EN EPIRE HELLÈNE

Au moment où se prépare le partage, entre les alliés balkaniques, des

territoires conquis par eux, où se décident des tracés de frontières qui

vont, quoi qu'il advienne, causer plus d'une déception, le _Temps_ avec

cette préoccupation constante de l'actualité qui l'anime et à laquelle

il doit son allure vivante et, dirait-on, éternellement jeune, chargeait

l'un de ses plus actifs collaborateurs, M. René Puaux, d'une mission

d'études en Epire. Notre excellent confrère a envoyé à son journal des

articles substantiels, vivement colorés et de forme brillante; mais il a

bien voulu nous réserver les clichés photographiques qui en forment la

pittoresque illustration. Ce sont de beaux paysages aux lignes nobles,

où de sombres cyprès dressent dans des ciels limpides leurs silhouettes

classiques; puis, fatalement dans cette région où les haines de races

sont ardentes et où la lutte fut farouche, des visions lamentables de

ruines, et, d'autre part, spectacle plus inopiné, des tableaux de fêtes

agrestes tout à fait charmants et bien doux à nos coeurs: car, dans tout

le cours de son voyage, M. René Puaux se vit, à sa grande surprise, à sa

profonde émotion, l'objet de manifestations enthousiastes de la part de

cette malheureuse population épirote qui n'avait pas vu un étranger

depuis au moins un demi-siècle, mais qui, nourrie d'une certaine

tradition, a gardé sa foi en la France, comme en une nation libératrice.

[Illustration: Les habitants de Loukovo venus, avec des drapeaux grecs

et français, au-devant de notre compatriote, M. René Puaux.]

[Illustration: L'envoyé du _Temps_, M. René Puaux, à Nivitza, devant sa

porte décorée d'un drapeau grec et d'un drapeau français.]

Salué à Santi Quaranta par des ovations chaleureuses, le voyageur, le

Français, croit «avoir connu l'unique expérience d'une touchante

popularité». Mais il arrive à Nivitza:

«... Au milieu d'un petit bois d'oliviers, à deux cents mètres des

premières maisons, écrit-il, un spectacle inattendu me fit tirer en

arrière la bride de mon cheval. Une partie de la population était là,

et, au milieu d'un groupe d'une vingtaine de petites filles tenant de

gros bouquets de fleurs des champs, trois gamins brandissaient deux

drapeaux grecs et un drapeau français. Je mis pied à terre, et alors un

vieillard aux longues moustaches blanches tranchant sur le teint recuit

des joues s'avança. Il tenait, entre ses doigts qui tremblaient fort,

une feuille de papier écolier sur laquelle était écrit son discours: une

harangue émue où il était question de la France protectrice des faibles

et des causes justes, où l'on disait que les pauvres gens de Nivitza

préféraient maintenant mourir que de ne pas être Grecs.»

[Illustration: La côte de l'Epire hellène et le canal de Corfou.]

[Illustration: La petite ville de Chimara, qui avait su rester grecque

même sous la domination turque.]

Des vivats: _Zito Hellas! Zito Gallia! Zito Enossis!_ (Vive la Grèce!

Vive la France! Vive l'Union!) saluent ces paroles. Ce sont des cris qui

deviendront vite familiers aux oreilles de M. René Puaux, car ils

retentiront sur sa route à chaque étape, à Saint-Basile, à Loukovo, à

Pikerni, à Chimara, à Delvino, à Argyrocastro, où s'y mêlera même le cri

de _Zito Chronos!_ (Vive le _Temps!_).

Un cortège se forme «marchant à la file indienne, vu l'étroitesse du

sentier, les drapeaux grecs et français en avant».

On entre dans le village. Hélas! c'est un amas de ruines:

«Les Albanais, au soir du 13 décembre dernier, ont mis le feu à la

plupart des maisons que leurs habitants avaient hâtivement quittées à

leur approche. Il resta cinq vieilles femmes impotentes et deux

vieillards qui furent jetés dans le brasier. De leurs enfants qui

étaient demeurés avec eux, l'un fut assassiné dans la chambre même où

j'écris.»

Et à ce village de décombres il ne demeure qu'une parure, le séculaire

platane de sa grand'place, à l'ombre duquel, aux jours calmes, on se

réunit pour causer ou rêver.

Cet enthousiasme pour la Grèce comme ces visions d'horreur eurent vite

fait de convertir M. René Puaux aux convictions de ces braves gens, à

leurs espoirs. Avec eux, il croit fermement qu'ils ne peuvent plus être

abandonnés comme des otages aux fureurs de leurs oppresseurs albanais.

«Ce n'est pas, proclame-t-il dès les premiers pas qu'il fait parmi ces

Hellènes de coeur, ce n'est pas le gouvernement grec qui veut l'annexion

de l'Epire, ce sont les Epirotes qui réclament leur union à la Grèce.»

_Un vieux Chimariote._

Ses dernières haltes ne font que l'ancrer plus profondément dans cette

conviction.

A Chimara, où les hommes vont bardés de cartouchières et le fusil au

poing et où les querelles mortelles devraient être fréquentes, il admire

le régime paternel des «démogéronties», conseils de vieillards

administrant les affaires en commun, qui réussissent, à force de

sagesse, à maintenir parmi ces belliqueux une paix relative. Et les

droits de cette petite ville à la nationalité grecque lui paraissent

plus sacrés encore que ceux d'aucune autre:

«Les droits de Chimara à l'union avec la Grèce sont autant motivés par

ses traditions, son patriotisme, que par sa situation géographique et

économique. C'est le dernier clou planté au pavillon bleu et blanc en

haut de la hampe de la côte d'Epire; mais il est si bien enfoncé

qu'aucune tempête ne pourra l'arracher; l'étoffe tout entière cédera

plutôt!... Chimara ne peut pas ne pas être grecque, parce qu'elle l'est

déjà. Les Chimariotes sont célèbres dans tout le royaume hellénique. On

les cite en exemple de patriotisme. Ils ont droit aujourd'hui à la

récompense de leur attachement à la mère patrie.»

Quand, enfin, il a été témoin des manifestations de respect,

d'attachement, d'amour, dont fut l'objet, à Korytza, le nouveau

diadoque, visitant la contrée conquise, il lui sembla bien décidément

que la voix de ce peuple était la voix de Dieu lui-même.

[Illustration: EN ÉPIRE HELLÈNE.--La côte d'Epire, le canal de Corfou,

et l'île, de Corfou elle-même à l'horizon, vus de

Chimara.--_Photographies René Puaux._]

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 21 / 40 题