M. MARCEL BASCHET A L'INSTITUT

Dans sa séance de samedi dernier, 17 mai, l'Académie des beaux-arts,

ayant à désigner un successeur à Edouard Detaille dans la section de

peinture, a élu M. Marcel Baschet.

Si cette nomination n'a rencontré, dans les arts, qu'unanime sympathie,

si elle a été saluée par la presse entière comme la juste consécration

d'un effort loyal, énergique et persévérant entre tous, elle ne pouvait

causer nulle part une joie plus vive et plus sincère que celle que nous

avons éprouvée tous, en l'apprenant, dans cette maison à laquelle un

lien si intime et si affectueux unit le nouvel académicien, et où des

collaborations trop rares, à notre gré, nous ont appris à estimer et à

aimer cet homme de caractère droit, cet artiste de grand talent et de

haute probité.

M. Marcel Baschet n'a guère, passé la cinquantaine: il est né, en effet,

le 5 août 1862, à Gagny (Seine-et-Oise), le berceau où toute la famille

demeure encore étroitement groupée.

Il fut, à l'atelier Jullian et à l'École des beaux-arts, l'élève de

maîtres tous deux défenseurs résolus des traditions et pénétrés de la

nécessité de disciplines rigoureuses: Gustave Boulanger et Jules

Lefebvre. Il leur fut un disciple respectueux, zélé, et leur conserve un

souvenir fidèlement reconnaissant.

Il leur fit honneur dès ses débuts: en 1883, il remportait le grand prix

de Rome. A peine de retour de la villa Médicis, il fixait l'attention

des connaisseurs et de la critique par ses envois au Salon.

Avec une très précoce sûreté de jugement, ayant la nette intuition de

son tempérament et de ses moyens, le jeune peintre se vouait au

portrait. Il allait, presque d'emblée, prendre sa place à côté des

maîtres les plus en vogue à l'époque dans ce genre; bien mieux affirmer

peu à peu des qualités de fond qui assureront à ses oeuvres, dans

l'avenir, une fortune plus durable, une survie que ne sauraient

ambitionner telles productions qui empruntèrent à des séductions plus

faciles des succès plus bruyants, comme plus éphémères.

Car son talent n'est pas de ceux qui aguichent les foules par de vaines

virtuosités. Et pourtant, quel autre serait mieux à même de réussir, en

se jouant, les plus élégants tours de force du pinceau, que l'auteur de

ces alertes pastels, enlevés de verve, dirait-on, avec une aisance

souveraine, dont nous avons reproduit, de temps à autre, quelques-uns,

et dont le dernier en date fut celui de _M. Raymond Poincaré, président

de la République_, spécialement fait pour _L'Illustration_? Mais ces

effigies mêmes ne furent point exécutées de la main désinvolte qu'on

pourrait croire d'abord, à ne s'en rapporter qu'à l'adresse prestigieuse

de leur facture. On s'en rend compte dès qu'à les examiner plus

attentivement on les pénètre plus avant, qu'on scrute la vie qui les

anime, la profondeur de leur expression, qu'on perçoit, enfin, derrière

la maîtrise technique indispensable à l'artiste ambitieux de poursuivre

jusqu'au bout la réalisation de son rêve, l'observation attentive, la

patiente étude psychologique qui précédèrent le geste des doigts agiles

et précis.

Tout justement, au Salon de cette année figure, à côté d'un portrait du

_Docteur Pierre Marie_, un second envoi de M. Marcel Baschet qui semble

être venu à point pour justifier, expliquer le choix de l'Académie des

beaux-arts: c'est le _Portrait de M. Thureau-Dangin_, l'ancien

secrétaire perpétuel de l'Académie française, que nous avons reproduit

lors de la mort de l'éminent historien.

De cette page de haut style, M. Thiébault-Sisson, si pondéré lui-même en

ses jugements, a pu écrire qu'elle «n'est pas seulement le chef-d'oeuvre

de Baschet, mais un des chefs-d'oeuvre, à coup sûr, du portrait

contemporain». Et, analysant ses mérites, il y constate l'absence de

tout artifice de couleurs, de toute virtuosité inutile, une allure

familière et simple, et pourtant une exécution bellement nerveuse, pour

résumer son sentiment en ces quelques mots qui constituent le plus

enviable éloge que puisse ambitionner un grand artiste: «Tout est dit,

dans ce morceau, avec une conscience qui ne se satisfait pas des

demi-mesures, avec une volonté qui appuie sur les traits essentiels,

mais qui se détend et passe en douceur sur les autres, et l'ensemble est

parfait de vérité et de mesure.»

[Illustration: M. Marcel Baschet.

_Portrait par Henri Royer._]

Précieux témoignage, et dont aimeront à faire état ceux qui, connaissant

l'homme si attirant qu'est M. Marcel Baschet, pourraient redouter de

s'être laissé entraîner, au moment de juger l'artiste, par des

considérations de sentiment étrangères à l'art--sympathie, estime

personnelle, amitié--car il fortifiera leurs jugements, les confirmera

dans leur admiration.

Oui, toutes ces qualités qu'énumère le critique du _Temps_ sont bien

celles qu'en bonne équité l'on doit reconnaître sans conteste au peintre

du _Portrait de M. Thureau-Dangin_; ce sont tous les caractères

distinctifs de son talent robuste, grave, réfléchi: la sévère conscience

si difficile à satisfaire; une volonté vigoureuse, sans relâche tendue

dans un incessant effort vers une perfection plus haute; cette

application, cette ferveur, on peut bien dire, à analyser les

caractères, à sonder les âmes, à comprendre, en un mot, ses modèles;

enfin, cette sobriété magistrale de la facture, toutes vertus par quoi

s'imposent les oeuvres fortes qui jalonnent, année par année, depuis

trente ans, cette carrière respectable, du _Portrait de Sarcey au milieu

de sa famille_ (1893), l'un des premiers et des plus sensationnels

succès de M. Marcel Baschet,--au _Portrait d'Henri Rochefort_,--un

chef-d'oeuvre encore, et l'un de ceux où s'affirme le mieux la

résolution du peintre de demeurer calme, dédaigneux des vaines

coquetteries,--en passant par les effigies _d'Ambroise Thomas_ (1895),

_d'Henri Bresson_ et d'_Henri Lavedan_ (1896), de _Jules Lefebvre_, de

_Tony Robert-Fleury_, de _Mme Grosclaude_ (1906), de _Mme la comtesse de

S..._ (1909); de _Mlle H.._ (1910); du _comte de B. L._ (1911).

Entre temps, M. Marcel Baschet a montré, dans une des heureuses

compositions dont se pare la Sorbonne, qu'il n'avait point oublié les

leçons naguère recueillies près des maîtres décorateurs italiens. Mais

c'est surtout un grand portraitiste que l'Académie des beaux-arts vient

d'appeler à elle en l'élisant, l'un de ceux qui donneront de nous, aux

générations futures, la meilleure idée que nous puissions souhaiter de

leur laisser, car jamais son pinceau sincère n'a consenti à nous montrer

aussi frivoles, évaporés et fous que voudraient bien le faire croire

tant d'autres de nos contemporains, artistes ou écrivains. Soyons-lui en

reconnaissants.

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 6 / 40 题