«L'armée, écrit le lieutenant Psichari dans le beau livre qu'il rapporte
de la brousse africaine, l'armée est la meilleure école qui soit au
monde, surtout l'armée de métier. L'armée seule aujourd'hui, malgré les
efforts que l'on a fait, possède une tradition. Et c'est là que réside
toute sa vertu.» Ce mot vertu, vous devez l'entendre dans le sens
puissant que lui donnaient les anciens: énergie, courage, amour de
l'action périlleuse, dédain des quiétudes médiocres et des jouissances
égoïstes d'une vie sans effort. La vertu de l'armée est dans sa
tradition.
Hors des casernes et des garnisons trop douces de la métropole, au camp,
au feu, dans les sables perdus des nouvelles France, la tradition
échappe aux influences dissolvantes. Il n'y a plus là une armée d'hier
et une armée d'aujourd'hui. Les uniformes ont pu changer. Mais l'âme est
demeurée la même et vous n'en sauriez douter après avoir lu les quatre
livres signés par quatre officiers de notre armée de métier, notre armée
coloniale, souvenirs ou romans vécus, que nous venons de recevoir
presque simultanément et qui sont des livres de foi ardente dans
l'énergie de notre race.
L'un de ces livres, _En colonne_, par le général Bruneau (1), évoque les
fastes algériens d'il y a quarante ans. Les trois autres: _Gens de
guerre au Maroc_, par M. Emile Nolly (2); _les Amis de mon ami Fou Than
ou les Aventures de six marsouins en Chine_, par M. Léo Byram (3); et
_l'Appel des armes_, par M. Ernest Psichari (4), nous disent les gestes
héroïques de ce temps, et les sacrifices consentis pour la plus grande
France par les jeunes hommes d'aujourd'hui.
Deux générations de soldats surgissent de ces quatre volumes. Elles ne
s'opposent pas. Elles se dressent ensemble, avec le même élan, le même
regard, la même jeunesse, et le même cri de ralliement.
Les livres, cependant, sont de talents très divers. Les épisodes ne s'y
ressemblent pas. Ces soldats de notre race, qui transportent en Afrique
et en Asie, dans la défense et la conquête, le meilleur de l'énergie
française, ont eu, dans la vie collective des camps, une vie propre et
lss plus différentes aventures.
Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs plusieurs des récits du
général Bruneau qui est le plus ancien, _l'ancien_, des conteurs
militaires dont nous nous occupons aujourd'hui. Le général Bruneau
représente la génération doyenne. Il a fait la terrible et néfaste
guerre dont il nous a dit les héroïsmes désespérés (5). Puis il a
pacifié l'Algérie en révolte, et ce sont ses souvenirs d'Afrique,
combats et chasses, qu'il réunit maintenant en un livre charmant
d'entrain jeune, de verve pittoresque, et de patriotique confiance. Il
conte comme Marbeau, comme Parquin et comme du Barail. Il nous entraîne
en gaieté, droit au feu, ou au péril, sous quelque forme qu'il s'offre.
Lisez _Johann, le Blocus de Djelfa, le Rallye-Paper, Un raid
d'infanterie, le Combat de l'oued Cheref, Entre la vie et la mort._ Vous
verrez comme y sont admirablement évoqués, en pleine action, nos
Africains d'hier, et vous verrez aussi combien ces Africains d'hier,
guerriers ou civilisateurs, ressemblent, par les qualités profondes et
brillantes qui font l'âme du soldat français, à nos «Marocains»
d'aujourd'hui.
(1) Ed. Calmann-Lévy; 3 fr. 50.--(2) Librairie Plon, 3 fr. 50.--(3)
Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--(4) Ed. Oudin, 3 fr. 50.--(5) _Récits de
guerre_, éditeur Calmann-Lévy. 3 fr. 50.
«Trop longtemps--écrit, à la veille de marcher sur Fez, M. Emile Nolly,
l'éloquent et immédiat historien de nos _Gens de guerre au Maroc_--les
jeunes hommes de France ont laissé le sabre au fourreau. L'espoir de
dégainer enfin les lames claires, d'ouïr la musique ardente des balles,
ranime le feu sacré qui couvait sous la cendre: l'instinct guerrier de
la race, qu'assoupissaient, depuis l'Année terrible, les sophismes des
pacifistes s'éveille et rugit.»
Voilà ce que dit M. Emile Nolly. M. Ernest Psichari va peut-être plus
avant encore. Le cas particulier de ce jeune romancier militaire dont le
manuscrit est daté de Mauritanie--décembre 1909, novembre 1912--est tout
à fait intéressant. M. Ernest Psichari, qui, avant de s'engager dans
notre armée coloniale, poursuivit et acheva en Sorbonne de fortes études
philosophiques, appartient à cette génération neuve d'intellectuels dont
une retentissante enquête de notre confrère _l'Opinion_ nous révéla non
point l'existence mais, déjà, l'importance dans l'État. Ces forces
jeunes, dégagées des sensibilités déprimantes, libérées du poison de la
critique, se sont élancées dans la vie avec un furieux appétit d'idéal.
Et par dégoût de cette rhétorique mortelle qui a tout détruit autour
d'elle, qui a comme vidé le monde de sa lumière, ces nouveaux venus ont
proclamé la nécessité du retour à l'action, l'action brutale, primitive,
qui nous rendra l'élan nécessaire pour remonter aux étoiles.
«Beaucoup de Français, constate M. Ernest Psichari, ont ressenti l'ennui
de vivre dans un monde trop vieux. «Où trouver, se disaient-ils, une
raison d'être? Où trouver une règle, une loi? Où trouver, dans le
désordre de la cité, un temple encore debout?» Ils cherchaient, en
tâtonnant, une grande pensée. Avec plus de foi, ils seraient entrés au
cloître. Mais aujourd'hui les cloîtres servent de musées.»
Reste l'armée, seule traditionnelle, l'armée de métier, l'armée de
l'éblouissante Afrique, où l'on apprend la haine du faux, du truqué, de
tout «l'écoeurant bavardage des commis-voyageurs de la pensée humaine»,
et où l'on se sent l'âme plus solennelle en partageant l'extase des
Maures devant le ciel. «Traverse la vie en barbare plutôt que de finir
en byzantin!», dira ou à peu près le capitaine Nangès à son élève, le
soldat Maurice Vincent, un converti de la veille, entraîné dans les
sables brûlants de la Mauritanie. Et le jeune homme, ardent à revivre
selon les lois de sa race, écrira à sa fiancée: «Il y a des moments où
je voudrais mourir sur un champ de bataille tant je suis heureux de
vivre.» Il a cessé de jouer Tristan et Yseult. Il marche désormais avec
Parsifal.
Telles sont les idées exprimées. Nous ne nous arrêterons point sur le
roman lui-même qui tient compte, avec une très juste observation, des
réalités de la vie, des défaillances d'âmes, des communes misères
humaines. Et il y a aussi des décors, adroitement brossés en exactes
couleurs, dans le livre de M. Ernest Psichari et dans celui de M. Emile
Nolly, car ces «barbares». pour le fond, sont, pour la forme, des
artistes.
Quant à M. Léo Byram dont la sensibilité se fait plus immédiate, plus
attentive, plus humaine, il nous fait aimer jusqu'en leurs défauts,
jusqu'en leurs erreurs dessinées finement par leur sage ami chinois, Fou
Than, ces humbles coloniaux détachés en Asie, dont la vie rude «est si
peu favorisée du destin qu'ils estiment une grâce insigne d'échapper à
la fièvre ou à la mort».
Ils grognent parfois--par tradition encore--mais ils continuent,
d'instinct, à faire figure de héros. Ils sont notre armée de métier,
celle qui nous a donné notre Asie et notre Afrique,--car ce ne sont
point les milices qui conquièrent ni qui défendent les empires.