de Wilna_, lors de la guerre de 1812.--M. Eugène Ginain a deux
tableaux qui méritent d'être vus: _Marche sur Médéah_, et _des Cavaliers
arabes acceptant du lait dans le désert._
C'est ici le lieu de recommander aux amateurs qui, en visitant le Salon,
aiment à y rencontrer quelques tableaux propres à émouvoir leur gaieté
et à reposer leur esprit, d'entrer dans la galerie de bois; ils
s'arrêteront un instant devant la _Résurrection de Notre-Seigneur
Jésus-Christ_. Ils contempleront l'oeuvre délicieuse de M. Lépaulle; et
puis, à gauche, beaucoup plus loin, ils riront devant _Un bal donné à
l'Hôtel-de-Ville sous l'Empire_. Ce tableau n'est pas signé, je crois;
mais tout le monde vote à l'auteur anonyme des remerciements, et nous
surtout, pauvres critiques exténués de fatigues, car le bal en question
nous repose en moins de quelques minutes, nous le bénissons; grâce à lui
nous redevenons frais et dispos en quittant les galeries du Louvre.
Théâtre de l'Opéra-Comique.
_La Sirène_, opéra-comique en trois actes, paroles de M, Scribe, musique
de M. Auber.
C'est une histoire fort compliquée que celle de cette sirène, et il me
faudrait, pour la raconter avec clarté dans tous ses détails, faire un
livre plus gros que le poème de M. Scribe, plus gros peut-être que la
partition de M. Auber. Quelle besogne pour moi et pour vous, lecteur!
Rassurez-vous, je ne mettrai pas votre patience à une si terrible
épreuve.
La sirène de l'Opéra-Comique n'a pas une queue de poisson, comme celle
de la Fable... Hélas! je suis forcé d'avouer qu'elle n'a pas non plus
les attraits merveilleux de ses devancières, ni la voix étendue, sonore,
puissante qui leur a fait une si grande réputation. Tout dégénère.
Le monde, de qui l'âge avance les ruines,
devient chaque jour moins fertile en beautés séduisantes et en sopranos
miraculeux. A cela près, la sirène d'aujourd'hui remplit toutes les
conditions de son emploi. Malheur aux _dilettanti_ qui, en traversant
les Abbruzzes, prêtent l'oreille à ces chants mystérieux et perfides qui
les attirent vers des défilés sans issue, vers des gorges abruptes,
peuplées de voleurs, et inaccessibles aux gendarmes!
[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique, _la Sirène_, acte 2e--La
sirène, mademoiselle Lavoye.--Bolbaja, M. Henry.--Scipion, M. Audrait.]
La sirène en question est soeur de Marco Tempesta, chef de
contrebandiers, et bien digne de son terrible nom. Ce Tempesta fait à la
douane de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles une guerre acharnée; il
inonde tout le marché de Naples de marchandises anglaises de premier
choix; il fait aux fournisseurs brevetés du gouvernement une concurrence
ruineuse; il vend à moitié prix du tabac qui n'est point frelaté, du
rhum de la Jamaïque d'une qualité supérieure. Que voulez-vous que
devienne le commerce légal et patenté du pays?
Le duc de Popoli, gouverneur des Abbruzzes, a promis à Sa Majesté de la
délivrer de ce fléau; mais Marco Tempesta brave les douaniers et se
moque des sbires, et si, parfois, il lui arrive quelque malheur, il
trouve toujours le moyen de prendre sa revanche. Un jour, par exemple,
les agents du duc lui saisissent pour vingt-cinq mille piastres de
marchandises. Qu'arrive-t-il? A quelque temps de là toute la vaisselle
plate de sa seigneurie disparaît, et le Popoli reçoit en échange une
quittance en bonne forme des vingt-cinq mille piastres.
Une autre fois, c'est un convoi tout entier qui est surpris en rade et
enlevé, après un combat sanglant, par le capitaine Scipion, officier de
la marine royale et commandant de la tartane l'_Etna_. Le convoi ne vaut
pas moins de cinq cent mille piastres. Voilà, pour le coup, nos gens
ruinés de fond en comble. Mais Marco Tempesta a plus d'un tour dans son
bissac.
Il vient, par une nuit bien noire, demander l'hospitalité au signor
Bolbaja, propriétaire d'une petite habitation isolée au milieu des
Abbruzzes. Bientôt arrive le duc de Popoli, qui a reçu d'une main
inconnue un rendez-vous pour la même heure et dans le même lieu. Le duc
est gras, vieux, laid et sot; avec ces qualités-là, on est toujours sûr
de son mérite. Il s'attend à voir arriver en ce lieu reculé une des plus
belles femmes de la cour. C'est là du moins ce qu'il révèle en toute
confiance au sieur Scoppetto, qu'il trouve là, et qui fut son valet de
chambre à l'époque où sa vaisselle plate lui fut enlevée si subtilement.
Ce Scoppetto n'est en effet que Marco Tempesta lui-même.
Au lieu d'une jolie femme, le duc ne trouve qu'une lettre à son adresse,
signée _la Sirène_, et contenant à peu près ce qui suit;
«Vous avez succédé au titre et aux biens de votre frère aîné, mort _ab
intestat_. Mais il existe un fils légitime de ce frère, lequel n'aurait
qu'à se présenter pour vous dépouiller de tout. Il ignore jusqu'à
présent sa naissance et ses droits; mais, moi, j'ai entre les mains les
titres authentiques qui les établissent. A qui voulez-vous que je
remette ces titres? A lui ou à vous? Si vous aimez mieux que ce soit à
vous, venez en personne à tel endroit de la forêt; ils vous seront
donnés en échange des cinq cent mille piastres que vous devez à Marco
Tempesta.»
«Oh! oh! dit judicieusement le duc, il paraît que c'est à Marco Tempesta
que j'ai affaire.
--Quel parti prendra Votre Excellence? dit Scoppetto.
--J'irai.
--A merveille!
--Mais je n'irai pas seul. J'aurai avec moi cinquante carabiniers qui,
lorsque mon drôle paraîtra, feront feu sur lui de cinquante côtés à la
fois. De cette façon, j'aurai les papiers, et je garderai les piastres.
--Diable!» dit tout bas Scoppetto, qui n'est pas médiocrement
embarrassé.
Un danger plus pressant le menace. Popoli reçoit du chef de la police le
signalement très-exact du fameux contrebandier. Le cas est grave.
Heureusement, le duc a la tête la plus légère dont l'Opéra-Comique ait
jamais gratifié un homme en place. Au lieu du lire cette pièce
importante, il la laisse là, et va se promener. Scoppetto s'en empare et
la détruit. Pour la remplacer, il ne sera pas en peine.
Le même toit sert de refuge à un jeune officier de marine, lequel est
justement ce vaillant capitaine Scipion, commandant de _l'Etna_, dont
l'intrépidité a été si funeste à Marco Tempesta et à sa bande. Marco
fait à la hâte un nouveau signalement où le capitaine est représenté
trait pour trait. «Eh! eh! dit le duc à son retour, voilà mon homme: il
n'y a plus qu'à le prendre. J'ai donné mes ordres; mes soldats seront
bientôt au lieu du rendez-vous. Il ne tardera pas probablement à s'y
rendre lui-même.»
Scipion y arrive bientôt, en effet, le plus innocemment du monde: c'est
la voix mystérieuse qui l'y attire. Cette voix, inconnue à tous, il a
cru la reconnaître, et il ne s'est pas trompé: c'est celle d'une jeune
fille qu'il aime, et qui _le paie, de retour_, comme on dit à
l'Opéra-Comique. Le voyez-vous, lecteur, dans la gravure qui accompagne
cet article, errant à travers ces rochers et ces précipices, et se
rapprochant par degrés de cette habitation souterraine d'où partent les
sons qui l'enchantent? Il ne tarde pas à en trouver l'entrée; mais de
nouveaux périls l'y attendent: Il y trouve Marco Tempesta et la troupe
furieuse qui a juré sa mort. Comment il échappe à leurs coups, comment
il épouse celle qu'il aime, comment il redevient, au moment où il y
pense le moins, duc de Popoli et millionnaire, comment, enfin, Marco
Tempesta, après avoir repris sur le gouverneur de la Calabre les cinq
cent mille piastres, et même _quelque chose de plus_, met en défaut
sbires, carabiniers et soldats de marine, s'empare de la tartane du
capitaine dont il a fait la fortune, et s'en va je ne sais où vivre en
honnête homme du fruit de ses économies, voilà ce que je vous laisse à
deviner, lecteur, ou plutôt, ce que je vous engage à aller voir. Il y a
là des scènes vives et piquantes, et mille tours de passe-passe peu
vraisemblables parfois, mais toujours réjouissants. Il y a là des rôles
très-amusants et très-bien remplis: celui de Marco, d'abord, dont M.
Roger s'acquitte à merveille; celui du l'impresario Bolbaja, qui a fait
sa fortune dans les arts, non en les cultivant, mais en les exploitant;
celui du gouverneur du la Calabre, dont la sotte fatuité est la plus
récréative du monde. Il y a là, enfin, tout le savoir-faire de M.
Scribe, heureusement inspiré cette fois, et tout ce que la riche
imagination de M. Auber sait mettre dans une partition de chants
gracieux et d'élégantes harmonies.
Tous les morceaux du nouvel opéra, sans exception, sont agréables.
Quelques-uns attestent une habileté souveraine et une facilité
d'invention dont aucun musicien parvenu à l'âge de M. Auber n'a donné
l'exemple depuis Gluck et Haydn. Il y a des couplets où sont exposés les
bruits populaires touchant les vocalisations mystérieuses de la sirène,
qu'on doit signaler spécialement aux oreilles qui savent entendre. La
mélodie, très-originale par elle-même, y est relevée par un
accompagnement imitatif plein d'effets vigoureux et de combinaisons
instrumentales que Beethoven ne désavouerait pas. L'air avec choeur
chanté par M. Roger, au début du second acte, renferme l'un des plus
beaux _andante_ qu'on ait jamais écrits pour le théâtre de
l'Opéra-Comique. Le duo qui suit cet air est conduit et dialogué avec
une extrême habileté, très-mélodieux d'ailleurs et d'une exquise
élégance. Il y a encore dans cet acte un trio chanté par Bolbaja,
Scipion et Marco Tempesta, dont le style est d'une grande élévation, et
où la disposition des voix atteste la main d'un maître. Les deux finals
du premier et du deuxième acte brillent par les mêmes qualités et
produisent un effet puissant. En général, M. Auber paraît s'être
attaché, dans cet ouvrage, à élever son style, à agrandir les
proportions de ses mélodies, à augmenter l'intensité des masses vocales.
Il est un peu moins sautillant qu'autrefois, moins vif, moins coquet
peut-être; mais il est plus simple, plus ferme, plus largement musical;
en un mot, il déploie un éclat et une vigueur qui rappellent les plus
belles pages de la _Muette de Portici_.
Carthagène des Indes.