LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER

Il faut voir l'exposition des Chiens. Il faut même se presser de l'aller

voir, car elle sera fermée dans trois jours.

A dire vrai, cette exposition n'embellit pas le coin de Paris où elle

est placée. Aux Tuileries, sur cette admirable terrasse du Bord de l'eau

devant laquelle la place de la Concorde déploie le plus somptueux de nos

panoramas parisiens, s'alignent les baraquements bas de fer et de toile

grise où sont retenus prisonniers--pour leur gloire!--nos plus beaux

chiens. Le long des cages grilles, de la paille s'éparpille, des

gamelles traînent, des pancartes-réclames de biscuits et de produits

«désodorisants» sont accrochées. Des joueurs de cors de chasse soufflent

leurs airs mélancoliques sur un parterre de petites tables autour

desquelles des buveurs sont assis. L'Orangerie sert d'asile à un petit

Salon de peintres de chiens et de sculpteurs pour chiens, que continue,

au dehors, l'exposition en plein vent des vêtements, des colliers, de la

pharmacie, des nourritures de chiens...

Et cela aurait la vulgarité des pires fêtes foraines, si deux

attractions de qualité supérieure ne faisaient de cette exposition

canine un spectacle, au total, charmant. Ces attractions, ce sont les

chiens eux-mêmes; et, autour d'eux, _celles_ qui les regardent.

La première série des sujets exposés n'avait guère attiré aux Tuileries

que des élégances... masculines. C'était la série des chiens sérieux;

j'entends les chiens chasseurs... Braques d'Auvergne, braques

Saint-Germain, setters et pointers, orgueilleusement alignés derrière

leurs grilles, à côté des boxes plus vastes où rêvaient, endormies dans

la paille, en paquets, les meutes des tekels, des bassets griffons, des

beagles. Il y avait bien le clan aristocratique des lévriers, autour

desquels on vit s'agiter de délicieux chapeaux de printemps; les

chapeaux de «celles qui regardent». Mais ce n'est qu'à la seconde série

qu'elles affluent, celles qui regardent: la série de maintenant; celle

des petits chiens. Chiens-bibelots, chiens-joujoux, qui ne servent à

rien, qui coûtent des prix fous, et qu'on adore. Un salon spécial a été

aménagé pour eux. De minuscules cages en font le tour; et les voici

tous, enrubannés, pomponnés, parfumés, fleuris, précieusement vêtus:

caniches loulous d'Alsace et de Poméranie, King Charles, havanais et

pékinois, levrons et carlins, fox-terriers et papillons... Grelottants,

hargneux, terrifiés par la foule et le bruit... Mais l'amusant tapage,

où se confondent les bruits des voix, des rires, des aboiements! Le joli

tableau de frivolité spirituelle, d'élégance, de tendresse jolie... et

un peu comique, et comme décidément la femme créée par Paris, si je puis

dire, est intéressante à regarder, en quelque attitude qu'on la

surprenne!

*

* *

Ainsi l'avez-vous vue suivre une grande vente, rue de Sèze, chez Georges

Petit?

C'est encore une chose à voir, et tout à fait un spectacle de l'instant

de l'année où nous sommes. Pourquoi? On n'en sait rien. Le

commissaire-priseur a des raisons que la raison ne connaît pas. Ce qui

est certain, c'est qu'il y a à Paris une saison pour les «grandes ventes»

comme pour les grands dîners, les ballets russes et les grandes épreuves

de Longchamp. Et nous voilà au coeur de cette saison-là. Que l'étranger

ne s'illusionne point; le _décor_ n'est pas plus séduisant ici qu'à

l'exposition canine. Mais ce sont les figures qui sont bien amusantes,

là aussi, à observer.

La grande salle d'exposition est comme déshabillée. On en a supprimé les

grands vélums qui la plafonnent d'ordinaire, et par l'immense verrière

tombe un jour cru sur les figures des gens. Le long des cimaises, à la

place des tableaux, s'alignent des tapisseries à vendre, des bois de

lit, des glaces «de style», toutes sortes de pièces d'ameublement qui

font ressembler les murs de ce hall à ceux d'un magasin d'accessoires.

Au fond, la tribune où s'agite, les bras en l'air, un homme avec lequel

d'autres hommes échangent, à distance, des propos brefs, des appels de

nombres suivis de temps en temps d'un coup--frappé sur la tribune--du

marteau d'ivoire que M. le commissaire tient à la main. Les objets à

vendre sont promenés sous les yeux des amateurs, assis en rang sur des

fauteuils de velours rouge qui font penser à _l'orchestre_ d'un petit

théâtre... d'un petit théâtre où l'on s'écraserait en plein jour. Foule

mêlée. Des marchands, des marchandes, des oisifs sans le sou qui

viennent regarder vendre un tabouret 6.000 francs, et 45.000 une table à

thé; des gens de sport, des _club-men_ connus et très salués, des femmes

du monde, des femmes de théâtre, très entourées aussi. Que

viennent-elles faire là? Acheter des choses? Oh! que non. Elles viennent

simplement satisfaire la curiosité de savoir qui est celui qui payera

45.000 francs la petite table à thé, et goûter le plaisir d'avoir vu sa

figure.

Car c'en est un! une surenchère, c'est une course d'argent, comme une

course de chevaux est un match de vitesse, ou comme un match de boxe est

une course de poings! Et rien n'intéresse plus les femmes que d'assister

à une victoire, et d'avoir devant elles une figure de vainqueur à

regarder,--que ce vainqueur soit un pugiliste, un jockey, ou un monsieur

assez riche pour payer 45.000 francs une petite table à thé.

Un conseil: que l'étranger qui, cette semaine, se sera offert chez

Georges Petit le spectacle _sportif_ d'une grande vente ne manque pas de

s'arrêter (dans la même maison) à l'Exposition des délicieuses

_Sanguines_ d'Albert Fourié. Cela aussi, c'est à voir.

*

* *

Et ce qui est à voir encore, c'est la double Exposition dont le «tri

centenaire» de Lenôtre fournit en ce moment le sujet aux amateurs de

jardins. Je dis: double, je devrais dire: triple. Ce fut, il y a une

dizaine de jours, pour commencer, l'Exposition ouverte à la Bibliothèque

Le Peletier Saint-Fargeau des vieux livres, des estampes et des plans où

nous est racontée l'histoire des jardins de Paris. Puis, cette semaine,

le Salon de Bagatelle et cette exposition charmante de l'Art des jardins

où la Nature et l'Art se montrent si parfaitement dignes l'un de l'autre

qu'on ne sait plus si c'est le peintre qui a pris ses modèles chez le

jardinier ou le jardinier qui a imité le peintre. Et voici enfin que,

depuis hier, une troisième exposition s'ouvre au pavillon de Marsan; et

c'est encore aux jardins qu'elle est consacrée, et la mémoire de Lenôtre

qu'elle évoque.

Peut-être tous les étrangers ne comprendront-ils pas pourquoi le trois

centième anniversaire de Lenôtre suscite parmi nous cette sorte

d'emballement. Il faudra donc leur expliquer qu'ici encore il y a, à

côté de la raison qu'on voit, la raison qu'on ne voit pas. Sans doute,

Lenôtre fut l'exquis dessinateur des jardins de Versailles, de

Saint-Cloud, de Meudon, de Dijon, de Sceaux; des canaux de

Fontainebleau; de la terrasse de Saint-Germain; mais il fut surtout

l'homme d'une _idée_ qui, plusieurs fois depuis deux siècles, a cessé

chez nous d'être à la mode, et de laquelle--en politique aussi bien

qu'en art--semblent s'éprendre de nouveau les esprits. L'architecture de

Lenôtre, c'est un symbole de méthode, de discipline, de beauté claire et

d'ordre tranquille. Et voilà pourquoi nos imaginations surmenées et

désorientées à la fois par deux siècles d'indépendance trouvent Lenôtre

charmant. Elles se reposent en lui, de toutes les manières...

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 23 / 40 题