SUR LES REMPARTS.

Un soir de la semaine passée, à l'heure immense et douce où la mer est

tranquille, sous le Niagara d'or d'un coucher de soleil tombant dans le

ciel pluvieux et l'inondant pour le sécher, ce jour-là même, à ce moment

fixé par mon petit destin, j'ai découvert la ville et la baie de

Saint-Malo.

Sans doute je connaissais bien ces lieux dont les noms m'avaient, depuis

des années, battu comme des vagues, mais je ne les savais que pour y

être allé par les longs et trop courts chemins des tableaux, des

lectures et des paroles entendues. Mes yeux, mes propres yeux si

entraînés et si dévoués, qui ne serviront jamais qu'à moi, mes yeux

qu'on fermera quand je ne verrai plus, mes yeux en qui j'ai confiance, à

qui je dois tant, jusque-là pris ailleurs, n'avaient pu faire le voyage

et venir s'assurer par eux-mêmes de la belle réalité.

A présent ils la touchaient. Ils la prenaient, somme avec la main pour

la conduire et la transmettre aux chambres de la pensée qui, sans eux,

seraient éternellement noires, et qui, par eux, deviennent à chaque

seconde une grotte d'azur...

J'ai donc vu, pour la première fois, ce décor historique et fameux qui,

loin de me surprendre, m'a satisfait et comblé en ne m'apportant d'abord

aucune déception. Que faut-il demander de plus à une joie inéprouvée, si

souvent décrite par avance, et promise, garantie sur un ton de telle

ivresse admirative que l'on n'a plus qu'une crainte, celle d'être, en la

savourant, au-dessous du trouble nécessaire et de la béatitude réclamée?

N'est-ce pas déjà une rare aubaine quand il vous est échu d'approcher un

personnage célèbre dont les traits par l'image vous étaient depuis

longtemps familiers, et dont l'esprit, le caractère, les habitudes, tout

enfin vous avait été mis à nu, que de le rencontrer à la hauteur du

signalement avantageux qui vous en avait été fourni?

... Ainsi je retrouvais le noble paysage de Saint-Malo, rude et apaisé,

tout pareil à celui que j'avais visité de loin, et récemment quitté au

cours d'une page ou d'un souvenir. Je le _constatais_ avec une calme

sérénité, voilà tout. Il n'était pour moi que la «copie conforme» de ma

ville «imaginée», du décor planté par mon rêve avec exactitude...

Et, instruit par l'expérience, j'étais forcé de bénir à nouveau la

délectation que l'on goûte toujours à connaître, quand on n'y comptait

plus, ce que l'on a vivement désiré. Nous sommes mis au courant de tout

à un âge où la brusquerie de la révélation prématurée ne peut être que

décevante. Nous apprenons, sans savoir la valeur des aliments que notre

jeune faim dévore. Pour profiter de ce que nous avons cru posséder, et;

qui nous échappe en étant cependant en nous, il faut à certains moments

de la vie, comme on _redouble_ une classe, refaire ses études, toutes

ses études... de lettres, d'histoire, de géographie, de sentiments,

d'amitié, d'amour... car nous avons autrefois tout su et découvert en

hâte, dans une précipitation sans finesse, avalant les mots et les

choses si vite qu'elles passaient entre l'intelligence et le coeur. Nous

nous apercevons un jour que nous avons, adolescents à peine évadés de

l'enfance, travaillé trop tôt, voyagé trop tôt, ri, pleuré, senti,

souffert, aimé trop tôt, et couru trop tôt, beaucoup trop tôt les

grandes routes, celles du monde et les autres, plus belles, plus

dangereuses, menant plus loin.

Mais quand nous faisons, vers la moitié de notre vie, une de ces

précieuses découvertes après lesquelles nous soupirions en vain depuis

des années, nous avons seulement alors la juste impression que la chose

arrive _à son temps_, comme il faut, qu'elle vient à nous,

volontairement, se détache et tombe dans notre jardin avec l'opportunité

délicate d'un fruit mûr qui ne tenait plus. Nous «apprécions» de toute

la force et de l'étendue antérieure de nos regrets amassés, mis à la

caisse d'épargne de l'avenir, et qui tout à coup prennent fin. Et ces

joies et ces émotions réparatrices qui nous étreignent, le font

elles-mêmes avec une plus sensible ardeur, avec une grâce animée, comme

si elles avaient, de leur côté, souffert d'être jusque-là privées de

nous, pour qui elles se savaient si bien faites et composées, et elles

nous sautent à l'esprit, au coeur, comme on saute au cou de ceux que

l'on regagne après une absence, et dans ce vif élan que donnent les

retours. Elles s'accroissent aussi du sentiment intime que nous avons

d'avoir fait quelque chose pour les obtenir. L'attente, les longs

espoirs paisibles ou révoltés, la souffrance, et jusqu'à la résignation,

étaient vraiment seuls capables de bien nous en rendre dignes... Et nous

les méritons d'y avoir renoncé. Mieux qu'un don irréfléchi de la

destinée, cela devient la récompense d'une sorte de vertu, vertu de

patience, de curiosité mise à l'épreuve, de désir trompé, de sacrifice

consenti. Un pur ravissement moral se mêle ainsi au plaisir naturel qui

se double et se décuple, quand nous songeons qu'il aurait bien pu nous

échapper puisque nous ne le cherchions plus, et qu'il est venu pour

ainsi dire se jeter sur nous tout seul, à l'improviste,... et presque

toujours trop tard.

Trop tard!... Ah! voilà les mots, à son de mélancolie, qui tintent

parfois dans la gaieté du pâle moment!... Entre jouir de tout trop tôt

ou n'en profiter que tard, ne pourrait-il donc pas y avoir d'exquis et

sage milieu? Il paraît que non!... La plupart de nos bonheurs, comme des

paresseux presque criminels qui auraient flâné ailleurs en route,

débarquent en dernier, quand va finir la fête. Ils avaient à eux le

printemps et tout l'été pour accourir... Ils ont choisi l'automne...

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C'est à quoi, en une vaine et prenante rêverie, je me laissais aller à

Saint-Malo, en face des îles, des rochers et des blocs disposés dans la

mer autour du cénotaphe de Chateaubriand, et qui semblaient, sous la

noble injure et la caresse de la vague, les magnifiques morceaux de son

oeuvre écroulée. L'instant développait une beauté parfaite. Au-dessus et

en arrière des remparts, la lumière d'un gris vermeil argentait et

dorait les murailles des bâtiments alignés dans leur éternelle et sévère

ordonnance, autres remparts eux-mêmes--toujours debout, quoique

inutiles--des vieilles traditions, des vieilles moeurs et des vieilles

coutumes... Tranches de pierre robustes et minces, droites, hautes, les

cheminées montaient dans le ciel comme si elles voulaient le soutenir

ainsi que des arcs-boutants de cathédrale, et les grandes fenêtres nues

bravaient l'horizon, regardaient hardiment au loin de tous leurs petits

carreaux verts... Malgré les marées des siècles, et la lime des jours,

et l'âcre sel des eaux, et les flagellations de l'orage, et les cinglées

du vent, malgré tout cela, les arêtes des murs, les angles des

corniches, le bord des parapets, le coin des pierres avaient gardé leur

fil et leur fleur de grain, leur ligne nette et coupante. Rien de mou ni

d'arrondi. Pas de créneau d'humilié. Le granit armoricain semble

préservé plus qu'un autre des mortifications du temps. Seulement les

dalles et le flanc des tours, les marches des escaliers, les appuis des

balcons, étaient partout tigrés d'une éclatante rouille jaune qui

attestait et signait leur vétusté, et ces taches de topaze avaient été

bues par la matière pourtant si serrée et si dure, et y étaient entrées

à la longue, comme si on avait écrasé dessus tous les genêts qui sont

les mimosas de ces terres du Nord. Il n'y avait personne autour de moi.

J'étais seul à la proue d'un bastion, je pouvais naviguer au long cours

dans le passé, le présent, l'avenir, et croiser sans inquiétude, parmi

les choses qui font mon rêve, mon charme et mon tourment. Un vieil homme

perclus, à quelque distance, suivait du regard une voile amadou. Adossé

au rempart, il s'étayait sur deux béquilles, pauvre embarcation humaine

toute fatiguée... On eût dit un de ces bateaux à sec soutenus sur le

sable par deux boulins... Tout là-bas, comme une île fantôme en forme de

tiare, comme une basilique flottante de nacre et de perle... comme un

iceberg en diamant, comme une cité de Dieu descendue du ciel pour se

poser un instant sur les eaux... et qui va remonter... on voyait le

Mont... Et il semblait aussi que ce fût la gigantesque et nébuleuse

apparition de saint Michel, tout grand ailé, à pleines voiles...

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 4 / 40 题