Louise Andraux à Théophile Andraux

«Les Glycines, 14 août.

«Mon cher Théo,

«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de

Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant,

j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne

t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras

vivement ta valise. Nous allons te voir accourir.

«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les

frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout

craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous

couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir

lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent!

«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres!

Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun

prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler.

Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres

de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas

reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je

possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller...

retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le

monde!

«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec

ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de

chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette

Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et

qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le

salon!!...

«Gilberte, me diras-tu?

«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera

plaisir.

«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la

Nature?»

«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand

N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne

te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de

manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller

faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je

me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil,

quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu...

ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose

qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces

de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que

le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village,

ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça

m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas

plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change

avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du

matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq

centimes de plus que nous. C’est du chiqué.

«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un

de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle

Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te

décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir

ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne

te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé

comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si

bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine

n’étouffera point la bonne.)

«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens,

de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette

grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie

lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu

es bien un homme, mon pauvre Théo!

«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la

mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du

moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui,

tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le

Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le

rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel

rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une

midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la

littérature!

«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à

cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que

je te crie: «Accours!»

«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme.

Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé.

Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.

«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable

Fagueyrat, Lilie et moi.

«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le

directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est

d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui

rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit

sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne

journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant

jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur

la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine

Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur

n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle

plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur.

Complications.

«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il

écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du

Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi,

c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite.

Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec

Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et

avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste

toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues

filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un

ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que

notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à

miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier,

flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des

palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des

ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui

de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux.

«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de

fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas

s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons

vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied

à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas

mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel

liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file

partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs

des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes

sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce

miel... n’en parlons plus!

«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour

cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des

pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah!

les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous

accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et

allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!...

«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide,

caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le

vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux,

le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait

marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en

avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de

nous, en arrière.

«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous

voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien

entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait

la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé

que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette.

Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes

vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous

voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les

connais bien!

«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du

funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement,

de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le

chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage.

Ils avaient...

«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu

trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si

tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera

close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille.

J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma

pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon

lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et

dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à

votre amour!»

«L’instinct de la vertu, pourtant!...

«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et

Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire

l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse

d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée!

«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma

responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir.

«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon

Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour

chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse

éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi

trop aimé!

«Ta Loulou.»

«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de

notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure

qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière,

cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu

t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin.

J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse

d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.»

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Au tournant des jours (Gilles de Claircœur) · 第 18 / 23 题