XIII

_Les Malheurs d’une arpète_, comédie dramatique en cinq actes et huit

tableaux, contenait les éléments d’un succès.

Fagueyrat ne s’était pas trompé. Son instinct de la scène prévoyait ce

qui pouvait porter sur le public. Les conseils donnés par lui à l’auteur

procédaient de ce même instinct. Claircœur les avait saisis avec

intelligence,--avec plus que de l’intelligence: avec confiance, avec

foi, avec une sorte d’enthousiasme intuitif, qui la faisait, elle aussi,

momentanément, et par une communion secrète, femme de théâtre. Ces

conseils, dont elle se pénétra si vite, elle les avait adroitement

suivis.

Les deux collaborateurs, qui jouaient une partie décisive, eurent raison

d’escompter la victoire. Cependant, la victoire manqua. Et par leur

faute.

Il y a, autour d’une répétition générale, de nombreuses

contingences,--si nombreuses qu’elles déterminent le sort de la pièce,

quand celle-ci n’a en elle-même ni une valeur assez haute pour braver

leur influence mauvaise, ni une médiocrité assez morne pour anéantir

leur influence favorable.

_Les Malheurs d’une arpète_ n’offraient rien de commun avec un

chef-d’œuvre. Mais ce drame ingénieux, rapide, mouvementé, non dénué

d’observation, de philosophie et de gaieté, intéressant par ses

interprètes, divertissant par des décors et des trucs où l’on n’avait

pas épargné l’argent, devait déchaîner le rire et les pleurs, et même

suggérer quelques saines réflexions, au cours d’une bonne centaine de

soirées.

Il y eût fallu peu de chose. Peut-être simplement que le directeur et

l’auteur fussent moins infatués, moins impatients. Peut-être que le

fameux «truc» du cinq ne ratât pas la veille de la répétition générale,

ce qui fit transformer précipitamment plusieurs scènes, et jeter

l’incohérence dans le dénouement. Peut-être que le décor du trois ne fût

pas si long à poser, ce qui retint les spectateurs au delà de l’heure

normale où l’on trouve des fiacres pour rentrer chez soi,--les rares

spectateurs du moins qui restèrent jusqu’à la fin. Peut-être qu’il ne

plût pas à torrents, ce soir-là. Peut-être qu’il n’y eût pas eu,

l’après-midi, une autre répétition générale, toute différente,

mousseuse, pimpante, parisienne, sceptique et légère, mais très longue

aussi, ce qui avait étranglé le dîner des critiques, l’avait réduit à un

rapide «morceau sur le pouce», qui leur laissa des estomacs crispés

jusqu’à onze heures du soir, des estomacs sonnant le vide et la fringale

ensuite, jusqu’à deux heures du matin,--heure insolite où le rideau

tomba.

Claircœur ne dormit pas de trois nuits. Passant l’une à la dernière

répétition des couturières, où le truc rata. L’autre, à transformer le

dénouement. La troisième, à fondre en un seul deux tableaux, afin

d’éviter la plantation trop longue d’un décor magnifique, payé les yeux

de la tête, et qui devenait inutilisable.

La première représentation marcha bien. Mais avant qu’elle commençât,

l’opinion de la presse était faite, écrite, composée en caractères

d’imprimerie, et reposait sur le marbre.

La deuxième fut brillante. Elle se termina à minuit moins le quart. On

avait coordonné les tableaux coupés trop brusquement. Les acteurs

avaient eu le temps d’apprendre les enchaînements et les béquets.

Mais qu’importe la deuxième représentation pour le destin d’une pièce.

Cette pièce est déjà condamnée ou portée aux nues. C’est fini. Dans six

semaines,--quand elle aura quitté l’affiche,--des coupures de journaux,

venues de Yokohama ou des îles Fidji, reprocheront encore à l’auteur

exaspéré d’avoir montré au début un personnage n’ayant que deux mots à

dire et ne revenant plus ensuite, alors que ce personnage, couturier

surpris par le lever du rideau le soir de la générale, avait eu la

présence d’esprit de lancer à sa cliente une phrase quelconque, avant de

disparaître d’une représentation dans laquelle il n’avait que faire.

Claircœur connut la torture de ces griefs ineptes. Et la torture mille

fois plus atroce de se dire: «Avec deux jours de patience, en présentant

ma pièce à la générale telle que le public l’a vue à la seconde, l’œuvre

de ma vie, de ma douleur, de mon espérance, l’œuvre où coule mon

sang,--où coulera pour toujours mon sang,--ne fût pas retombée sur mon

cœur pour le broyer de sa chute.»

Timidement, elle objectait à Fagueyrat:

--«Je vous avais supplié de remettre. Nous n’avions pas une seule fois

répété la pièce dans son ensemble, sans accroc, en calculant le temps

des entr’actes.»

Il répondait:

--«Que voulez-vous, ma pauvre amie!... Je ne pouvais plus supporter de

dépenser sans recueillir. Tous les frais d’éclairage, de machinistes,

d’ouvreuses, et le reste, partaient du 12 octobre. J’ai voulu compter

mes recettes à partir du 12 octobre. Une folie. J’ai jeté la pièce par

terre pour quinze cents francs. Il faut me pardonner. Votre œuvre est si

belle!... J’étais trop sûr de son triomphe, malgré tout! Et je souffrais

tant d’être votre débiteur! Il y a des heures dans la vie, des heures de

surmenage et de délire, où l’on ne voit plus clair.»

Comment lui en aurait-elle voulu? Il perdait autant qu’elle, plus

qu’elle peut-être. Comme directeur, il s’était coulé. Quel auteur lui

apporterait une pièce, sauf les douteux, les débutants, ceux qui

attacheraient une pierre plus lourde à ses pieds, pour qu’il s’enfonçât

davantage.

Comme acteur, il s’en tirait à sa gloire. On le vantait d’autant plus

pour son interprétation qu’on l’exécutait de façon plus sévère en tant

qu’organisateur. Les camarades jubilaient. «Ah! mon vieux... Tu vois ce

que ça te coûte de nous avoir lâchés, d’avoir passé des coulisses au

cabinet directorial...» Les bouches ne le disaient pas, mais les

regards!...

Quant à Gilberte, la critique, le public, se prirent pour elle d’un de

ces engouements qui, disproportionnés au mérite, vont à ce don

mystérieux, supérieur à tous les mérites,--le charme. Du talent?--sans

doute, elle en aurait. Peut-être en avait-elle déjà. Nul ne s’en fût

porté garant. Mais il s’agissait bien de cela! L’émotion, la grâce, la

vie, voilà ce qu’elle apportait, sans même le savoir. Petite arpète,

avec sa chemisette en percale, son ceinturon de cuir, sa jupe mal

accrochée à sa taille souple--sa jupe trop courte devant, trop longue

derrière, laissant voir des chevilles fines, des pieds qui dansaient en

marchant, comme aux flonflons d’un perpétuel quatorze-juillet--gamine de

Paris, frimousse de malice et d’ingénuité, elle créait un type, dont

tout le monde raffola, que les illustrés de tous les pays reproduisirent

des milliers de fois, qui fut célèbre immédiatement.

La pièce, mal partie, fut sauvée de la chute par la gavroche

irrésistible que révéla Gilberte. Ceux qu’émoustilla le désir de la

voir, trouvant un spectacle attachant, s’amusaient de bon cœur, et

disaient à la sortie: «Qu’est-ce que les journaux racontent? On passe

une excellente soirée au Louvois.» Mais l’excellente soirée ne répandait

pas, dans la salle à demi vide, une atmosphère assez chaude pour que les

effluves en atteignissent les foules extérieures. Leur siège était fait.

Elles ne reprendraient pas, sans des garanties plus entraînantes, le

chemin d’un théâtre enguignonné.

Claircœur connut l’état d’âme de l’auteur, qui, dans le bureau de la

direction, attend l’heure où l’on monte le chiffre de la recette.

«Voyons, il sera meilleur qu’hier... Il faut donner aux gens le temps de

raconter autour d’eux ce que vaut la pièce. Les succès qui se font par

le public sont plus lents à venir... mais aussi plus durables.

Aujourd’hui est un bon jour. Humide, sans pluie torrentielle...»

Toutes les chances, des plus petites aux plus grandes, sont retournées,

ruminées. Telle pièce, jouée des centaines de fois sur toutes les scènes

du monde, n’est «partie» qu’à la vingtième représentation. _Les Malheurs

d’une arpète_ en sont tout juste à la dix-huitième.

Mais le contrôleur-chef arrivait. D’un air indifférent, en homme qui en

a vu bien d’autres, il énonçait une recette encore en baisse sur les

dernières. Il fallait faire bonne contenance. «Voilà... Le vent du nord

cinglait. On a craint le verglas. Dire qu’il y a encore des fiacres

découverts! Le petit public ne prend pas des autos, n’est-ce pas?»

Le contrôleur hochait la tête.

--«Certes... Et les petites places, quand elles donnent, c’est encore ce

qu’il y a de mieux. Les loges... si peu de gens les payent.»

Claircœur, qui, les premiers soirs, s’était réjouie de voir les loges

occupées, savait maintenant qu’elles le sont toujours. C’est le devoir

essentiel d’un bon administrateur: ne pas laisser de trous trop visibles

dans l’hémicycle de son théâtre. Le public, ainsi que la nature, a

horreur du vide. Quel spectateur possède une âme assez forte pour goûter

ses propres impressions et pour s’en satisfaire, parmi des places

désertes? surtout quand il a payé la sienne.

Aussitôt après le déboire apporté par la recette du jour, Claircœur

commençait à espérer celle du lendemain. Non pas pour la somme en

elle-même. La recette,--c’est le thermomètre du succès. Pendant

vingt-quatre heures, elle ne vivait que pour consulter cet oracle, d’une

implacable précision.

Elle vivait aussi pour une autre souffrance. Mais, de celle-ci, elle ne

voulait pas convenir, fût-ce au plus secret de sa pensée, alors que son

cœur en criait.

Justement, vers dix heures, quand le bordereau du soir était arrêté,

la pièce en arrivait à la grande scène d’amour entre le

héros--l’ex-Adhémar, devenu Landry de Campvillers, et l’intéressante

arpète, Lulu-tire-l’aiguille, qui refusait, tout en l’adorant, de

devenir sa femme et duchesse de Campvillers, pour des raisons

mystérieuses--assurément inspirées par le vertueux héroïsme et la

sublime délicatesse de cette jeune personne.

Claircœur descendait, se glissait dans la baignoire réservée, une

baignoire d’avant-scène, où, sans être vue du public, elle se trouvait

toute proche de ses interprètes, proche à entendre les réflexions dont

ils entrecoupaient tout bas les phrases de leurs rôles. Ils lui en

jetaient parfois, avec un sourire, un coup d’œil, en un jeu de scène

adroit et plaisant. Car tous éprouvaient de la sympathie pour cet

auteur, si aimable envers les plus infimes d’entre eux, qui jamais ne

leur avait montré la moindre humeur, jamais ne leur avait refusé un

effet lorsque leur prétention n’était pas trop absurde.

Ils aimaient la pièce aussi, et ne la «lâchaient» pas dans le désastre.

Ils s’y donnaient de tout leur cœur, comme aux répétitions, lorsqu’ils

comptaient sur elle, et s’échauffaient d’espérance. Pourtant

quelques-uns se demandaient comment ils passeraient l’hiver, et

supputaient les jours de pain assuré, les jours peu nombreux, durant

lesquels _Les Malheurs d’une arpète_ pourraient encore tenir l’affiche.

N’importe! ils grognaient contre le public rétif, insultaient entre eux

les critiques. Mais ils ne boudaient ni l’auteur ni l’œuvre.

«Braves gens!» pensait Claircœur, au fond de sa baignoire.

Elle s’y reculait davantage, dans plus d’ombre, quand leur entrain, leur

bravoure, l’attendrissaient trop, pour qu’ils ne vissent pas les larmes

lui monter aux yeux.

Mais, soudain, ce petit monde, qui vivait devant elle sa propre pensée,

qui était un peu elle-même, qu’elle souffrirait de ne plus venir

retrouver là chaque soir, ce petit monde s’éclaircissait, disparaissait.

Il n’y avait plus que deux personnes en scène: Gilberte et Fagueyrat.

Ceux-là, c’était autre chose. Leur tête-à-tête, qui rendait la salle

plus silencieuse, plus attentive, l’amour, que leurs yeux, leurs

paroles, leur émotion palpitante, toute leur jeunesse, exhalaient comme

un parfum violent et suave, parfum dont s’imprégnait l’atmosphère, dont

s’enfiévraient les visages, dont haletaient les bouches et les âmes, le

dialogue tendre, l’épisode charmant, ne créaient pour aucun spectateur

une illusion aussi poignante que pour l’auteur.

Celle qui avait rêvé, composé, écrit, fait répéter cela... Celle qui y

assistait tous les soirs, et reconnaissait chaque mot, chaque

intonation, chaque geste... Celle-là seule oubliait complètement la

convention, le décor, la rampe. Pour elle, ce qui se jouait là, c’était

la vie.

La vie... qu’elle avait trop tard voulu vivre. La vie... dont le

rayonnement lui brûlait le visage comme la réverbération d’un foyer trop

ardent. Et cependant... elle communiait encore avec la vie par cette

torture quotidienne. Dans quel silence, dans quelle nuit

descendrait-elle, lorsque, pour la dernière fois, l’électricité

s’éteindrait sur les housses grises jetées hâtivement par les ouvreuses.

Claircœur vécut cette minute-là. Elle parcourut d’un suprême coup d’œil

le gouffre assombri du théâtre, vaguement éclairé par quelques quinquets

des couloirs. Puis elle monta à la loge de Gilberte, pour ramener sa

filleule à la maison.

Ses _Malheurs d’une arpète_ avaient terminé leur courte carrière

parisienne.

* * * * *

Le lendemain, Fagueyrat, qui évitait depuis longtemps de se trouver seul

avec elle, vint au boulevard Raspail. Il avait annoncé sa visite.

Claircœur l’attendait.

L’acteur-directeur résuma la situation. Le tableau manqua de gaieté.

Mais rien n’était perdu. Ce fut, du moins, ce qu’il assura.

Puisqu’il avait mangé, dans son entreprise théâtrale, le peu qu’il

possédait, et les sommes, beaucoup plus importantes, avancées par

Claircœur, il ne ferait pas la folie de s’endetter davantage, en gardant

les Fantaisies-Louvois. Un entrepreneur de spectacles, inventeur du

«Cinéma phonético-polychrome», proposait de lui reprendre son bail.

Quant à lui, Fagueyrat, il avait un projet. Sa physionomie s’illumina

dès qu’il y fit allusion. Un projet qui lui souriait tant! qui lui

permettrait de s’acquitter envers son «cher auteur»,--moralement, par la

revanche de gloire offerte aux _Malheurs d’une arpète_. Et

matériellement--il l’espérait bien--par des profits immanquables, des

profits tout au moins nets, d’où l’on n’aurait pas à déduire les

intérêts d’une grosse mise de fonds.

Son «cher auteur»--comme il disait--le regardait avec beaucoup de

surprise, et une faible palpitation d’espérance.

Lui, Fagueyrat, ne regardait pas Claircœur,--ou à peine, sans appuyer.

Un regard qui passe, qui tourne, qui revient pour s’éloigner encore,

comme ces projections qui balaient l’horizon, la nuit. Jamais il n’avait

franchement rencontré les yeux de sa généreuse amie depuis la scène de

Lucerne, où il fut si près de s’engager. Cette scène, lorsqu’ils

causaient ensemble, leur revenait à l’esprit, à tous deux, constamment.

Mais ni elle, ni lui, n’y firent allusion, comme si leur mémoire ne

gardait aucune trace d’une telle minute--... insignifiante.

Maintenant Fagueyrat développait son idée.

Déjà, sans le dire à Claircœur, s’efforçant de réunir quelques atouts,

il avait préparé la partie à jouer. C’était une tournée en

province,--peut-être à l’étranger, en cas de réussite. Il promènerait

_Les Malheurs d’une arpète,_ les présenterait à des publics avides de

spectacles parisiens et non prévenus contre la pièce. Au contraire. Les

malices des critiques faisaient long feu hors de Paris, tandis que les

éclatants débuts de Gilberte, son portrait reproduit partout,

éveillaient la curiosité, feraient accourir la foule.

--«Je ne parle pas de moi», ajouta modestement l’artiste. «Je n’en parle

que pour vous faire observer que je ne suis point usé au dehors. Je n’ai

jamais joué qu’à Paris et dans des théâtres d’été, comme Orange et

Cauterets. Je crois donc, sans fatuité, pouvoir faire recette.

--Vous emmèneriez la troupe? Ce serait tout de même de gros frais»,

objecta Claircœur.

--Les principaux rôles m’accompagnent à leurs risques et périls. Ils ont

confiance. Pour les autres, ils sont trop contents de trouver la pâture

et le couvert, même dans des hôtels modestes. D’ailleurs, en coupant un

peu, en fondant quelques scènes ensemble, nous supprimerons pas mal de

bouches inutiles. Quant aux comparses, aux figurants, ceux qui n’ont que

deux mots à dire, je les trouverai sur place, et à bon marché.

--Mais», fit l’auteur, d’un air éperdu, «je ne pourrai pas vous suivre.

J’ai un roman à écrire, et au galop. Dieu sait seulement si je le

donnerai à temps au _Petit Quotidien_. Boisseuil a pris des engagements.

D’ailleurs il me boude... Et cependant, il faut à tout prix...»

Elle s’interrompit. Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur l’urgence

d’une production fructueuse.

Fagueyrat modula un accent de contrition pour suggérer:

--«Mais pourquoi viendriez-vous?... Quelque joie que nous eussions à

vous emmener, nous ne songions pas à vous imposer la fatigue...

--Et Gilberte!» s’exclama Claircœur. «Qui la chaperonnera?... Votre

duègne, Carmelita, qui a rôti tous les balais de France et d’Espagne!...

Ma filleule n’est pas assez décidément une professionnelle pour que je

la laisse...»

L’expression sur le visage de Fagueyrat l’arrêta. Son cœur aussi

s’arrêta de battre. Elle attendit. Quoi?... Quelque chose de

formidable... et de très simple. Oh! cela ne révolutionnerait pas le

monde. Un petit événement sans importance,--prévu par elle, d’ailleurs.

Pourtant un gouffre se fût ouvert, engloutissant sous ses yeux la moitié

de Paris, qu’elle n’eût pas haleté d’une angoisse plus vertigineuse.

--«Chère amie», disait Fagueyrat, «vous qui êtes bonne au delà de tout,

vous consentirez n’est-ce pas? Je suis votre débiteur... Je le serai

infiniment davantage. Je vous devrai un bonheur incomparable. Gilberte

et moi, nous sommes jeunes, nous avons l’avenir devant nous. Une fois

mariés, nous associerons nos forces, notre talent. Nous aurons le

travail, la foi, la tendresse mutuelle, tout ce qu’il faut pour dompter

la chance. Et nos conquêtes seront vôtres, nous vous rendrons au

centuple...

--Taisez-vous!...» cria Claircœur, dans une telle agitation, qu’il se

reprit:

--«Je veux dire... Je ne parle pas des dettes matérielles. Mais tout ce

que vous avez été pour votre filleule... Cette enfant, que vous avez

élevée. Et moi, ce que vous avez été pour moi, que vous connaissiez à

peine... Votre générosité, votre confiance... votre... votre amitié...

Ah! j’ai goûté tout le charme de vos sentiments délicieux. Je ne suis

pas un ingrat, mon adorable amie. Moi aussi, j’ai partagé...

--Taisez-vous...» murmura-t-elle.

--«Mais», poursuivit le jeune homme, «est-il pour vous un bonheur plus

précieux que celui de votre Gilberte?... Ah! comme elle vous aime, comme

nous vous aimerons!...»

Il s’approchait, il s’agenouillait, il lui effleura la main.

Elle ne dit plus: «Taisez-vous!» mais d’un geste de cette main, vivement

retirée, elle lui imposait silence.

--«J’en suis sûre... Je sais... Allez chercher votre fiancée.»

Gilberte, dans sa chambre, tremblait d’émotion. Elle regardait son

arbre, «son parc», le vieil orme où nichaient ses rêves. Et un effroi

lui tordait les nerfs, parce que, précisément ce jour-là,--ce jour de

fin novembre,--on était en train de l’abattre.

Des hommes, grimpés à l’aide de crampons et de cordes, sciaient d’abord

les hautes branches, car le géant n’eût pu tomber d’une seule masse sans

endommager les constructions voisines.

--«Oh! Marcel... est-ce «oui»?...

--C’est «oui», petite aimée. Venez... Elle vous le dira elle-même.

--Elle n’est pas fâchée, ma marraine chérie?

--Fâchée?... Non. Très émue, seulement.

--J’avais peur!... Écoutez comme ils frappent mon pauvre arbre. Il me

semblait que ces coups de hache entraient dans un cœur vivant.»

Au tournant des jours (Gilles de Claircœur) · 第 22 / 23 题